SCÈNE VIL
CHIGANNEAU, LA COMTESSE.
CHICANNEAU.
Madame, on n'entre plus.
LA COMTESSE
Hé bien ! Tai-je pas dit ?
Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit. 190 Pour les faire lever c'est en vain que je gronde : Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde.
CHICANNEAU.
Il faut absolument qu'il se fasse celer.
LA COMTESSE
Pour moi, depuis deux jours je ne lui puis parler.
CHICANNEAU.
Ma partie est puissante, et j'ai lieu de tout craindre. 195
LA COMTESSE
Après ce qu'on m'a fait, il ne faut plus se plaindre.
CHICANNEAU.
Si pourtant* j'ai bon droit.
LA COMTESSE
Ah ! Monsieur, quel arrêt !
I. Si pourtant se disait autrefois pour signifier cependant. Racine a mis une seconde fois (vers 558) cette locution surannée dans la bouche du vieux bourgeois plaideur, à qui elle sied bien. Luneau de Boisjerinain ayant fait remarquer que si pourtant ne se disait plus , la Harpe le contredit, et avertit « qu'il ne faut pas induire en erreur le* étrangers, qui pourroient croire en lisant les vers d^Iphigénie :
Si pourtant ce respect, si cette obéissance, etc.,
que Racine a employé une locution hors d'usage. » Il paraîtrait que la Harpe faisait un contre-sens sur le vers des Plaideurs.
LES PLAIDEURS
CHICANNEAU,
Je m'en rapporte à vous. Écoutez, s'il vous plaît *.
LA COMTESSE
11 faut que vous sachiez, Monsieur, la perfidie,
CHICANNEAU.
Ce n'est rien dans le fond.
LA COMTESSE
Monsieur, que je vous die
CHICANNEAU.
Voici le fait. Depuis quinze ou vingt ans en cà, Au travers d'un mien pré certain ânon passa. S'y vautra, non sans faire un notable dommage, Dont je formai ma plainte au juge du village. Je fais saisir l'ànon. Un expert est nommé, 2o5 ( A deux bottes de foin le dégât estimé. Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle. Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt, Remarquez bien ceci. Madame, s'il vous plaît, 2 i o
Notre ami Drolicbon, qui n'est pas une bête, Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête, Et je gagne ma cause. A cela que fait-on? Mon chicaneur^ s'oppose à l'exécution.
Autre incident : tandis qu'au procès on travaille, 2 i 5 Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour Du foin que peut manger une poule en un jour * :
1 . Furetière dit, à la page de son Roman bourgeois (Paris, Claude Barbin, 1666, I vol. in- 12) : «Il n'y a rien de plus naturel à des plaideurs que de se conter leurs procès les uns aux autres. Ils font facilement connoissance ensemble, et ne manquent point de matière pour fournir à la conversation. »
2. Les éditions imprimées du vivant de Rai ine ont partout chicanneur, chicanne, ce qui explique l'orthographe du nom de Chicanneau^ que nous avons cru devoir conserver.
3. Cizeron-Rival, dans ses Récréations littéraires, p. 104 et io5, croit que Racine a fait ici un emprunt à un poème poitevin. C'est peut-être chercher un