‹ Œuvres;Chapitre 101 sur 422 · Menagiana, tome III, p · texte numérisé non relu

Menagiana, tome III, p

2. M. Sainie-Beuve , dans son Port-Royal (torae I, p. SyS), a exprimé l'opinion que dans certains passages de sa comédie, particulièrement dans celui-ci : «Avocat, ali! passons au déluge, » qui^rappellerait une phrase d'un plaidoyer de le Maisti^e, Bacine « se moquait un peu sans s'en douter, ou en s'en doutant, de son premier et excellent guide à Port -Royal. » M. Oscar de Valléè, dans son livre intitulé : de l'' Éloquence judiciaire au dix-septième siècle, eX M. Jules le Berquier, dans un article de la Revue des Deux-Mondes publié le icr janvitn- i863 sous ce litre : Urie réforme au Palais ^ ont été d'avis que l'éloquence d'Antoine le Maistre le mettait au-dessus d'une supposition qui jetterait sur lui quelque ridicule. Si la conjecture de M. Sainte-Beuve n'est pas fondée, la mémoire de Bacine aurait plus à se plaindre que celle de le Maistre du tort injuste qu'elle lui ferait.

jamais par aucun écart prêté le flanc au railleur. Mais si pour le Maistre et pour Patru on peut se refuser à croire qu'ils aient fourni quelqiies traits à l'éloquence de l'Intimé, il n'y a pas la même incertitude en ce qui regarde l'avocat Montauban. Racine a fait des emprunts aux plaidoyers de cet ami ^ les contemporains n'en doutaient pas.

Les malices contre les personnes ne sont bien comprises , surtout ne sont goûtées qu'un moment; plus tard les commentaires ne peuvent guère les faire revivre. Aussi ne font-elles pas une vraie comédie s'il ne se trouve sous ces portraits, dont avec le temps on ne reconnaît plus la ressemblance, une image ineffaçable de l'homme de tous les temps, ou tout au moins les types généraux d'une époque. Racine a su donner à sa pièce cette vérité qui ne périt pas avec les allusions , et qui se passe de toutes les clefs. Mais tout en se gardant de mettre tout le sel de sa comédie dans des personnalités satiriques, il n'avait pas craint de suivre assez hardiment l'exemple d'Aristophane, son modèle. L'habit couleur de rose sèche et le masque sur l'oreille que portait la comtesse de Pimbesche, et qui faisaient reconnaître la comtesse de Crissé, plaideuse incorrigible, attachée à la maison de la duchesse douairière d'Orléans \ ne rappellent-ils pas la liberté de l'ancienne comédie?

Il y a dans les Plaideurs bien des hardiesses d'un autre genre. Ce trait :

Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause?

et celui-ci :

Hé! Monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux? — Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux,

sont des plus sanglants. Le fouet d'Aristophane ne frappait guère plus fort, au milieu de la licence de la démocratie athénienne. On comprend sans peine que quelques magistrats s'en soient émus. « Un vieux conseiller dont je vous dirai le nom à l'oreille, dit Valincour dans sa lettre à d'Olivet^fît grand bruit au Palais contre cette comédie. »

I . Voyez V Histoire de la Fontaine, par Walckenaer, p. iSa et i53.

LES PLAIDEURS

Il serait difficile de dire si les juges, les procureurs et les avocats purent former, aux premières représentations de la pièce, une cabale assez forte pour en amener la chute. Ils n'auraient pas d'ailleurs manqué d'auxiliaires parmi les envieux de Racine. Mais peut-être le mauvais succès qu'eurent d'abord les Plaideurs doit-il être attribué surtout à la dureté d'intelligence du public, qui ne sentant pas bien toute la finesse et toute la vérité cachées sous des extravagances en apparence si outrées, craignit de paraître s'amuser à des enfantillages , ou vint au théâtre avec ce préjugé que dans une pièce remplie de termes de chicane il ne pouvait y avoir le mot pour rire. Racine indique lui-même l'une et l'autre disposition des spectateurs comme ayant nui à l'effet de sa comédie. Quoi qu'il en soit, Valincour raconte « qu'aux deux premières représentations les acteurs furent presque sifflés, et n'osèrent pas hasarder la troisième. » C'était en vain que Molière, noblement équitable, avait réclamé contre de si injustes dédains , et avait dit bien haut que <£ ceux qui se moquoient de cette pièce méritoient qu'on se moquât d'eux ^. » Il ne fallut rien moins que l'autorité du goût de Louis XIV pour relever la comédie tombée. Voici comment Valincour raconte le retour inespéré de fortune qui vint surprendre tout à coup Racine, lorsqu'il devait croire la bataille décidément perdue à l'Hôtel de Bourgogne : « Un mois après, les comédiens étant à la cour, et ne sachant quelle petite pièce donner à la suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs, Le feu Roi, qui étoit très-sérieux, en fut frappé, y fit même de grands éclats de rire; et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour

I . Racine lui aurait bien mal témoigné sa reconnaissance, s'il fallait croire qu'à la fin de son avis Au lecteur il ait voulu, comme on l'a dit quelquefois , donner à entendre de lui ce qu'il dit de ces auteurs qui, par de sales équivoques, font retomber le théâtre dans l'ancienne turpitude. Mais pourquoi supposer une accusation, qui eût été si contraire à la vérité? C'était peut-être déjà trop que de dire : « Je n'attends pas un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde.» Cette manière dédaigneuse de parler de la comédie pouvait ressembler à un secret désir de rabaisser Molière. Si Racine n'a pas pensé à lui , cet oubli seul était déjà un tort.

