Tome X, p
2. Le marquis de Courboyer, gentilhomme huguenot, condamné à mort pour une dénonciation calomnieuse de lèse-majesté contre le sieur d'Aunoy, aurait eu la tête tranchée en grève, le samedi 14 décembre 1669, si l'on s'en rapportait au Journal de d'Ormesson (voyez le tome II de ce Journal , p. Ôyg, édition de M. Chéruel). Mais le samedi n'étant pas un jour de représentations théâtrales, et Boursault n'ayant pu se tromper lorsqu'il a écrit que l'exécution eut lieu le jour où Britannicus fut joué pour la première fois, il est évident qu'il y a une petite erreur dans le souvenir de d'Ormesson. Le procès-verbal du premier commis au greffe de la cour du Parlement, qui est aux Archives de l'Empire (section judiciaire, instructions, n° 2404), constate eu effet que le vendredi i3 fut réellement le jour de l'exécution. M. François Ravaisson a eu l'obligeance de nous indiquer ce document, que nous avons eu la permission de consulter.
NOTICE
de Bourgogne , où l'on venoit de représenter pour la première fois le Britannicus de M. Racine, qui ne menaçoit pas moins que de mort violente tous ceux qui se mêlent d'écrire pour le théâtre. Pour moi, qui m'en suis autrefois mêlé, mais si peu que par bonheur il n'y a personne qui s'en souvienne, je ne laissois pas d'appréhender comme les autres; et dans le dessein de mourir d'une plus honnête mort que ceux qui seroient obligés de s'aller pendre, je m'étois mis dans le parterre pour avoir l'honneur*-de me faire étouffer par la foule. Mais le marquis de Courboyer , qui ce jour-là justifia publiquement qu'il étoit noble, ayant attiré à son spectacle tout ce que la rue Saint-Denis a de marchands qui se rendent régulièrement à l'Hôtel de Bourgogne pour avoir la première vue de tous les ouvrages qu'on y représente, je me trouvai si à mon aise que j'étois résolu de prier M. de Corneille, que j'aperçus tout seul dans une loge, d'avoir la bonté de se précipiter sur moi, au moment que l'envie de se désespérer le voudroit prendre : lorsqu'Agrippine, ci-devant impératrice de Rome, c|ui, de peur de ne pas trouver Néron, à qui elle desiroit parler, l'attendoit à sa porte dès quatre heures du matin, imposa silence à tous ceux qui étoient là pour écouter.... Monsieur de admirateur de tous les nobles vers de M. Racine^, fit tout ce qu'un véritable ami d'auteur peut faire pour contribuer au succès de son ouvrage, et n'eut pas la patience d'attendre qu'on le commençât pour avoir la joie de l'applaudir. Son visage, qui à un besoin passeroit pour un répertoire du caractère des passions, épousoit toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se transformoit comme un caméléon à mesure que les acteurs débitoient leurs rôles : surtout le jeune Britannicus, qui avoit quitté la bavette depuis peu et qui lui sembloit élevé dans la crainte de Jupiter Capitolin , le touchoit si fort que le bonheur dont apparemment il devoit bientôt jouir l'ayant fait rire , le récit qu'on vint faire de sa mort le fit pleurer; et je ne sais rien
I. Les frères Parfait, dans une note sur ce passage, disent que Boursault veut désigner Despréaux. Cela est assez probable, quoique Monsieur de **** ne paraisse pas bien indiquer le commencement de son nom, et qu'il n'y ait ici aucun trait qui s'applique à lui plus particulièrement qu'à bien d'autres admirateurs du génie de Racine. J. Racine, ir i5
BRÎTANNICUS.
de plus obligeant que d'avoir à point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très-humble service de M. Racine.
