Cette édition est la seizième
strophe a pu être empruntée à Racine; mais est-il vraisemblable, surtout si, comme le disait Boileau, Saci ne goûtait pas , ou affectait de ne pas goûter le talent poétique de son jeune émule , est-il vraisemblable qu'il ait admis dans son œuvre une correction de l'écolier de Port-Royal ? Il faut donc restituer tout entière à son véritable auteur l'hymne Source étemelle de lumière. Nous sommes en droit aussi, par les mêmes raisons, de dépouiller Racine de la strophe finale, qui, dans l'édition de 1659 de VOf/îce de CÉglise (elle n'est pas dans l'édition de i65o), est celle de l'hymne Jam lucis orto sidère :
Règne, ô Père éternel, Fils, Sagesse lucréée,
Esprit saint, Dieu de paix, Qui fais changer des temps l'inconstante durée,
Et ne changes jamais.
Cette strophe se retrouve dans les hymnes du lundi , du mardi , du mercredi, du jeudi et du vendredi à Vêpres, qui font partie de celles dont Racine est regardé comme l'auteur. M. Aignan, dans son édition des OEuvres de Racine, l'a beaucoup admirée. « Cette fin, dit-il, est sublime. 1 D y a aussi, quand on compare les hymnes de Saci, même en les prenant dans l'édition de i65o , avec celle de Racine, quelques vers où les deux traducteurs se sont singulièrement rencontrés. Ainsi, dans la traduction de Racine, ^oici la strophe par laquelle commence l'hymne du samedi à Matines :
O toi qui d'un œil de clémence.
Vois les égarements des fragiles humains ; Toi, dont VÉtre un en trois ^ et le même en puissance, A créé ce grand tout soutenu par tes mains.
Le texte latin est le même que celui de la première strophe de rhymne pour la fête de la Trinité à Matines, où Saci l'a rendu de cette manière :
Dieu d'incomparable clémence, Qui formas ce grand monde en sa rare beauté. Dont PEtre unique en trois, et le même en puissance. Possède avant les temps la même éternité.
Racine et Saci ont eu à traduire la strophe Tu Trinitatis unitas (hymne de la fête de la Trinité à Laudes, et hymne du vendredi à Matines). Le premier vers de la traduction de Racine est :
Auteur de toute chose, essence en trois unique;
et le premier vers de celle de Saci :
Essence unique en trois personnes.
Nous venons d'exposer au lecteur les faits que nous avons rencontrés ; il nous reste à dire à quelle conclusion on doit, selon nous, s'arrêter.
Les sept hymnes que le manuscrit de Tralage donne à Racine sont du nombre de celles qui lui ont été aussi plus tard attribuées par Louis Racine; et six d'entre elles, nous l'avons vu , se retrouvent dans un livre imprimé en 1694» où on les a choisies parmi tant d'autres dn Bréviaire et réunies comme l'ouvrage d'un même auteur. Il y avait donc jusque-là quelque chose d'exact dans les renseignements communiqués à Tralage. Mais en même temps on peut démontrer que surd'autres points ils ne méritent pas confiance; l'hymne Exultet cœlum laudibus , dont ils attribuent la traduction à d'Aubigny, est dans VOffice de VÉglise, et par conséquent a été traduite par de Saci. Si Tralage a dépouillé celui-ci d'une hymne qui lui appartient, il a pu, et plus aisément encore, tomber dans une semblable erreur lorsqu'il s'agissait des hymnes de Racine qui n'avaient pas été, comme celles des Heures de Port-Roral, publiées avant l'impression du Bréviaire romain. Que parmi les hymnes des Fériés Racine n'ait traduit que celles des Laudes, on pourrait tout au plus le trouver vraisemblable si à celles-ci le manuscrit de Tralage n'avait ajouté l'hymne du mardi à Matines. Celle-ci accordée, comment s'expliquerail-on ce choix arbitraire qu'aurait fait notre poète, ce travail incomplet? D'ailleurs les hymnes du lundi, du mercredi, du jeudi et du vendredi à Matines ont le même rhythme et la même strophe finale que celle du mardi ; et puisque celle-ci est attribuée à Racine par Tralage, les autres s'ensuivent. Il y a un peu plus de difficulté, il est vrai, pour le samedi : l'hymne de ce jour à Matines n'a plus le même rhytlime que les précédentes, et la traduction de la strophe finale est toute différente. Nous ferions la même remarque sur l'hymne du samedi à Vêpres, si nous ne savions déjà qu'elle n'est pas de Racine, mais de Saci.
