A L ACADÉMIE FRANÇAISE
Il ne nous a été conservé que deux des harangues académiques de Racine. Le remercîment qu'il adressa à la Compagnie lorsqu'il y fut reçu le jeudi 12 janvier 167'ii n'a jamais été imprimé, et il n'en est resté aucune copie manuscrite. D'Olivet {Histoire de V Académie française, édition de M. Livet, tome II, p. 345) dit dans sa Réponseà Falincour : « Son discours à l'Académie est admirable;» ce qu'il explique par cette note : « Je parle du discours qu'il fit (e« i685) à la réception de Thomas Corneille et de Bergeret ; car pour celui qu'il fit à la sienne, il n'a point paru. FléchiW, Gallois et Racine furent reçus le même jour. Fléchier parla le premier, et fut infiniment applaudi; Racine parla le second, et gâta son discours par la trop grande timidité avec laquelle il le prononça, en sorte que son discours n'ayant pas réussi, il ne voulut point le donner à l'imprimeur. » Quelque peu de succès qu'ait eu le Remercîment de Racine, nous n en devons pas moins regretter de l'avoir perdu. S'il n'a pas été prononcé assez distinctement et avec assez d'assurance, ce qui étonne de la part d'un récltateur tel que Racine, ce n'est pas une raison pour qu'en le supprimant l'auteur n'ait pas été trop sévère envers lui-même. Avec ce discours académique, dont les contemporains ne nousont pas même laissé une analyse, d'Olivet n'en nonnne qu'un autre, celui de i685. C'était évidemment le seul quil connût, le seul en effet qui jusque-là (1729) eût pris place dans les OEuvres de Racine. En 1 747 , Louis Racine, à la suite des Mémoires sur la vie de son père, fit imprimer
I. Une faute cVimpression nous a fait dire dans la Notice biographique, tome I, p. 89, que Racine avait été reçu le la juillet. La vraie date est le 1 2 janvier.
■î,',2 OEUVRES DIVERSES E^ PROSE.
pour la preiuièie fois (car on ne l'avait pas inséré dans les l'ecueils de l'Académie française) le discours prononcé en 1678 à la réception de l'abbé Colbert. Bien moins remarquable que celui où Racine eut à faire l'éloge du grand Corneille, il méritait cependant d'être recueilli; et il l'a été dans les principales éditions de notre auteur postérieures à 1747. Plusieurs de ces éditions, voulant mettre en même temps sous les yeux du lecteur toutes les œuvres oratoires de Racine, ont rapproché des deux discours académiques la harangue que l'abbé Colbert prononça le 21 juillet i68j devant le Roi, au nom de l'assemblée du clergé, et que Louis Racine donne comme attribuée à son père. Elle sera mieux à sa place parmi les écrits auxquels Racine passe pour avoir prêté le secours de sa plume, mais qui étaient destinés à paraître sous un autre nom que le sien.
Nous avons à dire dans quelles circonstances furent prononcés les deux discours académiques de Racine.
Le premier en date est celui dont il se trouva chargé, comme directeur de l'Académie, à la réception de Jacques-Psicolas Colbert, second fils du grand ministre qui a immortalisé le nom de cette famille. L'abbé Colbert, né en i654, n'avait que vingtquatre ans lorsqu'il devint académicien. Il était alors docteur de Sorbonne; ce fut seulement deux ans plus tard (1680) qu'il fut nommé coadjuteur de l'archevêque de Rouen, auquel il succéda quelques années après. La date de sa réception à l'Académie donne lieu à une petite difficulté. Dans le Recueil des Itarangues prononcées par Messieurs de V Académie française (i vol. in-4% T. B. Coignard, M.DC.LXXXXVIII), où ne se trouve pas la harangue de Racine, mais celle de l'abbé Colbert, il est dit (p. 328) qu'elle fut prononcée le 3o octobre 1678. C'est sans doute sur la foi de ce Recueil que la même date a été adoptée par Louis Racine dans l'édition qu'il a donnée du discours de son père, par d'Alembert [Histoire des membres de V Académie, tome II, p. l'if)), par les éditeurs de 1768 et de 1807 et par M. Aimé-Martin. Cependant l'erreur n'est-elle pas probable, le 3o octobre 1678 ayant été un dimanche? La Gazette de France du 5 novembre 1678 dit que l'abbé Colbert lut reçu à l'Académie le 3 novembre. Quelle que soit l'autorité de ce journal, une faute a ])u s'y glisser, et l'on doit plutôt en croire, ce nous semble, le rédacteur du Mercure
