Le curé de Sainl-Maclou
fit, en présence de son archevêque \ en un synode de plus de huit cents curés, un discours fort pathétique sur la corruption qui s'étoit depuis peu introduite dans la morale. Quoique les jésuites n'eussent point été nommés dans ce discours, le P. Brisacier, qui étoit alors recteur du collège des jésuites à Rouen, n'en eut pas plus tôt avis que sa bile se réchauffa. Il prit la plume, et fit un libelle en forme de requête, où il déchiroit ce veilueux ecclésiastique avec la même fureur qu'il avoit déchiré les Religieuses de Port-Royal.
Les autres curés, touchés du traitement indigne qu'on faisoit à leur confrère, eurent soin, avant toutes choses, de s'instruire à fond du sujet de leur querelle. Ils prirent d'un côté les Lettres provinciales^ et de l'autre les livres des casuistes : résolus de poursuivre, ou la condamnation de ces Lettres si les casuistes y étoient cités à faux, ou la condamnation des casuistes si ces citations étoient véritables. Ils y trouvèrent non-seulement tous les passages qui étoient rapportés, mais encore un grand nombre de beaucoup plus horribles, que M. Pascal avoit fait scrupule de citer. Ils dressèrent un extrait de tous ces passages, et le présentèrent avec une requête ^ à M. de Harlay, alors leur archevêque, qui a été depuis archevêque de Paris. Mais lui, jugeant que cette affaire regardoit toute l'Eglise, les renvoya à l'assemblée générale du clergé, et y députa même un de ses grands vicaires, avecordre d'y présenter et l'extrait et la requête'.
Les curés de Rouen écrivirent aussitôt à ceux de Paris, pour les prier de les aider de leurs lumières et de leur crédit, et même de se joindre à eux dans une cause qui
1. François de Harlay de Champvallou. Racine le nomme un peu plus bas.
2, Le 28 août i656. Cette requête était signée de vingt-lmit curés. J. D.ins l'édition de i/'ij : « d'y présenter l'extrait et la requête, s
étoit, disoient-ils. la cause de l'Évangile. Les curés de Paris n'avoient pas attendu cette lettre pour s'élever contre la morale des nouveaux casuistes. Ils s'étoient déjà assemblés plusieuis fois sur ce sujet, tellement qu'ils n'eurent pas de peine à se joindre avec leurs confrères. Ils dressèrent aussi de leur côté un extrait de plus de quarante propositions de ces casuistes, et le présentèrent à l'assemblée du clergé * pour en demander la condamnation, en même temps que la requête des curés de Rouen V fut présentée.
Comme c'est principalement aux évêques à maintenir dans l'Eglise la saine doctrine, tout le monde s"attendoit que le zèle des prélats éclateroit encore plus fortement que celui de tous ces curés. En effet, quelle apparence que ces mêmes évêques, qui se donnoient alors tant de mouvement pour fane condamner dans Jansénius cinq propositions équivoques qu'on doutoit qui s'y trouvassent, pussent hésiter à condamner dans les livres des casuistes un si grand nombre de propositions, toutes plus abominables les unes que les autres, qui y étoient énoncées en propres termes, et qui tendoient au renversement entier de la morale de Jésus-Christ? A la vérité, il paroît, parles témoignages publics de quelques prélats députés à l'assemblée dont nous parlons, qu'ils ne purent entendre sans horreur la lecture de ces propositions des casuistes, et qu'ils furent sur le point de se boucher les oreilles, comme firent les Pères du concile de Nicée, lorsqu'ils enlendii'ent les propositions d'Arius. Mais les égards qu'on avoit pour les jésuites prévalurent sur cette horreur. L'assemblée se contenta de faire dire aux curés,
I. Voyez V Adresse de P Assemblée des cures de Paris (en date du 24 novembre i656) à P Assemblée générale du clergé, pour demander la condamnation de la morale des jésuites : signée RoirssE, curé de Saint- Roch, syndic, et du Puys, curé des Saints-Innocents, syndic.
