Pierre de Marca, arclievêque de Toulouse
Valence', refusèrent de signer ces lettres, et ne souffrirent qu'on Y "lît leurs noms qu'après avoir protesté qu'ils n'y consentoieut que pour conserver l'union avec leurs confrères.
La lettre au Pape lui fut rendue par l'évêque de Lodève^, depuis évêque de Montpellier, qui étoit alors à Rome. La même relation porte que le Pape la baisa avec de grands transports de joie, confessant qu'il n'avoit point reçu un plus sensible plaisir de tout son pontificat. Il y fit aussitôt réponse par un bref daté du 27 septembre i654, et adressé à l'assemblée générale du clergé qui se devoit tenir au premier jour. Ce bref étoit succinct, et il n'y étoit pas dit un mot de ce jugement rendu par les évèques. Le Pape y témoignoit seulement sa joie de la soumission des prélats de France à sa Constitution, dans laquelle il avoit , disoit-il , condamné la doctrine de Jansénius. Ce bref étant arrivé en France avec la nouvelle de la mort du Pape^, le cardinal Mazarin, sans attendre l'assemblée générale, convoqua encore une assemblée particulière de quinze prélats, en présence desquels le bref fut ouvert (le 10 mai i655), et il fut résolu d'envoyer la Constitution et le bref à tous les évèques, qui furent exhortés à les faire souscrire par tous les ecclésiastiques et par toutes les communautés, tant régulières que séculières, de leurs diocèses. C'est la première fois qu'il a été parlé de signature dans cette affaire. Il est assez étrange que quinze évèques aient voulu imposer à toute l'Eglise de France une loi que le Pape n'imposoit pas lui-même, et dont ni aucun pape ni aucun concile ne s'étoient jamais avisés.
1 . Pour l'archevêque de Sens et les évèques de Cominges et de Beauvais, voyez ci-dessus, p. .{55, et aux notes 4 et 5 de la même page. L'évêque de Valence était Jacques de Lebron.
2. François Bosquet, — 3. Innocent X mourut le 7 janvier ifiSS,
La cour de Rome, devenue plus hardie par la conduite des prélats de France, fit mettre à l'index nonseulement la lettre pastorale de Farchevêque de Sens , mais encore celles de l'évêque de Beauvais et de Tévèque de Cominges\ quoiqu'elle n'eût d'autre crime à reprocher à ces deux derniers que d'avoir dit que le Pape, par sa Constitution, n'avoit pas prétendu donner atteinte ni à la doctrine de saint Augustin, ni au droit qu'ont les évêques de juger au moins eu première instance des causes majeures, et de prononcer sur des questions de foi et de doctrine, lorsque ces questions sont nées ou agitées dans leurs diocèses.
M. Arnauld garda un profond silence sur tout ce qui s'étoit passé dans ces assemblées, et se contentoit de gémir en secret des plaies que cette malheureuse querelle faisoit à l'épiscopat et à l'Eglise. Ce fut vers ce temps-là que lui et ses neveux commencèrent la traduction du Nouveau Testament de Mons ", qui n'a été achevée que longtemps depuis. Ils travailloient aussi à des nouvelles f^ies des saints, et préparoieut des matériaux pour le grand ouvrage de la Perpétuité^ . Les Religieuses de
1. La lettre pastorale de l'archevêque de Sens avait été publiée le 23 septembre i653, l'ordonnance de l'évêque de Comiuges le lo octobre, et celle de l'évêque de Beauvais le 1 2 novembre de la même année.
2. Nouveau Testament, traduit sur la Vulgate, avec les différences du grec (2 vol. in-8°, Mons, Migeot, 1667). Malgré cette rubrique, ce fut à Amsterdam, chez Eizevir, qu'il fut imprimé. Dans les Notes manuscrites de Racine sur Port-Rojal que nous donnons ci-après, cette traduction est attribuée à cinq personnes : M. de Saci, M. Arnauld, M. le Maître, M. Nicole et M. le duc de Luynes. De Saci et Antoine le Maître étaient neveux d' Arnauld.
