‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 2 sur 306 · I. Voyez notre lome I, p · texte numérisé non relu

I. Voyez notre lome I, p

Iphigénie en Tauride, dont on croit entrevoir quelque peu le dessein, tout insuffisante que soit Tébauche qui nous en reste? Si l'on avait confiance dans le témoignage de la Grange- Chancel, on y trouverait une preuve plus décisive encore, une preuve positive de l'erreur de date commise par les fils de Racine. On sait que le sujet (ï Iphigénie en Tauride a été traité par la Grange-Chancel sous le titre d'Oresteet Pylade. Dans un passage de la Préface qu'il a mise en tète de celte tragédie, l'auteur parle ainsi : « J'entendois dire à M. Racine, qui ne me refusoit point ses bons avis, qu'il avoit été longtemps à se déterminer entre Iphigénie sacrifiée et Iphigénie sacrifiante j et qu'il ne s'étoit déclaré en faveur de la première qu'après avoir connu que la seconde n'avoit point de matière pour un cinquième acte'. » Le plan inachevé qu'on a trouvé dans les papiers du poète aurait donc été conçu, puis abandonné avant la composition à' Iphigénie en Aulide^ sans doute vers 1673. Il est difficile, nous l'avouons, de tenir toujours pour certain ce que la Grange-Chancel , dans quelques-unes de ses préfaces , a raconté de ses relations avec Racine ; par exemple, lorsque se vantant lui-même avec une humeur toute gasconne, il prétend que Racine, après avoir lu une de ses pièces, parla de lui à la princesse de Conti comme d'un jeune auteur qui porterait sans aucun doute le théâtre a à un point de perfection où ni Corneille ni lui ne l'avoient pu mettre^. » Mais il n'y a pas les mêmes raisons de révoquer en doute ce cpi'il atteste avoir entendu dire à Racine sur son projet d'une Iphigénie en Tauride; et la date qui, d'après ce qu'il raconte, serait celle du plan du premier acte de cette tragédie, nous paraît foi't probable.

Un canevas à peine commencé ne se prête guère à un jugement. Ce qui peut être le plus intéressant à y remarquer, c'est que cette fois encore le poète se proposait de compliquer d'une intrigue d'amour le sujet emprunté à Euripide. Voltaire, dans VÉpùre à la duchesse du Maine qui se lit en tête de son

1. OEuvres de M. de la Grange-Chancel (à Paris, M.DCC.XXXIV, 3 vol. in-12), tome I, p. 94.

2. Préface de Juguriha, au tome I des OEmrcs de la Grange-Chancc/, p. XXXI et xxxir.

Ores te (1750), a dit, en parlant de Racine : « S'il avait cultivé un talent qui seul avait fait sa fortune et sa gloire, et qu'il ne devait pas abandonner, il eût rendu au théâtre son ancienne pureté, il n'eût point avili par des amours de ruelle les grands sujets de l'antiquité. Il avait commencé V Iphigénie en Tauride, et la galanterie n'entrait point dans son plan*. » On doit s'étonner de l'inattention avec laquelle Voltaire avait lu les quelques pages d'un si court fragment. Nous y voyons le fils de Thoas épris d' Iphigénie. Tant que Racine travailla ]wur nos théâtres publics, il ne crut pas, et peut-être jugeait-il bien du goût de son siècle , qu'une tragédie sans amour pût réussir. Les comédiens d'ailleurs ne lui laissaient pas toute sa liberté; et sans doute un rôle où cette passion ne fût pas entrée aurait été difficilement accepté par la Champmeslé. M. Patin a pensé que l'amour du prince scythe devait être dans la pensée de R^acine un des ressorts nécessaires de l'action de sa pièce. « Je m'imagine , dit-il dans ses Etudes sur les tragiques grecs^, que l'amant d'Iphigénie aurait généreusement protégé son évasion, et que Racine, dans ce rôle, se ménageait pour son dénoûment un ressort plus conforme à nos idées que la machine mythologique à' Euripide. N'avait-il pas trouvé le moyen d'effacer de son avant-scène la merveilleuse intervention des Dieux , en supposant la princesse transportée en Tauride, non plus par Diane, mais simplement par des pirates? s Tout cela semble fort juste. On est bien sûr que Racine n'aurait jamais fait la faute d'introduire dans une de ses tragédies un amour qui pût y paraître purement épisodique , et qui ne fût pas lié essentiellement à l'action. Ce que l'on a appelé l'épisode d'Eriphile ne pourrait se retrancher du plan à' Iphigénie en Aulide sans le détruire ; et le plan de Phèdre même a été conçu de telle manière que le rôle d'Aricie y est nécessaire. Tel était l'art du poète , qui n'eût sans doute pas été moindre dans son Iphigénie en Tauride. Ne cherchons pas là d'ailleurs une excuse d'une faute qui altérait le caractère de ces sujets antiques. Racine combinait et liait admii-ablement toutes les parties de ses plans : il était cependant maître de les concevoir tout autres.

I. CEuvres de Voltaire, \ovae VI. p. i55. — 2. Tome III, p. 807.

Si , comme nous , on trouve très-naturelle la conjecture à l'aide de laquelle M. Patina essayé d'achever le plan de Racine, il semblera que le cinquième acte de la tragédie entreprise par notre poète ne devait pas si fort l'embarrasser. Dans les renseignements que nous donne Ia Préface à^Oreste et Pylade, cet embarras prétendu n'est pas ce qui nous paraît le plus clair, ni le plus aisé à admettre. Racine savait vaincre de plus grandes difficultés. La Grange-Chancel donne à entendre que ce qui fit juger à Racine le cinquième acte impossible, c'est que nous n'avons plus sur notre théâtre moderne la ressource, permise sur le théâtre antique, de dénouer une tragédie par l'intervention d'un dieu qui sort de la machine. Mais dans la pièce même à^ Euripide le dénoùment n'est-il pas déjà à peu près complet et satisfaisant, quand Minerve intervient? la Déesse n'a plus qu'à obtenir de Thoas qu'il se résigne, et qu'il cesse de vouloir poursuivre les fugitifs , dont les dangers d'ailleurs ne semblent plus très-grands. Sans avoir désespéré de se satisfaire dans l'achèvement de son plan. Racine a pu l'abandonner par la seule raison que le sujet à^IpJiigénie en Aulide lui parut encore plus beau; peut-être se réservait- il pour un autre temps V Iphigéiiie en Tauride ^ comme VAlceste.

On comprend la préférence donnée à Viphigénie sacrifiée. Il n'est pas douteux cependant que, si Racine avait exécuté le projet dont il ne nous reste qu'une incomplète ébauche, il eût su mettre de grandes beautés dans un sujet qui avait déjà si heu)'eusement inspiré Euripide. Le combat de générosité entre Pylade et Oreste, la dernière lutte de ce même Oreste contre les assauts des Furies, et, à la fin de la tragédie, la paix divine rentrant, comme une vie nouvelle, dans son âme, la touchante reconnaissance du frère et de la sœur, qui remplit, suivant Aristote*, les meilleures conditions d'une action tragique, auraient assurément fourni à Racine les scènes les plus pathétiques, où, sans être le servile imitateur d'EMn/j/V/e, ce qu'il n'a jamais été, il l'aurait égalé, peut-être surpassé. Le succès qu'eut beaucoup plus tard, en 1767, V Iphigénie en Tauride de Guimond de la Touche, qui a eu le mérite de n'introduire aucune intrigue d'amoui' dans sa tragédie, mais qui en a déve-

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