Ne nous arrêtons pas à saint Augustin
2. « Deus est enim qui operatur in vobis et velle et perficere, « pro bona voluntate. « {Épitre de saint Paul aux Philippiens, chapitre II, verset i3.)
J. Racikp.. IV 29
4jo ABREGE DE L'HISTOIRE
Les prétendus jansénistes avoient beau affirmer dans leurs écrits que Dieu ne commande point aux hommes des choses impossibles, que non-seulement on peut résister, mais qu'on résiste souvent à la grâce, que Jésus- Christ est mort pour les réprouvés aussi bien que pour les justes: les jésuites soutenoient toujours que c'étoient des gens qui parloient contre leur pensée, et ils épuisoient leur subtilité pour trouver dans ces mêmes écrits quelque trace des cinq Propositions. C'est ainsi qu'ils firent un fort grand bruit contre les Heures qu'on appelle de Port-Royal^ ^ parce que, dans la version de deux endroits des hymnes, la rime ou la mesure du vers n'avoit pas permis au traducteur de traduire à la lettre le Christe redemptor omnium^ quoiqu'en plusieurs endroits des Heures on eût énoncé en propres termes que Jésus-Christ étoit venu pour sauver tout le monde. Ils n'eurent point de repos qu'ils ne les eussent fait mettre par l'Inquisition à l'index, mais si inutilement pour le dessein qu'ils avoient de les décrier, que ces Heures depuis ce temps-là n'en ont pas été moins courues de tout le monde, et que c'est encore le livre que presque toutes les personnes de piété portent à l'église, n'y en ayant point dont il se soit fait tant d'éditions. On sait même qu'elles ne furent point mises à l'index pour cette omission que je viens de dire, autrement il y eût fallu mettre le bréviaire de la révision du pape Urbain VIII, qui, à cause de la quantité et de la mesure du vers, a aussi retranché des hymnes ce même Christe redemptor omnium^. Mais la cour de Rome, je ne sais pas trop
I. ^ oyez ci-dessus, p. gS et p. 99, ce que nous avons dit des Heures de Port- Roy al^ de leurs diverses éditions, et des accusations théologiques dirigées contre elles , particulièrement par le P. Labbe.
■4. L'omission du Clnhte redemptor omnium avait été dénoncée dans
DE PORT-ROYAL. 45i
pourquoi, avoit défendu la traduction de VOffice de la Vierge en langue vulgaire : de sorte que les Heures de Port-Rojal y furent alors censurées à cause que \ Office de la Vierge j éloit traduit en françois, dans le même temps que les jésuites assuroient qu'à Port-Royal on ne prioit point la Vierge.
Mais pour reprendre le til de mon discours, les jésuites ne se bornoient pas à décrier leurs adversaires sur la seule doctrine de la grâce. Il n'y avoit d'hérésie ni sorte d'impiété dont ils ne s'efforçassent de les faire croire coupables ; c'étoit tous les jours de nouvelles accusations : on disoit qu'ils n'admettoient chez eux ni indulgences ni messes particulières ; qu'ils imposoient aux femmes des pénitences publiques pour les péchés les plus secrets, même pour de très-légères fautes ; qu'ils
trois des hymnes traduites en vers par M. de Saci pour les Heures de Port-Royal : dans l'hymne pour l'Avent à vêpres, dans l'hymne pour Noël à vêpres et à matines , dans l'hymne pour la fête de tous les saints à vêpres et à matines. Ces trois mêmes hymnes ont subi de nombreux changements dans la révision d'Urbain VIII. On s'est cependant contenté dans les deux premières de changer, à cause de la quantité , le vers Chr'iste redemptor omnium en celui-ci : Jesu redemptor omnium. Ce que dit Racine ne peut s'appliquer avec exactitude qu'à la troisième, une de celles quj, dans la révision, ont été le plus complètement remaniées. Au lieu de la première stance :
Christe redemptor omnium.
Conserva tuos famulos, Beatœ semper Virginis Placatus sanctis precibus,
on y lit
Placare, Christe, servuUs Quibus Patris clementiam Tuse ad tribunal gratiœ Patrona Vir go postulat.