« Cependant les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider souverainement des pièces de théâtre, et qui s'arrangent d'ordinaire sur un banc de l'Hôtel de Bourgogne, qu'on appelle le banc formidable, à cause des injustices qu'on y rend, s'étoient dispersés de peur de se faire reconnoîtrej et tant que durèrent les deux premiers actes, l'appréhension de la mort leur faisoit désavouer une si glorieuse qualité ; njais le troisième acte les ayant un peu rassurés, le quatrième qui lui succéda sembloit ne leur vouloir point faire de miséricorde, quand le cinquième, qu'on estime le plus méchant de tous, eut pourtant la bonté de leur rendre tout à fait la vie. Des connoisseux, auprès de qui j'étois incognito^ et de qui j'écoutois les sentiments, en trouvèrent les vers fort épurés ; mais Agrippine leur parut fière sans sujet, Burrhus vertueux sans dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel sans malice. D'autres, qui pour les trente sous qu'ils avoient donnés à la porte crurent avoir la permission de dire ce qu'ils en pensoient, trouvèrent la nouveauté de la catastrophe si étonnante , et furent si touchés de voir Junie, après l'empoisonnement de Britannicus, s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils auroient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne, si l'on ne les eût assurés que Vesta ne l'étoit pas.... Quoique rien ne m'engage à vouloir du bien à M. Racine, et qu'il m'ait désobligé sans lui en avoir donné aucun sujet, je vais rendre justice à son ouvrage, sans examiner qui en est l'auteur. ïl est constant que dans le Britannicus il y a d'aussi beaux vers qu'on en puisse faire, et cela ne me surprend pas; car il èst impossible que M. Racine en fasse de méchants. Ce n'est pas qu'il n'ait répété en bien des endroits : que fais^-je? que dis-je? et quoi qiCil en soit ^ qui n'entrent guère dans la belle poésie; mais je regarde cela comme sans doute il l'a regardé lui-même, c'est-à-dire comme une façon de parler naturelle qui peut écliapper au génie le plus austère, et paroître dans un style qui d'ailleurs sera fort châtié. Le premier acte promet quelque chose de fort beau, et le second môme ne le dément pas ; mais au troisième il semble que l'auteur se soit lassé de travailler; et le quatrième, qui contient
NOTICE
une partie de l'histoire romaine, et qui par conséquent n'apprend rien qu'on ne puisse voir dans Florus et dans Coëffeteau, ne laisseroit pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si dans le cinquième la façon dont Britannicus est empoisonné, et celle dont Junie se rend vestale, ne faisoient pitié. Au reste, si la pièce n'a pas eu tout le succès qu'on s'en étoit promis, ce n'est pas faute que chaque acteur n'ait triomphé dans son personnage. La des OEillets, qui ouvre la scène en qualité de mère de Néron, et qui a coutume de charmer tous ceux devant qui elle paroît, fait mieux qu'elle n'a jamais ùnt jusqu'à présent; et quand Lafieur, qui vient ensuite sous le titre de Burrhus, en seroit aussi bien l'original qu'il n'en est que la copie , à peine le représenteroit-il plus naturellement. Brécourt, de qui l'on admire l'intelligence, fait mieux Britannicus que s'il étoit le fils de Claude; et Hauteroche joue si finement ce qu'il y représente qu'il attraperoit un plus habile homme que Britannicus. La d'Ennebaut, qui dès la première fois qu'elle parut sur le théâtre attira les applaudissements de tous ceux qui la virent, s'acquitte si agréablement du personnage de Junie, qu'il n'y a point d'auditeurs qu'elle n'intéresse en sa douleur; et pour ce qui est de Floridor, qui n'a pas besoin que je fasse son éloge, et qui est si accoutumé à bien faire que dans sa bouche une méchante chose ne le paroît plus, on peut dire que si Néron, qui avoit tant de plaisir à réciter des vers, n'étoit pas mort il y a quinze cents je ne sais combien d'années, il prendroit un soin particulier de sa fortune, ou le feroit mourir par jalousie.... »
Boursault eût évidemment constaté avec beaucoup d'empressement la chute de la pièce. Mais on peut conclure de son compte rendu, si dénigrant d'ailleurs, qu'à la première représentation il n'y eut rien de semblable. Il se contente de dire « qu'elle n'eut pas le succès qu'on s'en étoit promis. » Si dans les éloges excessifs qu'il distribue^à tous les acteurs il ne fait que suivre la tactique ordinaire des cabales , qui ne voulaient reconnaître aux chefs-d'œuvre du poète d'autre mérite que celui d'être bien joués, ces éloges du moins, qui supposent un bon accueil fait aux interprètes de la tragédie nouvelle, nous donnent à penser que les spectateurs s'abstinrent de manifestations hostiles contre la pièce elle-même. Robinet, qui le di-
