Faire claquer son fouet, se donner de l'importance
J. Racoe, II 10
LES PLAIDEURS
Tous les plus gros monsieurs * me parloient chapeau bas : « Monsieur de Petit Jean, » ah ! gros comme le bras^ ! i o Mais sans argent Fhonneur n'est qu'une maladie. Ma foi, j'étois un franc portier de comédie' : On avoit beau heurter et m'ôter son chapeau. On n'entroit point chez nous sans graisser le marteau *. Point d'argent, point de Suisse% et ma porte étoit close. Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendois quelque chose : Nous comptions quelquefois. On me donnoit le soin De fournir la maison de chandelle et de foin ; Mais je n'y perdois rien. Enfin, vaille que vaille, J'aurois sur le marché fort bien fourni la paille. 2 o
C'est dommage : il avoit le cœur trop au métier; Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier, Et bien souvent tout seul ; si l'on l'eût voulu croire, Il y seroit couché sans manger et sans boire®.
1 . Molière avait déjà mis dans la bouche naïve de Georgette cette expression Monsieurs, au lieu de Messieurs :
.... Nous en voyons qui paroissent joyeux Lorsque leurs femmes sont avec les beaux Monsieurs.
[École des femmes, acte II, scène m.)
2. La phrase est elliptique : «On me donnait gros comme le bras (c'est-àdire très-respectueusement^ très-cérémonieusement) le titre de Monsieur de Petit Jean. »
3. Le portier de comédie était celui qui se tenait à la porte du théâtre pour recevoir l'argent. Chapuzeau, dans son Théâtre français, p. 242 et 248, donne des détails sur les portiers de la comédie. Il dit que les contrôleurs des portes « ont soin que les portiers fassent leur devoir, qu'ils ne reçoivent de l'argent de qui que ce soit. » Le vers de Racine donne à penser que la défense faite aux portiers n'était pas toujours bien observée.
4. Graisser le marteau {de la porte, qu'on nommait aussi le heurtoir), c'est donner de l'argent au portier, pour qu'il nous laisse entrer.
5. Point d'urgent, point de Suisse, se disait ])roverljialeraent, parce que les troupes suisses engagées à prix d'argent au service des puissances étrangères se retiraient quand leur solde n'était pas exactement payée.
6. Il y seroit couché est le texte de toutes les éditions imprimées du vivant de Racine. Louis Racine dit dans ^es Notes sur la langue des Plaideurs, que c'est une faute d'impression. Plusieurs éditeurs, adoptant sans doute cette opinion, qui n'est nullement fondée, ont imprimé : « Il s'y seroit couché. »