3. La Perpétuité de la foi de V Eglise catholique touchant V Eucharistie, défendue contre le livre du sieur Claude, ministre de Charenton, 3 ToL in-40, Paris, Ch. Savreux, 1669, 1672 et 1674. Cet ouvrage est presque tout entier de Nicole, qui y a-, ait préludé par un
Port-Royal donnèrent occasion à la naissance de cet ouvrage, en priant M. Arnauld de faire un recueil des plus considérables passages des Pères sur l'Eucharistie, et de partager ces passages en plusieurs leçons pour les matines de tous les jeudis de Tannée. Ce recueil est ce qu'on appelle i Office du Saint-Sacreme/tt^ . M. le duc de Luynes, qui depuis sa retraite avoit fort étudié les Pères de l'Eglise, et qui avoit un très-beau génie pour la traduction, s'employa aussi à ce travail : c'est à quoi il s'appliquoit dans sa solitude, et non pas à ces occupations basses et serviles que les courtisans lui attribuoient faussement, pour tourner en ridicule une vie très-noble et très-chrétienne qu'ils ne se sentoient pas capables d'imiter.
Ce fut aussi en ce même temps que l'illustre M. Pascal^ connut Port-Royal et M. Arnauld. Cette connoissance se fit par le moyen de Mlle PascaF, sa sœur, Religieuse dans ce monastère. Cette vertueuse fille avoit fait beaucoup d'éclat dans le monde par la beauté de son esprit et par un talent singulier qu'elle avoit pour la poésie •, mais elle avoit renoncé de bonne heure aux
livre qui a le même titre, et qui est connu sous le nom de la petite Perpétuité (1664, i vol. in-ta). Nicole voulut qu' Arnauld passât pour être l'auteur de la Perpétuité de la fol.
1. V Office du Saint-Sacrement, traduit en français, avec 3i2 leçons tirées des saints Pères et autres auteurs ecclésiastiques, pour tous les jeudis de rannèe, Paris, ifiSg, 2 vol. in-4° et in-8°. Ce recueil a été composé par le Maître; le duc de Luynes fît la traduction; Arnauld et M. de Saci rédigèrent la table chronologique et historique qu'on trouve à la fin du tome II.
2. Nos deux éditions du dix-huitième siècle écrivent constamment Paschal,
3. Jacqueline Pascal, Religieuse à Port-Royal sous le nom de sœur Sainte-Euphémie. Elle y fit profession en i653. Elle mourut le 4 octobre 1661, âgée de trente-six ans. — Au sujet de son talent pour la poésie, voyez au tome X du Corneille de M. Marty-Laveaux, p. 81.
/,6o ABREGE DE L'HISTOIRE
vains amusements du siècle, et étoit une des plus humbles Religieuses de la maison. Lorsqu'elle y entra, elle a voit voulu donner tout son bien au couvent; mais la Mère Angélique et les autres Mères ne voulurent pas le recevoir, et obtinrent d'elle qu'elle n'apporteroit qu'une dot assez médiocre. Un procédé si peu ordinaire à des Religieuses excita la curiosité de M. Pascal, et il voulut connoître plus particulièrement une maison où l'on étoit si fort au-dessus de l'intérêt. Il étoit déjà dans de grands sentiments de piété, et il y avoit même deux ou trois ans que, malgré l'inclination et le génie prodigieux qu'il avoit pour les mathématiques, il s' étoit dégoûté de ses spéculations pour ne plus s'appliquer qu'à l'étude de l'Ecriture et des grandes vérités de la religion. La connoissance de Port-Royal et les grands exemples de piété qu'il y trouva le frappèrent extrêmement. Il résolut de ne plus penser uniquement qu'à son salut. Il rompit dès lors tout commerce avec les gens du monde ; il renonça même à un mariage très-avantageux qu'il étoit sur le point de conclure, et embrassa une vie très-austère et très-mortifiée, qu'il a continuée jusqu'à la mort. Il étoit fort touché du grand mérite de M. Arnauld, et avoit conçu pour lui une estime qu'il trouva bientôt occasion de signaler.
