ODE SUR LA CONVALESCE>'CE DU ROI
Pareille à ces coups de tonnerre
Qui ne fout que bruire et passer,
N'a fait qu'épouvanter la terre. i o
Mais vous ne sauriez vous résoudre
A venir sitôt en des lieux
Où vous avez cru que la foudre
Etoit prête à tomber des cieux ;
Et dans la frayeur où vous êtes , 1 5
Vous avez beau voir sur vos têtes
Le ciel tout à fait éclairci ,
Vous ne vous rassurez qu'à peine ,
Et n'osez plus paroître ici
Que Louis ne vous y ramène*. 20
Tel sur l'empire de Neptune
Paroît le timide nocher
Qu'un excès de bonne fortune
A sauvé d'un affreux rocher :
Ses yeux , où la mort paroît peinte , 1 5
Regardent longtemps avec crainte
L'horrible sommet de l'écueil ;
Et le voyant si redoutable ,
Il tremble encore , et le cercueil
Lui paroît presque inévitable. 3o
Mais à moins que d'être insensible , Pouvoit-on n'être point troublé?
Malgré leur constance invincible, Les Vertus mêmes ont tremblé :
I. Il y a rameine dans l'édition de i663. Du reste l'orthographe st la même au vers 61 de la Nymphe de la Seine (édition de 1671J, où le mot <lameine) ne se trouve pas à la rime.
Elles craignoient que Tlnjustice, 3 5
Levant toute barrière au Vice,
INe leur fît des maux inouïs ;
Et sous la conduite d'Astrée ,
Si nous eussions perdu Louis ,
Alloient quitter cette contrée. 40
Vous savez que s'il vous caresse
Pour se délasser quelquefois ,
Il donne toute sa tendresse
Aux vertus dignes des grands rois ;
Et qu'il suit bien d'autres maximes 4 5
Que ces princes peu magnanimes ,
Qui n'aspirent à rien de beau,
Qu'un honteux loisir empoisonne,
Et qu'on voit descendre au tombeau
Sans être pleures de personne. 5o
En cette aventure funeste
Tout le monde a versé des pleurs ;
Jamais la colère céleste
N'avoit plus effrayé les cœurs :
Xon pas même au temps de nos pères, 5 5
Lorsque les destins trop sévères
Eteignirent ce beau soleil ,
Henri , dont l'éclat admirable
Promettoit un siècle pareil
A celui que chante la fable. 60
Ce que ni l'aïeul ni le père
N'ont point fait au siècle passé ,
Aujourd'hui la France l'espère
Du giand roi qu'ils nous ont laissé;
Et si la Fortune irritée 65
ODE SUR LA CONVALESCENCE DU ROI. Gg
Par une fin précipitée
Eût traversé notre repos ,
Nous pourrions bien dire à cette heure
Que le ciel donne les héros
Seulement afin qu on les pleure. 7 1»
Je sais que sa gloire devance
Le cours ordinaire du temps ,
Et que sa merveilleuse enfance
Est pleine d'exploits éclatants ;
Qu'il a plus forcé de murailles , ^ 5
Plus gagné d'illustres batailles ,
Que n'ont fait les plus vieux guerriers :
Aussi les Parques étonnées
Croy oient , en comptant ses lauriers,
Qu'il avoit vécu trop d'années. 8»
Mais enfin , quoique la Victoire
S'empresse à le couvrir d'honneur,
Il n'est point content de sa gloire ,
S'il n'achève notre bonheur :
Il veut que par toute la France 8 5
La paix ramène l'abondance ,
Et prévienne tous nos besoins ;
Que les biens nous cherchent en foule ,
Et que sans murmures ni soins
Son aimable règne s'écoule. 90
Qu'il vive donc, et qu'il jouisse
Des fruits de sa haute valeur;
Que devant lui s'évanouisse
Toute apparence de douleur ;
Qu'auprès des beaux yeux de Térèse 9 5
Son grand cœur respire à son aise ,
Et que de leurs chastes amours
Naisse une famille féconde £
A qui , comblé d'heur et de jours,
Il puisse partager le monde *. i oo
Et vous, conspirez à sa joie,
Amours , Jeux , Ris , Grâces , Plaisirs ,
Et que chacun de vous s'emploie
A satisfaire ses désirs.
