I. Chapitre xiv
loppé les situations avec une grande pauvreté d'imagination , et l'a écrite d'un style sans couleur et sans vérité, montre assez quel parti un grand poète pouvait tirer d'un tel sujet. Faut-il croire que la tragédie même de la Grange-Chance! , cet Oreste et Pjlade joué en 1697, ait produit tout l'effet dont l'auteur réclamait la gloire? « Mlle de Champmélé, dit celui-ci dans sa Préface, qui représentoit Iphigénie dans un âge où l'on n'a plus les agréments de la jeunesse, ne fit pas \erser plus de larmes dans le rôle de ]M. Racine qu'elle en fit verser dans le mien. » Une telle comparaison nous ferait soupçonner la Grange-Chancel de s'être flatté d'avoir égalé Iphigénie en Aulide. Il était homme à croire que l'abandon par Racine du plan dont les difficultés l'avaient arrêté, n'était plus très-regrettable, depuis qu'un autre avait su être plus hardi. Rien cependant de plus malheureux que les inventions de la Grange-Chancel dans cette pièce. Thoas y est très-épris d'Iphigénie ; Pylade n'a pas moins d'amour pour elle ; Thomiris, princesse du sang royal des Scythes, est jalouse de la prêtresse, qui lui ravit le cœur de Thoas. Si l'on compare à un roman si compliqué ce que l'on entrevoit du plan de Racine, l'amour aurait dans ce plan tenu fort peu de place. Les imitateurs de Racine étaient bien faits pour lui inspirer le regret de lui en avoir donné une trop grande encore dans ses tragédies. Lorsque la Grange-Chancel nous dit que la découverte qu'il avait faite du rôle de Thomiris eut l'approbation de Racine, nous ne pouvons voir là qu'une vanterie, ou supposer que Racine, alors désintéressé du théâtre, et croyant d'ailleurs inutile de critiquer de telles aberrations, avait trouvé commode de se débarrasser de l'auteur par une politesse.
La Grange-Chancel et Guimond de la Touche ne sont pas les seuls qui, depuis Racine, aient voulu transporter sur notre scène ce sujet emprunté à la Grèce tragique. Avant eux, le Clerc et Boyer s'en étaient emparés en 1681, dans un Oreste. Le théâtre de l'Opéra eut, au commencement du dix-huitième siècle, son Iphigénie en Tauride. Il est plus intéressant de rappeler la tragédie qui dans les OEuvres de Goethe porte le même titre. C'eût été un digne objet de comparaison avec celle de Racine, si notre poète avait donné suite à son projet. Mais en face d'un chef-d'œuvre de Racine, Goethe aurait-il eu
la pensée d'engager la lutte? Quoi qu'il en soit, clans la voie qu'il a suivie, il aurait couru peu de risque de se rencontrer avec le tragique français. S'il y a quelque chose dans sa pièce qui au premier abord rappelle notre théâtre, c'est seulement l'amour de Thoas pour Iphigénie. A cela près, l'élément moderne, qu'on y distingue sans peine, est tout allemand ; et pour ce qui est de 1" imitation du théâtre grec, elle a chez Goethe un caractère qu'elle n'a jamais eu chez Racine. Goethe traduisait de plus près, quoique avec originalité, ce qu'il y a de particulier dans le tour de pensée des anciens, dans l'accent de leur poésie. André Chénier, parmi nous, a été de cette école habile à reproduire la forme des Grecs; Racine leur dérobait d'autres secrets.
Louis Racine a le premier publié le Plan eT Iphigénie en Tauride , en 1747, parmi les ouvrages de son père qu'il a donnés à la suite des Mémoires'^. Son texte a quelques légèi'es inexactitudes , qui ont passé dans les diverses éditions des Œuvres de notre poète. Ces éditions en outre ont donné des indications de personnages et marqué des divisions du dialogue où il n'y en a pas dans le manuscrit. Nous reproduisons fidèlement le texte de l'autographe, conservé, comme nous l'avons dit, à la Ribliothèque impériale (fonds français, 12887, f- 94-97)-
I. En publiant ces fragments, Louis Racine les a fait précéder de quelques lignes qui n'ajoutent rien à ce qu'il en dit dans ses Mémoires, et de la note suivante : « Ce plan décou^TC le nœud et l'intérêt de toute la pièce. II paroît par ce premier acte que la tragédie sera aussi simple que celle à'' Euripide, à la réserve qu'on y verra le fils de Thoas; mais quand ce fils saura que le Grec qu'il a sauvé est le frère d'Iphigénie, on prévoit de quelle manière le trouble augmentera, s