par les commissaires quelle avoit nommés pour examiner leur requête, qu'étant sur le point de se séparer, et l'affaire qu'ils lui proposoient étant d'une grande discussion, elle n'avoit plus assez de temps pour y travailler. Du reste, elle ordonna aux agrents du clergé de faire imprimer les Instructions de saint Charles sur la pénitence'^, et de les envoyer dans tous les diocèses, « afin que cet excellent ouvrage servît comme de barrière pour arrêter le cours des nouvelles opinions sur la morale. »
Quoique les jésuites n'eussent pas lieu de se plaindre de la sévérité des prélats, ils furent néanmoins très-mortifiés de la publication de ce livre, sur lequel ils n'ignoroient pas que toute la doctrine du livre de la Fréquente communion étoit fondée; mais ils se plaigniient surtout de l'abbé de Ciron", qu'ils accusèrent d'avoir composé la lettre ciiTulaire des évêques qui accompagnoit ce même livre. Et plût à Dieu que leur animosité contre cet abbé se fût arrêtée à sa personne, et ne se fût pas étendue sut un saint établissement de filles (les filles de F Enfance) dont il avoit dressé les constitutions, et qu'ils ont eu le crédit de faire détruire, au grand regret de la province
1 . Instructions de saint Charles Boromée, cardinal du titre de Sainte- Pvaxcde, arclievesque de Milan, awc confesseurs de sa ville et de son diocèse, traduites d'italien en français. Imprimées par le commandement de f Assemblée générale du clergé de France. A Paris , chez Antoine Vitré (i vol. in-i2. M.DC.L^ II). En tête du volume est la circulaire de l'assemblée générale du clergé aux évêques de France; et à la suite, un Extrait du Procès-verbal de P Assemblée générale du clergé de France.^ tenue au grand couvent des Augttslins es années i655, l656 et 1657. On y voit que le jeudi i^"" février 1667 l'Assemblée pria l'abbé de Ciron de faire imprimer ce livre traduit en français par feu 3/S'" r Archevêque de Toulouse (Charles de Montcbal).
2. Gabriel de Ciron, chancelier de l'Eglise et de l'Université de Toulouse. C'était lui qui dans l'Assemblée de i656 avait proposé de faire imprimer aux dépens du clergé les Instructions du saint Charles Borromée. Vcvez la note précédente
de Languedoc et de toute l'Eglise même, qui en recevoit autant d'utilité que d'édification ' !
Comme tous ces extraits des curés avoient achevé de convaincre tout le monde de la fidélité des citations de M. Pascal, les jésuites prirent uu parti tout contraire à celui qu'ils avoient pris jusqu'alors. Ils entreprirent de défendre ouvertement la doctrine de leurs auteurs. C'est ce qui leur fit publier le livre de YJpologie des casuistes, composé par le P. Pirot, ami du P. Annat, et qui enseignoit la théologie au collège de Clermont". Comme ils n'avoieut pu obtenir de privilège pour l'imprimer, on n'y voyoit ni nom d'auteur ni nom d'imprimeur ; mais ils le débitèrent publiquement dans leur collège. Ils en distribuèrent eux-mêmes plusieurs exemplaires aux amis de la Société, tant à Paris que dans les provinces. Le P. Brisacier le fit lire en plein réfectoire dans le collège de Rouen : il avoit plus de raison qu'un autre de soutenir ce bel ouvrage, puisqu'on y renouveloit contre les Religieuses de Port-Royal, et contre leurs directeurs, les mêmes impostures dont il pouvoit se dire l'inventeur.
Mais sa Compagnie n'eut pas longtemps sujet de s'applaudir de la publication de ce livre : jamais ouvrage n'a excité un si grand soulèvement dans lEghse. Les curés de Paris dressèrent d'abord deux requêtes, pour les présenter, Tune au Parlement, l'autre aux grands vicaires. Le P. Annat, pour parer ce coup, obtint qu ils fussent mandés au Louvre, pour rendre raison de leur conduite. Mais cela ne fit que hâter la condamnation de
1. Cet institut, fondé en 1662, et qui devait son existence à l'abbé de Clron et à Mme de .Mondonville, fut aboli par un arrêt du conseil, le 13 mai 1686.
3 . \4 Apologie des casuistes contre les calomnies des jansénistes. . . . par un théologien et professeur en droit canon (le P. Pirol) fut publiée en 1657.
cet exécrable livre. En effet, le cardinal Mazarin ayant demandé aux curés, en présence du Roi et des pnncipaux ministres de son conseil, pourquoi ils vouloient s'adresser au Parlement au sujet d'un livre de théologie, ils répondirent avec une fermeté respectueuse qu'il ne s'agissoit point daiîs ce livre de simples questions de théologie, mais que la doctrine qu'il contenoit ne tendoit pas moins qu'à autoriser les plus grands crimes, tels que le vol, l'usure, le duel, l'adultère et l'homicide; et que la sûreté des sujets du Roi et celle de Sa Majesté même étant intéressée à sa condamnation , ils s'étoient crus^ en droit de porter leurs plaintes aux mêmes tribunaux qui avoient autrefois condamné les Santarels, les Mariana, et les autres dangereux auteurs de cette même Société. On n'eut pas la moindre réponse à leur faire. Le Chancelier, qui étoit présent, déclara qu'il avoit refusé le privilège de ce livre. Enfin le Roi, après avoir exigé des curés qu'ils se contenteroient de s'adresser aux juges ecclésiastiques, leur promit d'envoyer ses ordres en Sorbonne pour y examiner \ Apologie. Le Roi tint parole; et toutes les brigues des jésuites et des docteurs de leur parti ne purent empêcher que la Faculté ne fît une censure % et que cette censure ne fût publiée. Les grands vicaires de Paris en publièrent aussi une de leur côté; et presque en même temps plus de trente archevêques et évêques, quelques-uns même de ceux que les jésuites croyoient le plus dans leur dépendance, foudroyèrent à l'envi et X Apologie et la méchante morale des casuistes.
