‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 165 sur 306 · PRONONCÉ A L'ACADÉMIE FRANÇOISE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A L'ACADÉMIE FRANÇOISE

A LA RÉCEPTIOTS' DE MxM. DE CORNEILLE ET DE BERGERET, le 2 janvier' i685.

Messieurs,

Il n'est pas besoin de dire ici combien l'Académie a été sensible aux deux pertes considérables qu'elle a faites presque en même temps, et dont elle seroit inconsolable si, par le clioix qu'elle a fait de vous, elle ne les voyoit aujourd'hui heureusement réparées.

Elle a regardé la mort de M. de Corneille'^ comme un des plus rudes coups qui la put frapper. Car bien que, depuis un an, une longue maladie nous eiit privés de sa présence, et que nous eussions perdu en quelque sorte l'espérance de le revoir jamais dans nos assemblées, toutefois il vivoit, et l'Académie, dont il étoit le doyen, avoit au moins la consolation de voir dans la liste où sont les noms de tous ceux qui la composent, de voir, dis-je, immédiatement au-dessous du nom sacré de son auguste protecteur, le fameux nom de Corneille.

Et qui d'entre nous ne s'applaudissoit pas en lui-même,

1. Les éditions de 1687 et de 1697 ont l'une et l'autre deitj:iime en toutes lettres; la première : 0 le deuxième de janvier; » la seconde : c( le deuxième janvier. »

2. Ici , et dans les atitres passages du discours où il y a M. de Corneille ^ les éditions modernes, depuis celle de Luneau de Boisjermain (1768) , ont supprimé le de. — L'édition de 1697 a Corneille sans de dans le titre, mais ailleurs : de Corneille.

3i8 ŒUVRES DIVERSES EN PROSE.

et ne ressentoit* pas un seciet plaisir d'avoir pour confrère un homme de ce mérite? Vous, Monsieur, qui nonseulement étiez son frère, mais qui avez couru longtemps une même carrière avec lui, vous savez les obligations que lui a notre poésie; vous savez en quel état se trouvoit la scène françoise lorsqu'il commença à travailler. Quel désordre ! quelle irrégularité ! Nul goût, nulle connoissance des véritables beautés du théâtre ; les auteurs aussi i»norants que les spectateurs; la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance ; point de mœurs, point de caractères; la diction encore plus vicieuse que l'action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisoient le principal ornement : en un mot toutes les règles de l'art, celles même de rhonnéteté et de la bienséance partout violées.

Dans cette enfance, ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poème dramatique parmi nous, votre illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin et lutté, si j'ose ainsi dire^, contre le mauvais goût de son siècle, enfin inspiré d'un génie extraordinaire, et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable, accorda heureusement le vraisemblable ' et le merveilleux, et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avoit de rivaux, dont la plupart, désespérant de l'atteindre, et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix, se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lui, et essayèrent

r. L'édition de 1768 et les suivantes ont substitué s'applaudir oit et ressentiroit à s'appiaudissoit et à ressentait.

2. A partir de l'édition de 1702 , on a imprimé : « Si je l'ose ainsi dire. >

3. L'édition de 1768 et les suivantes ont remplacé le vraisemhlable par la vraisemblance.

en vain par leurs discours et par leurs frivoles critiques de rabaisser un mérite qu'ils ne pouvoient égaler.

La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid, Horace, Cinna. Pompée, tous ces chefs-d'œuvre* représentés depuis sur tant de théâtres, traduits en tant de langues, et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A dire le vrai, où trouvera-t-on un poëte qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties : l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets! Quelle véhémence dans les passions! Quelle gravité dans les sentiments ! Quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères ! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns aux autres! Parmi tout cela, une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser, quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. Enfin, ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres. Personnage véritablement né pour la gloire de son pays; comparable, je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents tragiques", puisqu'elle confesse elle-

I. L'édition originale a ici, et un peu plus loin (p. 36o, lignes 12 et i3y, cliefj' œuvres. Cette orthographe s'est conservée jusque dans l'édition de 1786.

a. « D'excellents poètes tragiques,» dans les éditions de 1768, de 1807 , et de M. Aimé-Martin. Celle de Geoffroy (1808} a conservé la vraie leçon .

Vio. OErVRES DIVERSES E\ PROSE.

même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse, mais aux Eschyles, aux Sophocles, aux Euripides, dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Théniistocles, des Périclès, des Alcibiades, quivivoient en même temps qu'eux.

Oui, Monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les Etats, nous ne craindrons point de le dire à l'avantage des lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie : du moment que des esprits sul)limes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par des chefsd'œuvre, comme ceux de Monsieur votre frère, quelque étrange inégalité que durant leur vie la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur iiiort cette différence cesse. La postérité, qui se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les hommes, fait marcher de pair l'excellent poëte et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste, ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. Ainsi, lorsque dans les âges suivants on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en doutons point. Corneille tiendra sa place ^ parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir, que sous le règne du plus grand de ses rois a fleuri le plus célèbre^ de ses poëtes. On

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