Voyez le livre intitulé : Hymni Breviarii romani 5"»' D. N. Urbani FUI jussu et sacrœ rituum Congregationis approbatione emendati et editi. Romse, typis Faticanis. M.DC.XXIX (i vol. in-12), p. 24, 26 et 71.
inspiroient le mépris de la sainte communion ; qu'ils ne croyoieut Tabsolution du prêtre que déclaratoire ; qu'ils rejetoient le concile de Trente; qu'ils étoient ennemis du Pape; qu'ils vouloient faire une nouvelle Eglise ; qu'ils nioient jusqu'à la divinité de Jésus-Christ, et une infinité d'autres extravagances, toutes plus horribles les unes que les autres, qui sont répandues dans les écrits des jésuites, et qu'on trouve ramassées tout nouvellement par un de ces Pères en un misérable libelle en forme de catéchisme*, qui se débitoit, il y a prés d'un an, dans un couvent de Paris dont ils sont les directeurs. Aux accusations d'hérésie, ils ajoutoient encore celles de crime d'Etat, voulant faire passer trois ou quatre prêtres, et une douzaine de solitaires qui ne songeoient qu'à prier Dieu et à se faire oublier de tout le monde, comme un parti de factieux qui se formoit dans le rovaume. Ils imputoient à cabale les actions les plus saintes et les plus vertueuses. J'en rapporterai ici un exemple par où on pourra juger de tout le reste.
Feu M. de Bagnols^, et quelques autres amis de Port- Royal, ayant contribué jusqu'à une somme de près de
1. Il y a apparence que le libelle dont l'auteur parle est celui qui a pour titre : Histoire de Jansenius et de Sai/tt-Cyran, par demandes et par réponses. Il parut en 1692. Voyez ce qui en est dit dans le VIII" tome de la Morale pratique, chapitre xiv. [Note des éditions de 1742 et de 1767.) — Si cette conjecture est vraie, il en résulte que Racine composa vers 1693 cette première partie de V Histoire de Port-Royal. (^jSote de Védition de 1807.) — Dans la première de ces A'otes, l'ouvrage auquel on renvoie le lecteur est la Morale pratique des Jésuites, imprimée à Cologne en 8 volumes in-i 2 (1669-1695). Les deux premiers tomes sont de M. de Pontchàteau, les suivants d'Antoine Arnauld. C'est aux pages 190-198 du tome VIII qu'il est question du libelle auquel on a cru que Racine faisait allusion ici.
2. Guillaume du Gué de Bagnols, maître des requêtes. Sa conversion et sa retraite sont de l'année 1647 '■> i' niourut le i5 mai 1657, Agé de quarante ans.
qiiati'e cent mille francs pour secourir les pauvres de Champagne et de Picardie pendant la famine de Tannée i652, la chose ne se put faire si secrètement qu'il n'en vînt quelque vent aux oreilles des jésuites. Aussitôt l'un d'eux, nommé le P. d'Anjou, qui prêchoit dans la paroisse de Saint-Benoît, avança en pleine chaire qu'il savoit de science certaine que les jansénistes, sous prétexte d'assister les pauvres, amassoient de grandes sommes qu'ils eniployoient à faire des cabales contre l'Etat. Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une calomnie si atroce, et monta le lendemain en chaire pour en faire voir l'impudence et la fausseté. Mais l'affaire n'en demeura pas là : Mlle Viole , fille dévote et de qualité , entre les mains de laquelle on avoit remis cette somme, alla trouver le P. Vincent, supérieur de la Mission, et l'obligea de justifier par son registre comme quoi tout cet argent avoit été porté chez lui, et comme quoi on l'avoit ensuite distribué' aux pauvres des deux provinces que je viens de dire. Mais une calomnie étoit à peine détruite, que les jésuites en inventoient une autre. Ils ne parloient d'autre chose que de la puissante faction des jansénistes. Ils mettoient M. Arnauld à la tète de ce parti, et peu s'en falloit qu'on ne lui donnât déjà des soldats et des officiers. Je parlerai ailleurs de ces accusations de cabale, et j'en ferai voir plus à fond tout le ridicule.
Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne laissoient pas que d'être écoutés par les gens du monde, et principalement à la cour, où l'on présume aisément le mal, surtout des personnes qui font profession d'une vie réglée et d'une morale un peu austère. Les jésuites
I. Dans l'édition de 1767 ; a et comme on Tavoit eusiiite distribué, j
y gouvernoient alors la plupart des consciences. Ils n'eurent donc pas de peine à prévenir l'esprit de la Reine mère, princesse d'une extrême piété, mais qui avoit été fort tourmentée durant sa régence par des factions qui s'élevèrent, et qu'elle craignoit toujours de voir renaître. Ils prirent surtout soin de lui décrier les Religieuses de Port-Royal, et quoiqu'elles fussent encore moms instruites des disputes sur la grâce que des autres démêlés, ils ne laissoient pas de lui représenter ces saintes filles comme ayant part à toutes les factions, et comme entrant dans toutes les disputes.
M. Arnauld n'ignoroit pas tout ce déchaînement des jésuites, mais il ne se donnoit pas de grands mouvements pour le réprmier, persuadé que toutes ces calomnies si extravagantes se détruiroient d'elles-mêmes, et qu'il n'y avoit (ju'à laisser parler la vérité. Il ne songeoit donc plus qu'à vivre en repos, et avoit résolu de consacrer désormais ses veilles à des ouvrages qui n'eussent pour but que l'édification de l'Eglise sans aucun mélange de ces contestations.
Les jésuites cependant travailloient puissamment à établir la créance du fait , et profitoient de toutes les conjonctures qui pouvoient les favoriser dans ce dessein. Le cardinal Mazarin n'avoit pas été d'abord fort porté pour eux, et û étoit même prévenu de beaucoup d'estime pour le grand mérite de leurs adversaires. D'ailleurs il voyoit avec assez d'indifférence toutes ces contestations, et n'étoit pas trop fàclié que les esprits en France s'échauffassent pour de semblables disputes, qui les empêchoient de se mêler d'affaires qui lui auroient paru plus graves et plus sérieuses. Il n'étoit pas non plus fort porté à faire plaisir au pape Innocent X, qui n'avoit jamais témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui, et à qui, de sou côté, il avoit donné longtemps
tous les dégoûts qu'il avoit pu. Mais depuis T emprisonnement du cardinal de Retz*, qu'il regardoit comme son ennemi capital, il avoit gardé plus de mesures avec ce même pape, de peur qu'il ne voulût prendre connoissance de cette affaire, et qu'il n'en vînt à quelque déclaration qui auroit pu faire de l'embarras.
Là-dessus le P. Annat, nouvellement arrivé de Rome pour être confesseur du Roi, fit entendre à ce premier ministre que la chose du monde qui pouvoit plus gagner le Pape, c'étoit de faire en sorte que sa Constitution fût reçue par toute la France, sans aucune explication ni distinction. Le Cardinal se résolut donc de faire au Saint- Père un plaisir qui lui coûteroit si peu. Il assembla au Louvre , en sa présence , trente-huit archevêques ou évêques qui se trouvoient alors à Paris". Quelques jours auparavant, le nonce du Pape avoit fait au Roi de fort grandes plaintes d'une lettre pastorale que l'archevêque de Sens avoit publiée au sujet de la Constitution, et dont la corur de Rome avoit été extrêmement piquée. Le Cardinal ne fit aucune mention de cette lettre dans l'assemblée ; mais se plaignant aux prélats de ce qu'on éludoit la Constitution par des subtilités , disoit-il , nouvellement inventées^ il les exhorta à chercher les moyens de finir ces divisions, et de donner une pleine satisfaction à Sa Sainteté. Quelques évêques lui voulurent représenter que tout le monde étant d'accord sur la doctrine, le reste ne valoit pas la peine d'être relevé, ni d'exciter de nouvelles contestations ; mais le gros de l'assemblée fut de l'avis du premier ministre, et jugea l'affaire très-importante. On nomma huit commissaires, du nombre des-
1. Le cardinal de Retz avait été arrêté au Louvre, et emprisonné à Vincennes le 19 décembre i652.