Les jésuites perdoient patience pendant ce soulèvement si universel; mais ils ne purent jamais se résoudre
I. Cru, sans accord, clans les deux éditions (11- 1742 et de 1767. 5>. En juillet ifi58.
',9o ABRÉGÉ DE LHISTOIRE
à désavouer XJpologie. Le P. Annat fit plusieurs écrits contre les curés, et il les traita avec la même hauteur que les jésuites traitent ordinairement leurs adversaires. Mais ceux-ci le réfutèrent courageusement, et le couvrirent de confusion sur tous les points dont on les vouloit accuser. D'autres jésuites s'attaquèrent aux évêques mêmes, et écrivirent contre leurs censures : ils publioient hautement que ce n'étoit point aux évêques à prononcer sur de telles matières, et que c'étoient des causes majeures qui dévoient être renvoyées à Rome, comme on y avoit renvoyé les cinq Propositions. Us furent fort mortifiés, lorsqu'au bout de six mois ils virent leur livre condamné par un décret de l'Inquisition*. Ils trouvoient néanmoins encore des raisons de se flatter, disant que l'Inquisition n'avoit supprimé \ Apologie que pour des considérations de police. Enfin le pape Alexandre VII, auprès duquel ils avoient toujours été en si grande faveur, frappa d'anathème quarante-cinq propositions de leurs casuistes. Quelques années après, il condamna encore le livre d'un P. Moya, jésuite espagnol, qui, sous le nom d'Amadoeus Guimeneus, enseignoit la même doctrine que YJpoJogie^^ et censura de même le fameux Caramuel, grand défenseur de toutes les méchantes maximes des casuistes*. Pour achever de
1. liC ])ape Alexandre VII donna un décret contre Vjpologle des casuistes le 21 août 1659.
2. Mathieu Moya, né à Moral, dans le diocèse de Tolède, avait publié en 1664 le livre dont parle Racine, et qui a pour titre : Amaclxl Guimenii Moraliensis opiiscii/iim slngularia vriiversoe fere theologiœ moraiis complectens, advcrsus quorumdam exposlulaliones contra nonmillas Jesuitarum op'iniones morales. La Sorbonne censura ce livre en i665. Alexandre VII, qui avait d'abord annulé cette censure par une bulle, condamna le 10 avril i6()() plusieurs des erreurs anatliématisées par la Sorbonne.
3. Jean Caramuel ^ évoque de \'igevano. Pascal cite, en plusieurs
DE PORT-ROYAL. /.gi
purger l'Eglise de cette pernicieuse doctrine , le pape Innocent XI, en Tannée i668\ fit un décret où il condamnoit à la fois soixante-cinq propositions aussi tirées des casuistes, avec excommunication encourue ipso facto par ceux qui , directement ou indirectement , auront la hardiesse de les soutenir.
Qui n'eût cru qu'une Compagnie qui fait un vœu particulier d'obéissance et de soumission aveugle au Saint- Siège, garderoit du moins le silence sur une doctrine si solennellement condamnée, et feroit désormais enseigner dans ses écoles une morale plus conforme el^ à l'Evangile et aux décisions des papes? ^lais le faux honneur de la Société l'a emporté encore eu cette occasion sur toutes les raisons de religion et de politique, et même sur les constitutions fondamentales de la Société. Il ne s'est presque point passé d'années depuis ce tempslà que les jésuites, soit par de nouveaux livres, soit par des thèses publiques, n aient soutenu les mêmes méchantes ^maximes. On sait avec combien d'évêques ils se brouillent encore tous les jours sur ce sujet. Peu s'en est fallu enfin qu ils n'aient déposé leur propre Général, pour avoir fait imprimer, avec l'ajDprobation du Pape, un livre contre la probabilité, laquelle est regardée à bon droit comme la source de toute cette horrible morale.
Mais pendant que les jésuites soutenoient avec cette opiniâtreté les erreurs de leurs casuistes, et ne se ren-
eiulroits de ses Provinciales, la Théologie fondamentale [Theologia fundamentalis) de Caramuel.
1. Tel est le texte des éditions de 1742 et de 1767; mais il faut lire : « en l'année 1^79. » Celte faute a déjà été signalée et corrigée par les éditeurs de 1807. Innocent XI n'avait été élu pape que le 10 septembre 1676. Le décret par lequel il condamna les casuistes est en date du 3 mars 1679.