‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 152 sur 306 · I. Pascal , dans la onzième Provinciale · texte numérisé non relu

I. Pascal , dans la onzième Provinciale

ne soient pas si criminelles que vous dites. Poui' les Pères, c'est à vous de nous les citer; c'est à vous, ou à vos amis, de nous convaincre, par une foule de passages, que l'Eglise nous interdit absolument la comédie , en l'état qu'elle est : alors nous cesserons d'y aller, et nous attendrons patiemment que le temps vienne démettre les jésuites sur le théâtre.

J'en pourrois dire autant des romans, et il semble que vous ne les condamnez pas tout à fait. « Mon Dieu ! Monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses à faire avant que de lire les romans ! » Vous voyez qu'il ne défend pas de les lire ; mais il veut auparavant que je m'y prépare sérieusement. Pour moi, je n'en avois pas une idée si haute : je croyois que ces sortes d'ouvrages n'étoient bons que pour désennuyer l'esprit, pour l'accoutumer à la lecture, et pour le faire passer ensuite à des choses plus solides. En effet, quel moyen de retourner aux romans, quand on a lu une fois les voyages de Saint-Amour, Wendrock, Palafox*, et tous vos auteurs? Sans mentir, ils ont toute une autre manière d'écrire que les faiseurs de romans; ils ont toute une autre adresse pour embellir la vérité : ainsi vous avez grand tort quand vous m'accusez de les comparer avec les autres. Je n'ai point prétendu égaler des Marets à M. le Maistre; il ne faut point pour cela que vous souleviez les juges et le palais contre moi; je reconnois de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans

I. Les voyages de Saint- Amour ne sont autre chose que son Journal^ dont nous avons parlé dans une note précédente (p. 33i). — Nicole, sous le nom de Guillaume JFendrock (Willelmus Wendrockius), publia en i658 une traduction latine des Provinciales , avec des notes très-étendues. — Jean de Palafox , évêque espagnol , mort en ifiSg, avait eu de vifs démêlés avec les jésuites. Les jansénistes l'ont beaucoup loué , sans qu'il fût toutefois un des leurs ; mais il avait les mêmes ennemis.

comparaison, plus dévots que les romans du premier; je crois bien que si des Marets avoit revu ses romans depuis sa conversion, comme on dit que M. le Maistre a revu ses plaidoyers, il y auroit peut-être mis de la spiritualité ; mais il a cru qu'un pénitent devoit oublier tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pénitent, dites-vous, qui fait des livres de lui-même, au lieu que M. le Maistre n'a jamais osé faire que des traductions! Mais, Messieurs, i] n'est pas que M. le Maistre n'ait fait des préfaces, et vos préfaces sont fort souvent de fort gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois : si les saints n'a voient fait que traduire, vous ne traduiriez que des traductions.

Vous vous étendez fort au long sur celle qu'on a faite de Térence ; vous dites que je n'en puis tirer aucun avantage, et que le traducteur a rendu un grand service à l'Etat et à l'Eglise, en expliquant un auteur nécessaire pour apprendre la langue latine. Je le veux bien; mais pourquoi choisir Térence? Gicéron n'est pas moins nécessaire que lui ; il est plus en usage dans les collèges ; il est assurément moins dangereux ; car quand vous nous dites qu'on ne trouve point dans Térence ces passions couvertes que vous craignez tant, il faut bien que vous n'ayez jamais lu la première et la cinquième scène de Vjlndrienne, et tant d'autres endroits des comédies que l'on a traduites : vous y auriez vu ces passions naïvement exprimées; ou plutôt il faut que vous ne les ayez lues que dans le françois ; et, en ce cas, j'avoue que vous les avez pu lire sans danger.

Voilà, Messieurs, tout ce que je voulois vous dire; car pour l'histoire des capucins, il paroît bien , par la manière dont vous la niez, que vous la croyez véritable. L'un de vous me reproche seulement d'avoir pris des capucins pour des cordeliers. L'autre me veut faire croire

que j'ai voulu parler du P. Mularcl. Non, Messieurs : je sais combien ce cordelier est décrié parmi vous*, on se plaignoit encore en ce temps-là d'un capucin ; et ce sont des capucins qui ont bu le cidre. Il se peut faire que celui qui m'a conté cette aventure, et qui y étoit présent, n'a * pas retenu exactement le nom du Père dont on se plaignoit; mais cela ne fait pas que le reste ne soit véritable ; et pourquoi le nier : quel tort cela fait-il à la conduite de la Mère Angélique ? Cela ne doit point empêcher vos amis d'achever sa Vie, qu'ils ont commencée ; ils pouiront même se servir de cette histoire , et ils en feront un chapitre particulier , qu'ils intituleront: De V esprit de discernement que Dieu açoit donné à la sainte Mère.

Vous voyez bien que je ne cherche pas à faire de longues lettres : je ne manquerois pas de matières pour grossir celle-ci; je pourrois vous rapporter cent de vos passages, comme vous rapportez presque tous les miens; mais ou ils seroient ennuyeux, et je ne veux pas que vous vous ennuyiez vous-mêmes ; ou ils seroient divertissants, et je ne veux pas qu'on me reproche, comme à vous, que je ne divertis que par les passages des autres. Je prévois même que je ne vous écrirai pas davantage. Je ne refuse point de lire vos apologies, ni d'être spectateur de vos disputes; mais je ne veux point y être mêlé. Ce seroit une chose étrange que, pour un avis que j'ai donné en passant, je me fusse attiré sur les bras tous les disciples de saint Augustin. Ils n'y trouveroient pas leur compte : ils n'ont point accoutumé d'avoir affaire à des inconnus. Il leur faut des gens connus et des plus élevés en dignité; je ne suis ni l'un ni l'autre, et par consé-

I , Les éditeurs modernes ont imprimé naît au lieu de n'a , qui est dans le texte des OEuwes de Despréauj; , des Mémoires de Trévoux , et de l'édition de 1728 des OEuvres de Racine.

quent je crains peu ces vérités dont vous me menacez. 11 se pourroit faire qu'en me voulant dire des injures, vous en diriez au meilleur de vos amis. Croyez-moi , retournez aux jésuites : ce sont vos ennemis naturels. Je suis, etc.

De PhiIs, ce lO mai 1666

J . Raci>ie. IV

DISCOLRS

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