NOTICE

l'imiter. Les comédiens , partis de Saint-Germain * dans trois carrosses à onze heures du soir, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine.... Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où jamais il ne s'en étoit tant yu ensemble, réveillèrent le voisinage. On se mit aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étoient à la porte de Racine , et qu'il s'agissoit des Plaideurs^ les bourgeois se persuadèrent qu'on venoit l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain ^. » Il semble , quoi que Valincour en dise , qu'avant d'avoir eu bon goût, et de s'être avoué qu'il fallait rire, les gens de cour avaient eu besoin de voir rire le maître ; car c'est eux que Racine désigne dans son avis Au lecteur comme ayant trouvé malséant de se divertir à propos de gens de robe. Nous devons donc laisser à Louis XIV tout l'honneur d'avoir apprécié le premier à sa juste valeur une charmante comédie. Il eut en même temps le grand mérite de protéger la liberté de l'art, et d'être sourd aux plaintes des Dandins contre Racine, comme il l'avait été à celles des marquis contre Molière. Dans la persuasion où il était que l'Etat c'était luimême, lui seul, il y avait cela de bon du moins, que les attaques qui s'arrêtaient au-dessous de lui rie lui paraissaient pas trop facilement des crimes d'Etat : la comédie en a profité ; et bien des sociétés moins despotiquement gouvernées n'auraient pas eu autant de tolérance et auraient en une telle occasion exercé sur le théâtre une censure plus rigoureuse.

Le suffrage du Roi eut le même effet décisif à la ville qu'à la cour. La pièce, reprise à l'Hôtel de Bourgogne, y fut souvent et longtemps représentée avec un grand succès. Le Registre de la Grange nous apprend que dans les derniers mois de 1680, après la réunion des comédiens français de l'une et de l'autre troupe, les Plaideurs furent joués quatre fois à la ville, et qu'il en fut donné aussi une représentation à Versailles. Nous en comptons sur le même registre cinq représentations en 1681, trois en 1682, deux en i683, deux en 1684, trois dans les premiers mois de i685. Le Mercure et le Journal de Dangeau en

1. Racine, dans son avis Au lecteur, ne dit pas que ce fut à Saint- Germain, mais à Versailles, que la pièce reprit faveur.

2. Histoire de V Académie françoise^ tome II, p. 332 et 333 >

LES PLAIDEURS

mentionnentplusieursquifurentdonnéesdevantlacour en 1702 , en 1703 et en 171 4. Celle du 19 octobre de cette dernière année eut lieu à Fontainebleau, chez Mme de Maintenon. Ce fut aussi à Fontainebleau, en 1698, que le duc et la duchesse de Bourgogne jouèrent eux-mêmes la comédie de Racine, ou tout au moins qu'ils étudièrent les rôles qu'ils y avaient choisis, comme nous le savons par le Journal de Dangeau ^ Ils prirent cet amusement pendant le voyage d'octobre, le dernier voyage de cour auquel Racine ait été invité, et que sa maladie, déjà très-grave, ne lui permit pas de faire. Après les rôles dont s'étaient chargés le prince et la princesse, il en restait encore six, qu'ils donnèrent à la duchesse de Guiche, à Mme d'Heudicourt, à la comtesse d'Ayen, à Mmes d'O et de Montgon, et à Mlle de Normanville.

Le goût que Louis XIV et, à son exemple, les princes de sa famille avaient eu pour cette comédie, l'empereur Napoléon P*" semble ne l'avoir point partagé. Nous avons trouvé dans sa Correspondance^ que le 17 juillet 1808 il faisait écrire de Rayonne par M. de Meneval à M. Barbier, son bibliothécaire, une lettre dans laquelle il donnait l'ordre qu'on formât pour lui une bibliothèque portative d'un millier de volumes. Il était naturel que pour cette bibliothèque de voyage, nécessairement limitée, on se bornât à un choix de chefs-d'œuvre en tout genre ; et l'on ne peut s'étonner qu'il fût prescrit « de ne mettre de Corneille que ce qui est resté. » Racine devait subir la même loi; et quoique son théâtre, moins inégal, se soit conservé plus entier, il n'y a point cependant à réclamer contre le retranchement de ses deux premières. tragédies : « ôter de Racine la Thébaïde et V Alexandre, » Mais pourquoi avoir ajouté : « et les P laideurs ? » Etait-ce que le comique poussé si loin choquait un esprit sérieux, qui ne s'était pas donné le temps d'y reconnaître le véritable sel attique? ou plutôt une forme de comédie qui s'attaque aux institutions sociales déplaisait-elle par sa liberté, comme un dangereux exemple, à un pouvoir plus ombrageux que celui de la vieille monarchie? S'il ne fallait voir dans l'exclusion donnée aux Plaideurs qu'un jugement littéraire, cette exclusion ne

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