BILLET EN VERS A ANTOINE VITART
Ce billet en vers et le suivant sont de la première jeunesse de Racine, et rappellent ses amitiés de ce temps; c'est là seulement ce qui leur donne quelque intérêt. Nous en avons parlé dans la Notice biographique, p. 17-19, et nous y avons même cité le second billet presque entier. Tous deux sont adressés à Antoine Vitartjqu'il ne faut pas confondre avec Nicolas Vitart, son frère aîné. Antoine Vitart, cousin de Racine, ou, pour parler plus exactement, son oncle à la mode de Bretagne, était né à la Ferté-Milon, le 12 octobre i638, un an et deux mois avant Racine. Il étudiait au collège d'Harcourt lorsque Racine avait avec lui cette correspondance en mauvaises rimes.
Le premier des deux billets a été probablement écrit par Racine lorsqu'il était encore aux écoles de Port-Royal, c'est-à-dire entre le mois d'octobre i655 et le mois d'octobre i658. Louis Racine, dans ses Mémoires (voyez notre tome I, p. 2i5 et 216), en a cité quelques vers, qu'il a arrangés, et dont il a même cliangé le sens. Le second billet, qui était resté entièrement inédit, est probablement de l'an-
I. Ce Premier Appendice , composé de pièces dont l'authenticité ne paraît pas douteuse, forme réellement la troisième partie des Poésies diverses. Voyez ci-dessus, p. 17.
née i656; car il y est question des gazettes qui annonçaient les victoires de Charles-Gustave sur les Polonais, et de la censure prononcée contre Aniauld par la Sorbonne. La copie de ces petites pièces nous a été communiquée par M. Auguste de Naurois. A cette copie Louis Racine a joint la note suivante : « Ces vers sont si médiocres qu'on juge sans peine qu'ils sont de sa première jeunesse. Etant écolier, il écrlvoit en vers qui lui coûtoient moins que la prose. » Les singulières incorrections qui s'y rencontrent ne prouvent pas que Racine igrnoràt alors les plus simples règles, puisqu'il n'y a pas de fautes semblables dans ses Odes sur Port-Royal composées au même âge; mais il écrivait au courant de la plume un simple badinage auquel il n'attachait aucune importance. Quelques années plus tard , dans les vers dont il aimait à semer ses lettres à ses jeunes amis, il n'y avait certainement pas, au même point, absence de toutes prétentions littéraires.
Lisez cette pièce ignorante
Dont la phrase si peu coulante
Ne fait voir que trop clairement,
Pour vous parler sincèrement,
Que je ne suis pas un grand maître 5
En cette manière de lettre
Dont les poètes si renommés
Ornent leurs écrits bien-aimés.
Mais ce seroit une imprudence
De vouloir que quand on commence lo
On n'écrivît rien que de bon.
Et qu'on vainquît même Apollon.
J'ai reçu les feuilles volantes,
Ces feuilles belles et savantes
Où sont avec tant de clartés l5
Les immortelles vérités ' ;
J'ai aussi le manche agréable
D'une* étrille qui sent l'étable
1. Quoique les Lettres provinciales aient paru en i6.ï6, qui est peut-être l'année où ce premier l)illet, aussi hien que le second, a été écrit, et quoiqu'elles aient circulé en feuilles volantes, les expressions dont se sert Racine les désigneraient difficilement. Il est probable qu'il s'agit du moins de quelque écrit de Port-Royal.
2. La copie porte un, au lieu de une. Si Racine a écrit un étrille, c'est sans doute une faute d'inattention ; jamais le mot étrille, que nous sachions , ne s'est employé au masculin.
Où le baudet de Mollna '
A reçu ce qu'il mérita. 20
Les plumes m'ont été données
Que vous nous avez achetées.
Je ne sais point de compliments
Pour joindre à mes remercîments.
Mon extrême reconnoissance.... 26
Je connois trop votre prudence
Pour affecter de vains propos
Qui troubleroient votre repos.
Je crains même que cette lettre
Ne soit trop longue pour paroîlre 3o
Devant des yeux tant occupés
Et d'autres soins enveloppés.
Car quel temps peut être de reste
Dans une philosophe teste
Qui ne respire qu'arguments-, 35
Qui doit passer toutes les heures
Aux majeures et aux mineures
Par ovi les subtils logiciens
Sont craints comme des magiciens?
Il n'y a tête qui résiste 4o
Aux traits de ces puissants balistes*;
Et malgré vous, quand ils voudront,
1 . Molina, jésuite espagnol , dont le traité du Libre arbitre, publié vers la fin du seizième siècle, contient des propositions contraires à celles qui furent plus tard condamnées dans Jansénius. — Eu i654 avait paru une satire en vers, très-injurieuse, ayant pour titre : V Etrille du Pégase janséniste. Aux Rimailleurs de Port-Rojal. On la trouve attribuée au P. le Moynedans un manuscrit delà bibliothèque de l'Arsenal (Belles-Lettres, n° i36), parmi des Poésies diverses sur la bulle unigenitus. La pièce de vers dont parle Racine était sans doute une réponse de quelque poète ami de Port-Royal.
2. Le vers qui rimait avec celui-ci a été omis dans la copie manuscrite. Louis Racine, qui a arrangé ce qu'il a cité de cette petite pièce, a remplacé les vers 6-87 par ceux-ci :
Hélas ! comment pourrois-je l'être?
Je ne respire qu'arguments ; Ma tête est pleine a tous moments De majeures et de mineures.
3. Voici encore un mot d^ nt le genre masculin ne se justifierait sans doute par aucun exemple. Il y a d'ailleurs à la rime une faute qui n'est pas moins grossière qu'un solécisme.
Des cornes ils vous donneront.
Mais, hélas ! à qui je m'adresse ?
Ma main tremble et sent sa foiblesse, 45
Quand je viens à considérer
Celui que je viens d'attaquer.
Il est maître, il est pbilo.^oplie :
Malheur à celui qui l'accroche' !
Mais taisons-nous; ne disons mot, 5o
De peur qu'il ne nous traite en sot,
Que ses arguments ne nous montrent
Que déjà les cornes nous montent :
Ceux-là certes sont bien prudents
Qui ne disent mot à ces gens. 55
Reconnoissez par cette feuille
Qui choque votre portefeuille.
Qu'à toute heure, enfin qu'en tout lieu
Racine est tout à vous. Adieu.