Le silence que ce docteur s'étoit imposé sur les disputes de la grâce ne fut pas de longue durée, et il fut obligé indispensablemeiit de le rompre par une occasion assez extraordinaire. Un prêtre de la communauté de Saint-Sulpice s'avisa de refuser l'absolution à M. le duc de Liancourt^ et lui déclara qu'il lui refuseroit aussi la communion s'il se présentoit à l'autel. Le sujet qu'il
I. Le 3i janvier i655. Ce prêtre était M. Picoté. D. Clémencet le nomme à la }>ai![e 3ï4 He son tome TU,
DE PORT-ROYAL. 46i
allégua d'un refus si injurieux, c'est que ce seigneur retiroit chez lui un ecclésiastique ami de Port-Royal, et que Mlle de la Roclieguyon \ sa petite-fille, étoit pensionnaire dans ce monastère. On n'auroit peut-être pas fait beaucoup d'attention à l'entreprise téméraire de ce confesseur; mais ce qui rendit l'affaire plus considérable, c'est qu'il fut avoué par le curé et par les autres supérieurs de ce séminaire, gens très-dévots, mais fort prévenus contre Port-Roval. M. Arnauld écrivit là-dessus une lettre sans nom d" auteur ^ elle fit beaucoup de bruit. Il se crut obligé d'en écrire une seconde beaucoup plus ample \ où il mit son nom, et où il justifioit à fond la pureté de sa foi et l'innocence des Religieuses de Port- Roval. .
il y avoit déjà du temps que ses ennemis attendoient avec "impatience quelque ouvrage avoué de Im, ou ils pussent, soit à droit, soit à tort, trouver une matière de censure. Cette lettre vint très à propos pour eux, et ils prétendirent qu'il y avoit deux propositions erronées. Dans l'une, qui regardoit le fait de Jansénms, M. Arnauld disoit qu'ayant lu exactement le livre de cet évêque, il n'y avoit point trouvé les cinq Propositions, étant prêt du reste de les condamner partout où elles seroient, et dans le livre même de Jansénms si elles s y
I. Jeaime-Charlotte, fille d'Henri Roger du Plessis, comte de la Roche-GuvoD, lequel était fils du duc de Liancourt. Mlle de la Roche-Guyon épousa en lôSg le prince de Marsillac, fils du duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes.
-, Lettre d'un docteur de Sorbonne à une personne de condition sur ce qui est arrwé depuis peu dans une paroisse de Pans a un seigneur de la cour. — Elle est datée du 24 février i653.
3. Seconde lettre de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, a un duc et pair de France (au duc de Luynes), pour servir de réponse a plusieurs écrits cjià ont été publiés contre sa première jettre, etc. - Elle est datée de Port-Royal des Champs, 10 juillet i655.
trouvoient. L'autre, qui regardoit le dogme, étoit une proposition composée des propres ternies de saint Chrysostome et de saint Augustin, et portoit que les Pères nous montrent en la personne de saint Pierre un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, avoit manqué. Ces propositions furent déférées à la Faculté par des docteurs du parti des jésuites ; et ceux-ci firent si bien par leurs intrigues, et en Sorbonne et surtout à la cour, qu'ils vinrent à bout de faire censurer la première de ces propositions comme téméraire, et la seconde comme hérétique.
Il n'y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et Ton n'eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses. On lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique, par les statuts, les moines ne dussent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s'y en trouva toujours plus de quarante. Et pour empêcher ceux du parti de M. Arnauld de dire tout ce qu'ils avoient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devoit dire son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une clepsydre, c'est-à-dire une horloge de sable, qui étoit la mesure de ce temps : invention non moins odieuse en de pareilles occasions, que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palaviciu, ayant été proposée au concile de Trente par quelques gens, fut rejetée avec détesta tion par tout le concile. Enfin, dans le dessein d'ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Seguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre d'assister à toutes ces assemblées ^