galant, qui avait assisté ù la séance académique, et qui la place au dernier jour d'octobre, c'est-à-dire au 3 1 . Le récit qu'il a fait, dans son journal de novembre 1678, de la réception de l'abbé Colbert, doit être cité en partie : « Je vous ai parlé du choix que l'Académie Françoise avoit fait de M. l'abbé Colbert pour remplir la place de feu M. Esprit {V abbé Jacques Esprit^ qui avait été académicien depuis 1639J. Le voyage de Fontainebleau fut cause qu'il différa le temps de sa réception jusqu'au dernier jour de l'autre mois L'assemblée ne pouvoit être que trèsnombreuse le jour où INJ. l'abbé Colbert fut reçu. L'envie de vous entretenir de ce qui s'y passa, comme témoin oculaire,
m'y fit chercher place de fort bonne heure Celui qu'on
reçoit est assis au bout d'en bas de la table, parce que n'ayant point encore eu de place dans l'Académie, il semble qu'il ne la doive prendre qu'après sa réception. Le directeur est vis-à-vis de lui à l'autre bout de la table, seul de toute l'Académie assis dans un fauteuil. Les officiers sont à ses côtés , et le reste des académiciens sur des chaises autour de la table M. l'archevêque de Paris, M. Colbert et M. l'abbé son fils étant entrés, ce dernier eut à peine pris sa place, que, sans se donner le temps de respirer après avoir traversé une grande foule , il ccjmmença son compliment. » Le Mercure galant donne une partie de son discom*s et l'analyse des passages qu'il ne cite pas textuellement ; puis il continue : « Je passe à ce que le directeur de l'Académie lui répondit de sa part. Le sort, qui décide tous les trois mois de l'élection des officiers , avoit rendu justice au mérite de M. Racine en le mettant dans ce poste glol'ieux , et plus glorieux encore ce jour-là par l'avantage qu'il eut de parler devant une si belle et si illustre assemblée. » Le discours de Racine est ensuite analysé par le Mercure, comme l'a été celui de l'abbé Colbert ; et le compte rendu de la séance s'achève ainsi : oc Les applaudissements qu'on donna tout haut à ce discours furent grands, et firent voir que chacun ne connoissoit pas moins que M. Racine les vérités qu'il venoit de dire de la maison de M. Colbert. Le bruit que causa la joie que toute l'assemblée en ressentit étant cessé, le même M. Racine, comme directeur de F Académie, demanda aux académiciens s'ils avcjieiit quelque chose à lire. Cette demande se fait toujours dans leurs actions publiques. Il n'y a qu'eux qui aient ce
droit de lecture. Ils la font assis, couverts, et le papier à la main. M. l'abbé Cotin conniiença par un discours de philosophie. Il le fit sur ce que M. l'abbé Colbert qu'on recevoit ce jour-là étoit un très-habile philosophe.... M. Quinault lut ensuite deux petits ouvrages de veis. Il y en avoit un sur la
modestie de M. Colbert (le ministre) Le second ouvrage de
M. Quinault étoit tout entier à l'avantage de M. l'abbé Colbert, sur ce que dans le bel âge il avoit uni les belles-lettres au profond savoir. Après qu'il eut achevé, l'abbé Furetière fit entendre quelques vers sur plusieurs endroits de la vie du Roi.... Un dialogue de la Paix et de la Victoire fut lu par M. Boyer.... D'autres vers de M. Corneille l'aîné, sur la Paix^, furent
écoutés avec beaucoup de plaisir M. le Clerc lut après lui
différents ouvrages de poésie^ {ils étaient aussi en partie à f éloge de fabbé Colbert). » On voit que cette journée académique fut consacrée sans jiartage aux louanges du Roi et des Colbert. Seules elles servirent de texte au discours du directeur. C'était véritablement comme la fête du protectorat de l'Académie. Les lettres avaient de gjandes obligations au ministre chargé de les encourager jnir des pensions; et Racine particulièrement devait beaucoup de reconnaissance à une illustre maison où il était depuis longtemps en faveur. D'Alembert a été sévère pour un passage de la hai-angue de Racine : « Nous sommes fâché, dit-il dans son Éloge de l'abbé Colbert, que l'illustre orateur, dont le tact étoit d'ailleurs si fin sur les convenances, les ait oubliées dans un endroit de ce discours, et que l'auteur à^Iphigénie et de Phèdre, qui étoit alors au plus haut degré de son mérite et de sa réputation, parle au jeune Colbert, âgé de vingt-quatre ans, des grâces que l'Académie avoit à lui rendre pour f honneur quil lui faisait en y acceptant une place. » Rigoureusement le reproche est juste; niais d'Alembert parlait ainsi dans un temps où les écrivains se trouvaient plus affranchis de la tutelle des hommes puissants; il faut tenir compte à Racine du ton qui régnait alors à l'Académie, et ne j)as trop critiquer de simples formules, que personne ne
I. Voyez le tome X du Cornc'iUv de M. Marty-Lnveaux , p. 326- 33o, poésie xc.
•X. Mercure galant de novembre 1^78, p. i45-i8o.
