‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 198 sur 306 · Lu sœur Flavie, maîuesse des novices · texte numérisé non relu

Lu sœur Flavie, maîuesse des novices

468 Ar.RÉGÉ DE LHISTOIRE

point, sur la parole de sa maîtresse, que la sainte épine ne la guérît.

Après cette cérémonie, toutes les autres pensionnaires se retirèrent dans leur chambre. Elle n'v fut pas plus tôt qu'elle dit à sa compagne : « Ma sœur, je nai plus de mal, la sainte épine m'a guérie. » En effet, sa compagne l'ayant regardée avec attention, trouva son œil gauche tout aussi sain que l'autre, sans tumeur, sans matière, et même sans cicatrice. On peut juger combien, dans toute autre maison que Port-Roval, une aventure si surprenante feroit de mouvement, et avec quel empressement on iroit en avertir toute la conimunauté. Cependant, parce que c'étoit l'heure du silence, et que ce silence s'observe encore plus exactement le carême que dans les autres temps, que d'ailleurs toute la maison étoit dans un plus grand recueillement qu'à l'ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent dans leur chambre, et se couchèrent sans dire un seul mot à personne.

Le lendemain matin, une des Religieuses, employée auprès des pensionnaires , vint pour peigner la petite Perrier; et comme elle appréhendoit de lui faire du mal, elle évitoit, comme à son ordinaire, d'appuyer sur le côté gauche de la tète; mais la jeune fille lui dit : « Ma sœur, la sainte épine m'a guérie. — Comment, ma sœur, vous êtes guérie? — Regardez et voyez, » lui répondit-elle. En effet, la Rehgieuse regarda, et vit qu'elle étoit entièrement guérie. Elle alla en donner avis à la Mère Abbesse, qui vint, et qui remercia Dieu de ce merveilleux effet de sa puissance ; mais elle jugea à propos de ne le point divulguer au dehors, persuadée que, dans la mauvaise disposition où les esprits étoieut alors contre leur maison, elles dévoient éviter sur toutes choses de faire parler le monde. En effet, le silence est si grand dans ce monastère, que, plus de six jours après ce miracle.

DE PORT- ROYAL. 4.'k)

il y avoit des sœurs qui n'en avoient point entendu parler.

Mais Dieu, qui ne vouloit pas qu'il demeurât caché, permit qu'au bout de trois ou quatre jours \ Dalencé, l'un des trois chirurgiens qui avoient fait la consultation que j'ai dite, vînt dans la maison pour une autre malade. Après sa visite, il demanda aussi à voir la petite fille qui avoit la fistule. On la lui amena; mais ne la reconnoissant point, il répéta encore une fois qu'il demandoit la petite fille qui avoit une fistule. On lui dit tout simplement que c'étoit celle qu'il voyoit devant lui. Dalencé fut étonné, regarda la Religieuse qui lui parloit, et s'alla imaginer qu'on avoit fait venir quelque charlatan, qui, avec un palliatif, avoit suspendu le mal. Il examina donc sa malade avec une attention extraordinaire, lui pressa plusieurs fois l'œil pour en faire sortir de la matière, lui regarda dans le nez et dans le palais, et enfin, tout hors de lui, demanda ce que cela vouloit dire. On lui avoua ingénument comme la chose s'étoit passée; et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux confrères, Guillard et Cressé. Les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d'un égal étonnement; et après avoir confessé que Dieu seul avoit pu faire une guérison si subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. Bientôt M. de la Potterie, à qui on avoit rendu sa relique, se vit accablé d'une foule de gens qui venoient lui demander à la voir. Mais il en fit présent aux Religieuses de Port-Royal, croyant qu'elle ne pouvoit pas-^être mieux révérée que dans la même église où Dieu avoit fait par elle un si grand miracle. Ce fut donc

I. Six ou sept jours après la giiérisou , d'après D. Clémenret (tome III, p. 379). Il dit au même jiassage que ce fut le 11 mars; il faut sans doute lire : <t le 3 1 . »

pendant plusieurs jours un flot continuel de peuple qui abordoit dans cette église, et qui venoit pour y adorer et pour y baiser la sainte épine; et on ne parloit d'autre chose dans Paris.