manche 1 5 décembre assistait à la seconde représentation , ne dit pas un mot non plus qui permette de croire à une chute de Britannicua , Il loue le style magnifujue des \ers de Racine, bien supérieurs, selon lui, à ceux mêmes Amlromaqae ; il est moins content, il est vrai, de l'économie de la pièce, de la conception du sujet; et quoiqu'il se récuse, afin de n'être pas juge et partie, ayant lui-même composé un Britannicus ^ il se déclare forcé d'avouer qu'il a plus varié sa matière, mis plus de passion et de véhémence dans le caractère de Néron et d'Agrippine, mieux préparé chaque incident, et moins précipité la catastrophe^. Mais quelque supériorité qu'il se décerne à lui-mênie avec une outrecuidance si grotesque , ce n'est pas un rival à terre qu'il accable ainsi. Evidemment, malgré tous les défauts que Robinet y a découverts, la tragédie de Racine se soutient encore sur la scène. Cependant il est certain qu'elle ne s'y soutint pas longtemps, et que la froideur du public en fit disparaître pour quelque temps un chef-d'œuvre dont l'auteur ne craignait pas de dire qu'il n'avait rien fait de plus solide. Racine lui-même convient de son premier désappointement. « J'avoue, dit-il dans sa seconde préface, que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances. » Si dans sa première préface il ne fait pas précisément le même aveu, s'il y parle des applaudissements qu'il a reçus, et dont la vivacité a égalé celle des attaques, plus t échaînées que jamais, il n'y peut cacher la blessure que l'injustice lui a faite : c'est une protestation de vaincu, malheureusement trop emportée et qui va beaucoup trop loin dans les représailles, puisqu'à une objection de Corneille, « faite, dit-il, avec chaleur, » il répond par des allusions trèsblessantes à plusieurs des tragédies du grand poète, et un peu plus loin lui applique évidemment les plaintes de Térence contre a les critiques d'un vieux poète malintentionné. » Monchesnay confirme par son témoignage ce que les préfaces de Racine auraient suffi pour nous apprendre : « Cette tragédie, dit-il, n'eut pas d'abord un succès proportionné à son mérite^. \ De liéris, dans son Dictionnaire portatif des théâtres ^, dit que
1. Lettre en vers du 21 décembre 1669. — 2. Bolseana^ p. 106. 3. Dictionnaire porlatlf des théâtres (2 vol. in- 12, à Paris, chez C. A. Jombert, M.DCC.LIV), tome 1, au mot Briiannicus.
Britannicas tomba à la huitième représentation; il n'aurait pas été plus loin que la cinquième, s'il fallait en croire la Préface des éditeurs qui précède cette tragédie dans l'édition de Luneau de Boisjermain. Toutes ces assertions, qui se produisent sans preuves, ne sont pas d'un temps assez voisin des faits pour être acceptées avec pleine confiance. Mais quoique nous ne puissions compter avec certitude le nombre des représentations de la pièce dans sa nouveauté, on voit que la tradition générale et constante est qu'elles furent bientôt arrêtées.
La beauté des vers avait cependant frappé tout le monde : les juges les plus prévenus, et ceux dont le goût était le moins délicat, n'avaient pu la méconnaître. Nous avons vu que les auteurs jaloux, dontBoursault recueillit les sentiments, avouaient que « les vers étoient fort épurés. » De son côté Robinet répétait ce qu'il avait sans doute entendu dire partout sur la magnificence du style. Tel était aussi, ce qui a un peu plus d'autorité, le jugement de Boileau; Brossette le rapporte en ces termes . « Britannicas est la pièce de Racine dont les vers sont les plus finis*. » Monchesnay avait entendu Boileau dire quelque chose d'à peu près semblable, avec une expression assez singulière, il est vrai, mais qui se laisse bien comprendre • « M. Despréaux disoit que son ami n'avoit jamais fait des vers plus sentencieux ^. »
Mais les plus beaux vers ne suffisent pas pour le succès d'une pièce de théâtre. Les grandes qualités dramatiques, celles qui saisissent surtout le spectateur, manquaient-elles à la tragédie de Racine? L'action en était-elle dénuée d'intérêt? La pièce était-elle mal conduite, les caractères sans vérité et sans relief? Qui l'oserait soutenir aujourd'hui? C'est un fait cependant que, dans les premiers temps des représentations de Britannicus^ on s'attacha surtout à censurer l'action et les caractères; et soit que tant d'attaques fussent parvenues à égarer le jugement du public, soit que les beautés sévères d'une grande composition historique se trouvassent trop inaccessibles à la foule des esprits médiocres, les censeurs eurent d'abord gain de cause ; et la pièce parut ne pouvoir vivre longtemps, parce qu'elle fut jugée froide.