‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 154 sur 306 · Pages 28 et suivantes · texte numérisé non relu

Pages 28 et suivantes

différé cette réception jusques à ce que l'on eût choisi le successeur de M. de Cordeino}', afin que ces deux nouveaux académiciens pussent être reçus dans un même jour. Par ce moyen il s'est épargne la peine de composer une réponse. La cérémonie s'est faite le y de janvier, comme je l'ai déjà dit*. Il s'y trouva beaucoup plus d'académiciens que dans les assemblées ordinaires, et un grand nombre d'autres personnes On l'admira [le directeit?- de V Académie) principalement dans l'éloge de feu M. Corneille, qui fut court et bien tourné. » La justice qu'ici le critique rend à Racine est mesurée d'une main un peu avare; mais l'article tout entier ne paraissant pas être d'un ami trop prévenu, quelques mots d'approbation, arrachés par la seule force de la vérité , n'attestent que mieux le triomphe de l'orateur, dont on trouverait, s'il en était besoin, des preuves plus décisives encore dans le Journal àe Dangeau. Nous y lisons sous la date du mardi 1 jamder i685 : « Rergei'et et le jeune Corneille furent reçus à l'Académie, et Racine, qui en étoit directeur, répondit à leurs harangues avec beaucoup d'éloquence et de grâces. » Et un peu plus loin : « Vendredi S janvier i685, à Versailles. (Le Roi) se fit réciter par Racine la harangue qu'il avoit faite à l'Académie le jour de la réception de Bergeret et du jeune Corneille, et les courtisans trouvèrent la harangue aussi belle qu'elle avoit été trouvée à l'Académie. Racine la récita dans le cabinet du Roi. » — « Mardi 23 janvier i685, a Ver- .V(3///e5-. Madame laDauphinefit dire, dans son cabinet, à Racine

la harangue qu'il fit à l'Académie » Aux éloges que la cour

avait donnés à Racine, Arnauld joignit les siens, qui pour l'auteur devaient être d'un prix sans égal ; toutefois cet ami sincère y mêla une restriction très-naturelle de sa part. Il savait que le Roi, après avoir entendu la lecture du discours, avait dit à Racine : « Je vous louerois davantage, si vous ne m'aviez pas tant loué'^. » Son jugement fut conforme à ces paroles du

1. Bayle se trompe sur la date. Nous avons vu que la séance eut lieu le 2, et non le 3.

2. Racine rapporte lui-même ce mot du Roi dans ses notes, dont l'autographe est conservé à la Bibliothèque impériale, et que Louis Racine a le premier publiées, à la suite des ]\ff'mo'trfi, sous le titre de Fragments historiques .

Roi, mais à ces paroles prises dans un sens que vraisemblablement Louis XIV n'avait pas voulu y donner. Il écrivit à Racine le 7 avril i685 : « J'ai à vous remercier du discours qu'on m'a envoyé de votre part. Rien n'est assurément plus éloquent; et le héros que vous y louez en est d'autant plus digne de vos louanges que l'on dit qu'il y a trouvé de l'excès. Mais il est bien difficile qu'il n'y en ait toujours un peu : les plus grands hommes sont hommes et se sentent toujours par quelque endroit de rinfi)mité humaine. » Quelque évidente el banale que soit cette dernière vérité, Racine avait mérité qu'on la lui j'appelàt : elle condamne la phrase qui termine son éloquent discours , et qui, nous n'en sommes pas étonné, le gâtait quelque peu sans doute aux yeux d'Arnauld.

Les exagérations adulatrices des confrères de Racine ne sauraient nous fournir une excuse suffisante à alléguer en sa faveur. Il est juste cependant, tout au moins pour avoir un point de comparaison, de rappeler quelles étaient alors à l'Académie les habitudes oratoires quand il s'agissait d'en louer le protecteur, et nous prendrons nos exemples dans les deux discours des récipiendaires de cette séance. Dans celui de Bergeret nous lisons ce passage : « On peut dire seulement que tout ce qu'il fait voir au monde n'est rien en comparaison de ce qu'il lui cache; que tant de victoires, de conquêtes et d'événements prodigieux qui étonnent toute la terre, n'ont rien de compaiable à la sagesse incompréhensible ([ui en est la cause. Et il est vrai que lorsqu'on peut voir quelque chose des conseils de cette sagesse plus qu'humaine, on se trouve, pour ainsi dire, dans une si haute région d'esprit, que l'on en perd la pensée, comme quand on est dans un air trop élevé et trop pur on perd la respiration. » Si Thomas Corneille n"a rien dans sa haiangue qui égale le ridicule de cette amphigourique apothéose, il y a cependant dans sa flatterie quelque chose qui aujourd'hui nous choque plus encore, lorsque venant à l'éloge de Louis XIV, il dit : a Vous pailerez de sa vigilance exacte et toujours active pour ce qui regarde le bien de ses peuples, la gloire de ses Etats et la majesté du trône, de ce zèle ardent et infatigable, qui lui fait donner ses plus grands soins à détruire entièrement l'hérésie et à rétablir le culte de Dieu dans toute sa pureté. » La révocation de l'édit

de Nantes, qui est de cette même année i685, ne fut publiée (jue quelques mois plus tard ; mais dès lors Louis XIY s'engageait de plus en plus sur la pente où quiconque le poussait était assuré de lui bien faire sa cour. Bergeret aussi parla d' a un zèle pour la religion qui fait chaque jour de si grands et de si heureux projets. >> Pvacine n'imita pas les deux orateurs qui l'avaient précédé. Son silence sur ce point, que Thomas Corneille l'avait invité à ne pas omettre, lui fait honneur. Nous devions le faire remaïquer.

Rollin a consacré plusieurs pages de son Traité des études (livre IV, chapitre m, article i, § 4) au discours de Racine, qu'il propose comme un modèle achevé d'une éloquence « noble et sublime, et en môme temps naturelle et sans affectation. »

Ce discours a été réuni de bonne heure aux OEin-res de notre poète. Il y a pris place dès 1687; on le trouve dans l'édition de cette année, au tome II, p. 4i3-428*. Il avait été imprimé à part en i685, avec les discours de Thomas Corneille et de Bergeret. C'est d'après cette première édition de la harangue de Racine que nous avons établi notre texte. Dans celui de l'édition de 1768 (de Luneau de Boisjermain) et des suivantes sans en excepter l'édition de 31. Aimé-Martin , il s'était glissé des fautes, dont une à la fin du discours était grave et altérait le sens.

Le recueil in-4'' des trois discours prononcés à la séance du % janvier i685 a pour titre :

Page 1