A LA LOUANGE DE LA CHARITE
{Tiré de saint Paul, I Corinth. cbap. i3.)
Les méchants m'ont vanté leurs mensonges frivoles ; Mais je n'aime que les paroles De l'éternelle Vérité.
Plein du feu divin qui m'inspire , Je consacre aujourd'hui ma lyre 5
A la céleste Charité.
En vain je parlerois le langage des anges;
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirois tout l'univers :
Sans amour, ma gloire n'égale xo
Que la gloire de la cymbale
Qui d'un vain bruit frappe les airs ' .
Que sert à mon esprit de percer les abîmes Des mystères les plus sublimes , Et de lire dans l'avenir? i5
Sans amour , ma science est vaine Comme le songe dont à peine Il reste un léger souvenir.
Que me sert que ma foi transporte les montagnes,
1. Nous avons coUationné ce cantique sur l'autographe appartenant à la Bibliothèque impériale. 11 est intitulé, de la main de Racine : Cantique spirituel. A la louange de la charité.
2. a Si linguis hominum loquar, et angeiorum , charltatem autcm « non haheam, factus sum velut ses sonans, aut cymhalum tinnieus. » (Epitre 1 aux Coriiitliiens, chap. xiii, Ycrset i.)
Que dans les arides campagnes ao
Les torrents naissent sous mes pas , Ou que ranimant la poussière, Elle rende aux morts la lumière , Si l'amour ne l'anime pas*?
Oui, mon Dieu, quand mes mains de tout mon l]érit;ii:je Aux pauvres feroient le partage ; Quand même pour le nom chrétien , Bravant les croix les plus infâmes , Je livrerois mon corps aux flammes , Si je n'aime, je ne suis rien ^. 3o
Que je vois de Vertus qui brillent sur ta trace, Charité , fille de la Grâce !
Avec toi marche la Douceur, Que suit , avec un air affable , La Patience inséparable 3 5
De la Paix , son aimable sœur.
Tel que Tastre du jour écarte les ténèbres. De la Nuit compagnes funèbres , Telle tu chasses d'un coup d'œil L'Envie aux humains si fatale, 40
Et toute la troupe infernale Des Vices, enfants de l'Orgueil ^
1. « Et si habuero prophetiam, et noverim mysteria omnia et « omnem sclentiam, et si habuero omnem fideai, ita ut montes transc feram, charitatem autem non habuero, nihil sum. » [Épi'tre 1 aux Corinthiens, chap. xiii, verset 2.) — La paraphrase de ce verset commence dans la strophe précédente.
2. a Et si distribuero in cibos pauperum omnes facultates meas, « et si tradidero corpus meum, ita ut ardeam, charitatem autem non a habuero, nihil snm. » [Ihidem, verset 3.)
3. « Chantas patiens est, benigna est; charitas non aemulatur, non « agit perperam, non inflatur. s (^Ibidem, verset 4.)
i5o POESIES DIVERSES.
Libre d'ambition , simple , et sans artifice , Autant que tu hais l'injustice , Autant la vérité te plaît. 45
Que peut la colère farouche Sur un cœur, que jamais ne touche Le soin de son propre intérêt * ?
Aux foiblesses d'autrui loin d'être inexorable,
Toujours d'un voile favorable So
Tu t'efforces de les couvrir.
Quel triomphe manque à ta gloire?
L'Amour sait * tout vaincre , tout croire ,
Tout espérer, et tout souffrir '.
Un jour Dieu cessera d'inspirer des oracles; 5 5
Le don des langues , les miracles , La science aura son déclin.
L'Amour, la Charité divine, Éternelle en son origine.
Ne connoîtra jamais de fin*. 60
1. « Non est ambitîosa, non quserit qnse sua sunt , non irritatur.... « Non gaudet super iniquitate, congauclet autem veritati. b [Èpitre I aux Corinthiens, cliap. xiii, versets 5 et 6.)
2. Dans le Recueil des pièces curieuses et nouvelles (1694), on a imprimé ici fait, au lieu rie sait. Le manuscrit porte sçait.
3. « Omnia suffert, omnia crédit, omnia sperat, omnia sustinet. » [Epïtre I aux Corinthiens, chap. xiii, verset 7.)
4. I Charitas numquam excidit; sive prophétise evacuabuutur, sive « linguae cessabunt, sive scientia destruetur. » (Ibidem, verset 8.) — Dans le manuscrit autographe on peut encore, à la suite de cette strophe, lire sous les ratures la strophe suivante que Racine a cru devoir retrancher :
L'enfant à peine sait exprimer ce qu'il pense, Et tout marque en lui l'impuissance Et l'enfance de sa raison ; Mais il en fait un plein usage
CANTIQUES SPIRITUELS. i5i
Nos clartés ici-bas ne sont qu'énigmes sombres ; Mais Dieu, sans voiles et sans ombres, Nous éclairera dans les cieux*; Et ce Soleil inaccessible,
Comme à ses yeux je suis visible, 6 5
Se rendra visible à mes yeux ^ .
L'Amour sur tous les dons l'emporte avec justice. De notre céleste édifice La Foi vive est le fondement ; La sainte Espérance l'élève , 7 o
L'ardente Chanté l'achève.
Et l'assure éternellement'.
Quand pourrai-je t' offrir, ô Charité suprême. Au sein de la lumière même.
Le cantique de mes soupirs ; 7 5
Et toujours brûlant pour ta gloire.
Quand son esprit mûri par l'âge Est dans sa parfaite saison.
C'était une imitation du verset ii : « Cum essem parvulus, loquebar « ut parvulus, sapiebam ut parvulus, cogitabani ut parvulus. Quando a autem factus sum vir, evacuavi quae erant parvuli. s
1. Ici on lit également sous les ratures du manuscrit ces trois vers, d'un texte un peu différent :
Ainsi l'homme ici-bas n'a que des clartés sombres; Mais sans énigmes et sans ombres Dieu l'éclairera dans les cieux.
La suppression d'une strophe a forcé Racine à ces changements. La leçon nouvelle est écrite en interligne. L'ancienne était préférable, ce nous semble, au moins pour le premier vers.
2. a Videmus nunc per spéculum iu senignjate; tune autem facie « ad faciem.... Tune cognoscum, sicut et cognitus sum. » [Épi'tre I aux Corinthiens y chap. xiii, verset 12.)
3. « Nunc autem manent fides, spes, charitas, tria hœc : major « autem horuni est charitas. j [Ibidem^ verset i3 )
i52 POÉSIES DIVERSES.
Toujours puiser, et toujours boire Dans la source des vrais plaisirs ?