DES HERESIES IMAGINAIRES
Je pourrois, Messieurs, vous faire le même complimem que vous me faites : je pourrois vous dire qu'on vous fait beaucoup d'honneur de vous répondre; mais j'ai une plus haute idée de tout ce qui sort de Port- Royal, et je me tiens au contraire fort honoré d'entretenir quelque commerce avec ceux qui approchent de si grands hommes Toute la grâce que je vous demande, c'est qu'il me soit permis de vous répondre en même temps à tous deux ; car quoique vos lettres soient écrites d'une manière bien différente, il suffit que vous combattiez pour la même cause; je n'ai point d'égard à l'inégalité de vos humeurs, et je ferois conscience de séparer deux jansénistes. Aussi bien je vois que vous me reprochez à peu près les mêmes crimes ; toute la différence qu'il y a, c'est que l'un me les reproche avec chagrin, et tâche partout d'émouvoir la pitié et l'indignation de ses lecteurs, au lieu que l'autre s'est chargé de les réjouir. Il est vrai que vous n'êtes pas venus à bout de votre dessein : le monde vous a laissés ^ rire et pleurer tous seuls. Mais le monde est d'une étrange humeur : il ne vous rend point justice. Pour moi, qui fais profession de vous la rendre, je vous puis assurer au moins que le mélancolique m'a fait rire, et que le plai-
1. Sur cette réplique de Racine, voyez ci-dessus, p. 267 et 268.
2. Il y a laissé, sans accord, dans le texte des OEuvres de Despréaux (1722), et dans celui des Mémoires de Trévoux (1724)-
sant m'a fait pitié. Ce n'est pas que vous demeuriez toujours dans les bornes de votre partage : il prend quelquefois envie au plaisant de se fâcher, et au mélancolique de s'égayer; car, sans compter la manière ingénieuse dont il nous peint ces Romains qu'on voyoit à la tête cVune armée et à la queue dune charrue^ il me dit assez galamment « que si je veux me servir de l'autorité de saint Grégoire en faveur de la tragédie, il faut me résoudie à être toute ma vie le poète de la Passion. » Voyez à quoi l'on s'expose quand on force son naturel: il n'a pu rire sans abuser du plus saint de nos mystères ; et la seule plaisanterie qu'il fait est une impiété.
Mais vous vous accordez surtout dans la pensée que je suis un poëte de théâtre; vous en êtes pleinement persuadés, et c'est le sujet de toutes vos réflexions sévères et enjouées. Où en seriez-vous. Messieurs, si l'on découvroit que je n'ai point fait de comédies* ? Voilà bien des lieux communs hasardés, et vous auriez pénétré inutilement tous les replis du cœur d'un poëte.
Par exemple. Messieurs, si je supposois que vous êtes deux grands docteurs; si jeprenois mes mesures là-dessus, et qu'ensuite (car il arrive des choses plus extraordinaires) on vînt à découvrir que vous n'êtes rien moins tous deux que de savants théologiens, que ne diriez-vous point de moi? Vous ne manqueriez pas encore de vous écrier que je ne me connois point en auteurs, que je confonds les Chamillardes avec les Visionnaires, et que je prends des
I. M. Aimé-Mailiiï explique cette phrase par une note singulière : « Les Plaideurs ne parurent qu'en 1668. » Le terme général de comédies s'appliquait alors à toutes les pièces de théâtre ; et l'on ne peut prêter à Racine le subterfuge que cette note ferait supposer. 11 s'amusait à tenir ses adversaires dans l'incertitude sur le véritable auteur de la première lettre, et leur demandait s'ils étaient sûrs d'avoir affaire à un poëte de théâtre; mais il ne résolvait pas le doute.
hommes fort communs pour de grands hommes : aussi ne prétendez pas que je vous donne cet avantage sur moi ; j'aime mieux croire sur votre parole que vous ne savez pas les Pères, et que vous n'êtes tout au plus que les trèshumbles serviteurs de l'auteur des Imaginaires .
Je croirai même, si vous voulez, que vous n'êtes point de Port-Royal, comme le dit un de vous, quoiqu'il dire le vrai jaie peine* à comprendre qu'il ait renoncé de gaieté de cœur à sa plus belle qualité. Combien de gens ont lu sa lettre, qui ne l'eussent pas regardée si le Port- Royal ne l'eût adoptée, si ces Messieurs ne l'eussent distribuée avec les mêmes éloges qu'un de leurs écrits. Il a voulu peut-être imiter M. Pascal, qui dit, dans quelqu'une de ses lettres^, qu'il n'est point de Port-Royal. Mais, Messieurs, vous ne considérez pas que M. Pascal faisoit honneur à Port-Royal, et que Port-Royal vous fait beaucoup d'honneur à tous deux. Croyez-moi, si vous en êtes, ne faites point de difficulté de l'avouer, et si vous n'en êtes point, faites tout ce que vous pourrez pour y être reçus : vous n'avez que cette voie pour vous distinguer. Le nombre de ceux qui condamnent Jansénius est trop grand : le moyen de se faire connoître dans la foule? Jetez-vous dans le petit nombre de ses défenseurs; commencez à faire les importants, mettez-vous dans la tête que l'on ne parle que de vous, et que l'on vous cherche partout pour vous arrêter; délogez souvent, changez de nom, si vous ne l'avez déjà fait '; ou plutôt