Le bruit de ce miracle étant venu à Compiègne, où étoit alors la cour, la Reine mère se trouva fort embarrassée. Elle avoit peine à croire que Dieu eût si particulièrement favorisé une maison qu'on lui dépeignoit depuis si longtemps comme infectée d'hérésie, et que ce miracle, dont on faisoit tant de récit, eût même été opéré en la personne d'une des pensionnaires de cette maison, comme si Dieu eût voulu approuver par là l'éducation que l'on v donnoit à la jeunesse. Elle ne s'en fia ni aux lettres que plusieurs personnes de piété lui en écrivoient, ni au bruit public, ni même aux attestations des chirurgiens de Paris. Elle y envoya M. Félix', premier chirurgien du Roi, estimé généralement pour sa grande habileté dans son art et pour sa probité singulière ; et le chargea de lui rendre un compte fidèle de tout ce qui lui paroîtroit de ce miracle. M. Félix s'acquitta de sa commission avec une fort grande exactitude. Il interrogea les Religieuses et les chirurgiens, se fit raconter la naissance, le progrès et la fin de la maladie, examina attentivement la pensionnaire, et enfin déclara que la nature ni les remèdes n'avoient eu aucune part a cette guérison, et qu'elle ne pouvoit être que l'ouvrage de Dieu seul.

Les grands vicaires de Pans , excités par la voix publique, furent obligés d'en faire aussi une exacte information. Après avoir rassemblé les certificats d'un grand nombre des plus habiles chirurgiens et de plu-

I. Père du chirurgien qui fit en i68fi à Louis XFV l'opération de la fistule. Le fils avait succédé au père, eu 16-6, dans la charge de premier chirurgien du Roi.

sieurs médecins, du nombre desquels étoit M. Bouvard, premier médecin du Roi\ et pris l'avis des plus considérables docteurs de Sorbonne, ils donnèrent une sentence", qu'ils firent publier, par laquelle ils certifîoicnt la vérité du miracle, exhortoient jes peuples à en rendre à Dieu des actions de grâces, et ordonnoient qu'à l'avenir, tous les vendredis, la relique de la sainte épine seroit exposée dans l'église de Port-Royal à la vénération des fidèles. En exécution de cette sentence, M. de Hodenck, grand vicaire*, célébra la messe dans l'église avec beaucoup de solennité % et donna à baiser la sainte relique à toute la foule du peuple qui y étoit accourue.

Pendant que l'Eglise rendoit à Dieu ces actions de grâces, et se réjouissoit du grand avantage que ce miracle lui donnoit sur les atbées et sur les hérétiques, les ennemis de Port-Royal, bien loin de participer à cette joie, demeuroient tristes et confondus, selon l'expression du psaume^. Il n'y eut point d'eCTorts qu'ils ne fissent pour détruire dans le public la créance de ce miracle. Tantôt ils accusoieiit les Religieuses de fourberie, prétendant qu'au lieu de la petite Perrier elles montroient une sœur qu'elle avoit, et qui éloit aussi pensionnaire dans cette maison. Tantôt ils assuroient que ce n'avoit été qu'une guérison imparfaite, et que le mal étoit revenu plus violent que jamais; tantôt que la fluxion étoit tombée sur lès parties nobles, et que la petite fille en étoit à l'extrémité. Je ne sais point positivement

1. Charles-Michel Bouvard, premier médecin de Louis XIII, ayant conservé sous Louis XI^ ce titre de premier médecin du Roi, et surintendant du Jardin des Plantes, à l'établissement duquel il avait contribué. Il mourut en i658.

Page 1