Empêchez que son grand courage, io5
Qui dans mille travaux l'engage.
Ne le fasse trop tôt vieillir.
Rendez ses beaux jours toujours calmes ,
Et faites-lui toujours cueillir
Autant de roses que de palmes. 1 1 o
1. Malherbe exprime un vœu semblable poiu" Henri IV et Marie de Médicis dans son ode sur f attentat commis en la personne de Henri le Grand {Poésies, xrx, vers 195-200) :
Béiils les plaisirs de leur couclie, Et fais renaître de leur soucbe Des scions si beaux et si verts.
Que de leur feuillage sans nombre A jamais ils puissent faire ombre Aux peuples de tout l'univers.
LA RENOMMEE AUX MUSES. i663.
Daus une lettre de Racine à l'abbé le Vasseur, lettre non datée, mais où il est question de la Thébaïde qui s'achevait, et de divers événements qui se rapportent au mois de novembre i663, entre autres (le la cérémonie du renouvellement de ralliance avec les Suisses, préparée à Notre-Dame pour le dimanche suivant (18 novembre^, on lit: « La Renommée a été assez heureuse. M. le comte de Saint- Aignan l'a trouvée fort belle. Il a demandé mes autres ouvrages et m'a demandé uioi-mème. Je le dois aller saluer demain. » La Renommée aux Muscs fut donc écrite la même année que VOde sur la convalescence du Roi, mais un peu plus tard. Le jeune poëte avait déjà reçu une gratification du Roi, dont ou trouve la mention sur la liste dressée par Tordre de Colbert au commencement de i663. Sans parler d'ailleurs de ce motif personnel de reconnaissance, il pouvait voir combien Louis XIV se faisait gloire d'agir en protecteur des lettres, des arts et des sciences, et avec quelle bienveillance il accueillait à sa cour ceux qui se distinguaient par les talents de l'esprit. Dans la même lettre où il parle de son ode. Racine raconte qu'il vient de se trouver au lever du Roi.
Des remarques faites sur l'ode de la Renommée par Boileau, que Racine en ce temps-là n'avait encore jamais vu, auraient été, dit-on, la première occasion d'une liaison destinée à devenir si intime et si indissoluble entre les deux poètes. C'est du moins ce que Louis Racine a rapporté dans ses Mémoires (voyez notre tome I, p. 221), et dans une note sur un passage de la lettre de son père à le Vasseur, que les éditeurs ont datée du mois de décembre 1 663. Nous avons toutefols fait remarquer dans la Notice biographique (p. 60) que la lettre de Racine ainsi annotée par son fils laisse dans le doute si c'était l'ode de la Renommée, ou la tragédie des Frères ennemis, que le \ asseur avait soumise à la critique de Boileau, et que, d'après Brossette, il s'agirait de la tragédie.
72 POÉSItS DIVERSES.
Nous avons comparé le texte que les divers éditeurs de Racine ont douné de cette ode avec celui de la première édition, que M. Cousin possédait et qu'il avait bien voulu nous communiquer. Cette collation n'était pas inutile. L'édition de 1728, qui a la première, à notre connaissance, réimprimé l'ode de la Re>ionimée, VâdéCigurée par plusieurs fautes très-graves; et ces fautes ont été reproduites dans les éditions suivantes, de 1736, de 1768 (Luneau de Boisjermain), de la Harpe, de Geoffroy, de M. Aimé-Martin, etc. Nous aurions pu, même sans les secours de la première édition, les corriger presque toutes d'après le texte d'une copie qui fait partie des manuscrits de Louis Racine, et que possède M. Auguste de Naurois.
La première édition de la Renommée oiir ^fuses a quatre feuillets in-40, dont un sans pagination. Le titre est ;