prenait à la lettre, et dont l'hyperbole ne tirait pas plus à conséquence que celle des madrigaux galants de la même époque. Racine eut une beaucoup plus belle occasion d'éloquence, et obtint aussi un succès incomparablement plus grand , le jour où la réception de Thomas Corneille , qui prenait la place de son illustre frère, lui donna pour sujet de discours l'éloge du grand poète qui lui avait monti'é la route. Les témoignages contemporains, quelle que soit la banalité de leur complaisance pour toutes les harangues académiques, ont, loisqu'il s'agit de celle-ci, quelque chose de plus marqué. Il nous est d'autant plus facile de comj)rendre l'effet qu'elle produisit , qu'aujoui'd'hui encore il n'est pas moindre à la lecture. La Gazette du 6 janvier i685 rend compte en ces termes de la séance où fut prononcé ce chef-d'œuvre d'éloquence , qui sera toujours admiré pour la noblesse et l'élégance parfaite du langage : « Le 2 de ce mois, le sieur Thomas Corneille fut reçu à l'Académie françoise, à la place du feu sieur Pierre Corneille, son frère aîné. Le même jour, le sieur Bergeret, secrétaire ordinaire de la chambre et du cabinet du Roi, premier commis du sieur Colbert deCroissy, ministre et secrétaire d'État, ci-devant avocat général au parlement de Metz, fut aussi reçu à l'Académie, à la place du feu sieur de Cordemoy. Ils firent chacun un très-beau discours; et le sieur Racine, trésorier de France, directeur de la Compagnie, y répondit dune manière qui lui mérita un applaudissement général. » Le Mercure galant de janvier i685, après avoir donné des renseignements semblables à ceux de la Gazette, et avoir mis sous les yeux de ses lecteurs le Remerciment de Thomas Corneille et quelques parties de celui de Bergeret, arrive au discoui's du directeur : « M. Racine, dit-il, qui étoit alors directeur de lAcadémie, répondit à ces deux nouveaux académiciens au nom de la Compagnie. Je tâcherois inutilement de vous exprimer combien cette réponse fut éloquente, et avec combien de grâce il la prononça. Elle fut interrompue par des applaudissements fréquemment réitérés ; et comme il en employa une partie à élever le mérite de M. de Corneille, il fut aisé de connoître qu'on voyoit avec plaisir dans la bouche d'un des plus grands maîtres du théâtre les louanges de celui qui a porté la scène françoise au degré de perfection où elle est. ^
Ici le Mercure analyse le discours, et ajoute : a Cette réponse de M. Racine fut suivie de tous les applaudissements qu'elle méritoit. Chacun à l'envi s'empressa à lui marquer le plaisir que l'assemblée en avoit reçu, et on demeura d'accord tout d'une voix que le sort qui l'avoit fait directeur n'avoit point été aveugle dans son choix, et qu'on nepouvoit parler plus dignement au nom de l'illustre Compagnie qui recevoit dans son corps les deux nouveaux académiciens^. » Bayle, dans ses Nouvelles de la République des Lettres^ (janvier i685, à Amsterdam, M.DC.LXXXVI) , a aussi parlé de la même séance académique. Il donne d'abord quelques détails sur M. de Cordemoy, auquel succédait Bergeret, et qui, dans un passage du discoui'S de Racine, a reçu son tribut d'éloges : « Cet habile cartésien, dit Bayle, par une conduite assez extraordinaire, avoit quitté le personnage de philosophe pour prendre celui d'historien; car encore que ses deux discours sur le mouvement local et sur la parole eussent extrêmement plu, il ne laissa pas d'abandonner la philosophie, pour s'attacher entièrement à faire une histoire de France, qui devoit contenir plusieurs volumes. Il avoit déjà achevé l'histoire des rois de la première et de la seconde race, et il ne s'en falloit qu'une feuille que le premier t'ome ne fût achevé d'imprimer, lorsqu'il mourut. » Passant ensuite au grand Corneille, « qui mourut la nuit du dernier de septembre au premier d'octobre (1684), » un peu avant Cordemoy, Bayle raconte la contestation qui s'éleva entre l'abbé de Lavau et Racine , au sujet des honneurs funèbres à rendre au père de notre théâtre tragique; puis le letard qu'éprouva l'élection de Thomas Corneille, parce que Racine avait demandé une surséance de quinze jours, afin de laisser à l'Académie le temps de s'assurer s'il ne lui seroit point permis , pour remplace!' Pierre Corneille, de porter ses suffrages sur le duc du Maine, alors âgé de moins de quinze ans. « La grande jeunesse de ce prince, continue Bayle, a été cause que le Roi n'a pas jugé à propos qu'il occupât ce poste-là; ainsi on y a mis M. Corneille le jeune. Il auroit pu être reçu plus tôt; mais Monsieur le directeur de l'Académie a ménagé de telle sorte les choses, qu'on a