La question maintenant se réduit à ceci : Retrancherons-nous à Racine l'hymne du samedi à Matines, par cette raison qu'elle n'a pas été jetée dans le même moule que les hymnes des autres josurs de la semaine à Matines ? Lui retrancherons-nous toutes les hymnes des Fériés à Vêpres, parce que Tralage ne lui en attribue aucune, parce J. Racine, iv 7
qu'il y en a une qui est de Sac'i, et parce qu'à l'exception de cellelà , elles se termioent toutes par une strophe qui doit être également revendiquée pour le traducteur des Heures de Port-Royal? Nous sommes convaincu que ce serait à tort. D'abord Saci n'ayant pas traduit les cinq premières hymnes des Fériés à Vêpres , il faudrait, comme l'a fait le manuscrit de Tralage, les attribuer à d'Aubigny ; mais elles ont des qualités poétiques que ce traducteur, si inférieur partout ailleurs, non-seulement à Racine, mais à Saci, n'aurait donc rencontrées que (ïfette fois. Une raison de lui refuser ces hynmes pour les Vêpres, que nous croyons plus forte encore, c'est que les faits, tels que les a rapportés Louis Racine , d'après un témoignage d'un poids aussi grand que l'est celui de Boileau, nous paraissent pleinement confirmés par les emprunts mêmes faits à Saci , où l'on serait porté à trouver une difficulté et une objection. Ces emprunts donnent à la traduction des hymnes des Fériés comme le caractère d'un supplément à la traduction de Saci, d'un supplément dû à quelqu'un qui devait le regarder comme son maître , et marquer par sa déférence qu'il le reconnaissait pour modèle et pour guide. Une telle docilité désigne le jeune Racine. Nous le tenons donc pour l'auteur de tontes les hymnes des Fériés, à l'exception d'une seule ; et il est clair qu'à l'exemple de Louis Racine, il faut entendre le mot de Fériés dans un sens assez large pour que le samedi y soit compris. Traduites sans doute, comme le disait Boileau, au temps où Racine était encore dans les petites écoles, ces hymnes n'ont pas dû plus tard être remplacées par une traduction entièrement nouvelle, mais seulement corrigées; c'est maintenant une œuvre moitié de première jeunesse , avec quelques endroits faibles , moitié d'un âge beaucoup plus mûr, et dans laquelle se fait recoimaître à de beaux vers la touche d'un vrai poète.
Quand on a retranché du Bréviaire de le Toui'ueux les hymnes de Saci, et celles quf nous venons de recoimaître pour la légitime propriété de Racine , il n'y reste plus rien qu'on puisse avec vraisemblance attribuer à celui-ci. D'Aubigny peut garder le reste. Nous avons, pour régler ainsi les parts, et toutes les vraisemblances littéraires et le témoignage recueilli de la bouche de Boileau.
Le résultat de nos recherches, tel que nous venons de le proposer, ne s'écarte de la tradition qu'en un point, mais qui mérite d'être remarqué. On peut trouver là une leçon de circouspeclion. Une hvmne de Saci a longtemps été acceptée sans contestation pour une hymne
de Racine , et louée , comme une œuATe digne de lui , par la Harpe et par Geoffroy, qui n'y ont repris que le dernier vers. Nous ne toulons pas dire d'ailleurs que la prévention leur ait dicté un mauvais jug«nent. Il y a réellement de l'harmonie et de l'élégance dans cette hymne. Elle n'est pas la seule dans la traduction de Saci où l'on puisse trouver ce mérite. L'humhle tâche qui fut acceptée, dit-on, par Saci, de rimer, pour aider la mémoire des enfants, les Racines grecques de Lancelot, a fait peut-être plus de tort qu'il n'était juste à son talent poétique dans l'opinion de quelques juges, dans celle même d'un critique aussi exempt d'ordinaire de toute prévention que l'est M. Sainte-Beuve '. L'auteur de PoH-Rojral a cependant reconnu que de nos jours même le% hymnes de Saci ont eu des admirateurs qui trouvaient plein de charmes tel de ces petits poèmes". Ce qu'il est surtout impossihlede nier, c'est leur premier succès, et il fut d'assez longue durée. Nous avons tout à l'heure entendu Perrault traiter ces hymnes d'admirables. Goujet, dans sa Bibliothèque française (tome XVIII, p. 187 et r38), a rappelé que d'applaudissements elles avaient reçus. Segrais, dans la préface qu'en 1678 il a mise en tête de sa Traduction de rÉnéide (tome I, p. 63), cite « la belle traduction des hymnes de V Église » parmi les belles copies qui a sont bien au-dessus de leurs oric'inaux. » Le P. Labbe, jésuite, qui avait dirigé contre les Heures de Port-Rojal des accusations théologiques ^, y avait mêlé des injures littéraires, déclarant que « ces poètes tourneurs du Port-Pioyal sont les plus ignorants ou les plus malicieux de tous les interprètes, » et ti-aitant leurs vers de rimaillerie. L'abbé le Roy de Saint-Aubin prit la défense de Saci dans sa Lettre à une personne de condition'^, et s'éleva contre une critique qu'il nommait ime présomption odieuse, ce I-es