‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 66 sur 306 · A LA LOUANGE DE LA CHARITE · texte numérisé non relu

A LA LOUANGE DE LA CHARITE

{Tiré de saint Paul, I Corinth. cbap. i3.)

Les méchants m'ont vanté leurs mensonges frivoles ; Mais je n'aime que les paroles De l'éternelle Vérité.

Plein du feu divin qui m'inspire , Je consacre aujourd'hui ma lyre 5

A la céleste Charité.

En vain je parlerois le langage des anges;

En vain, mon Dieu, de tes louanges

Je remplirois tout l'univers :

Sans amour, ma gloire n'égale xo

Que la gloire de la cymbale

Qui d'un vain bruit frappe les airs ' .

Que sert à mon esprit de percer les abîmes Des mystères les plus sublimes , Et de lire dans l'avenir? i5

Sans amour , ma science est vaine Comme le songe dont à peine Il reste un léger souvenir.

Que me sert que ma foi transporte les montagnes,

1. Nous avons coUationné ce cantique sur l'autographe appartenant à la Bibliothèque impériale. 11 est intitulé, de la main de Racine : Cantique spirituel. A la louange de la charité.

2. a Si linguis hominum loquar, et angeiorum , charltatem autcm « non haheam, factus sum velut ses sonans, aut cymhalum tinnieus. » (Epitre 1 aux Coriiitliiens, chap. xiii, Ycrset i.)

Que dans les arides campagnes ao

Les torrents naissent sous mes pas , Ou que ranimant la poussière, Elle rende aux morts la lumière , Si l'amour ne l'anime pas*?

Oui, mon Dieu, quand mes mains de tout mon l]érit;ii:je Aux pauvres feroient le partage ; Quand même pour le nom chrétien , Bravant les croix les plus infâmes , Je livrerois mon corps aux flammes , Si je n'aime, je ne suis rien ^. 3o

Que je vois de Vertus qui brillent sur ta trace, Charité , fille de la Grâce !

Avec toi marche la Douceur, Que suit , avec un air affable , La Patience inséparable 3 5

De la Paix , son aimable sœur.

Tel que Tastre du jour écarte les ténèbres. De la Nuit compagnes funèbres , Telle tu chasses d'un coup d'œil L'Envie aux humains si fatale, 40

Et toute la troupe infernale Des Vices, enfants de l'Orgueil ^

1. « Et si habuero prophetiam, et noverim mysteria omnia et « omnem sclentiam, et si habuero omnem fideai, ita ut montes transc feram, charitatem autem non habuero, nihil sum. » [Épi'tre 1 aux Corinthiens, chap. xiii, verset 2.) — La paraphrase de ce verset commence dans la strophe précédente.

2. a Et si distribuero in cibos pauperum omnes facultates meas, « et si tradidero corpus meum, ita ut ardeam, charitatem autem non a habuero, nihil snm. » [Ihidem, verset 3.)

3. « Chantas patiens est, benigna est; charitas non aemulatur, non « agit perperam, non inflatur. s (^Ibidem, verset 4.)

i5o POESIES DIVERSES.

Libre d'ambition , simple , et sans artifice , Autant que tu hais l'injustice , Autant la vérité te plaît. 45

Que peut la colère farouche Sur un cœur, que jamais ne touche Le soin de son propre intérêt * ?

Aux foiblesses d'autrui loin d'être inexorable,

Toujours d'un voile favorable So

Tu t'efforces de les couvrir.

Quel triomphe manque à ta gloire?

L'Amour sait * tout vaincre , tout croire ,

Tout espérer, et tout souffrir '.

Un jour Dieu cessera d'inspirer des oracles; 5 5

Le don des langues , les miracles , La science aura son déclin.

L'Amour, la Charité divine, Éternelle en son origine.

Ne connoîtra jamais de fin*. 60

1. « Non est ambitîosa, non quserit qnse sua sunt , non irritatur.... « Non gaudet super iniquitate, congauclet autem veritati. b [Èpitre I aux Corinthiens, cliap. xiii, versets 5 et 6.)

2. Dans le Recueil des pièces curieuses et nouvelles (1694), on a imprimé ici fait, au lieu rie sait. Le manuscrit porte sçait.

3. « Omnia suffert, omnia crédit, omnia sperat, omnia sustinet. » [Epïtre I aux Corinthiens, chap. xiii, verset 7.)

4. I Charitas numquam excidit; sive prophétise evacuabuutur, sive « linguae cessabunt, sive scientia destruetur. » (Ibidem, verset 8.) — Dans le manuscrit autographe on peut encore, à la suite de cette strophe, lire sous les ratures la strophe suivante que Racine a cru devoir retrancher :

L'enfant à peine sait exprimer ce qu'il pense, Et tout marque en lui l'impuissance Et l'enfance de sa raison ; Mais il en fait un plein usage

CANTIQUES SPIRITUELS. i5i

Nos clartés ici-bas ne sont qu'énigmes sombres ; Mais Dieu, sans voiles et sans ombres, Nous éclairera dans les cieux*; Et ce Soleil inaccessible,

Comme à ses yeux je suis visible, 6 5

Se rendra visible à mes yeux ^ .

L'Amour sur tous les dons l'emporte avec justice. De notre céleste édifice La Foi vive est le fondement ; La sainte Espérance l'élève , 7 o

L'ardente Chanté l'achève.

Et l'assure éternellement'.

Quand pourrai-je t' offrir, ô Charité suprême. Au sein de la lumière même.

Le cantique de mes soupirs ; 7 5

Et toujours brûlant pour ta gloire.

Quand son esprit mûri par l'âge Est dans sa parfaite saison.

C'était une imitation du verset ii : « Cum essem parvulus, loquebar « ut parvulus, sapiebam ut parvulus, cogitabani ut parvulus. Quando a autem factus sum vir, evacuavi quae erant parvuli. s

1. Ici on lit également sous les ratures du manuscrit ces trois vers, d'un texte un peu différent :

Ainsi l'homme ici-bas n'a que des clartés sombres; Mais sans énigmes et sans ombres Dieu l'éclairera dans les cieux.

La suppression d'une strophe a forcé Racine à ces changements. La leçon nouvelle est écrite en interligne. L'ancienne était préférable, ce nous semble, au moins pour le premier vers.

2. a Videmus nunc per spéculum iu senignjate; tune autem facie « ad faciem.... Tune cognoscum, sicut et cognitus sum. » [Épi'tre I aux Corinthiens y chap. xiii, verset 12.)

3. « Nunc autem manent fides, spes, charitas, tria hœc : major « autem horuni est charitas. j [Ibidem^ verset i3 )

i52 POÉSIES DIVERSES.

Toujours puiser, et toujours boire Dans la source des vrais plaisirs ?

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