‹ Œuvres;Chapitre 179 sur 422 · Voyez notre tome I, p · texte numérisé non relu

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infinies pour recevoir une vestale. Il disoil encore que Britannîcus est trop petit devant Néron. » Ces objections, qu'en tout cas d'autres que Boileau ont proposées, n'étaient pas au nombre des plus insoutenables qu'on eût soulevées. Il se peut, malgré les doutes de Louis Racine, qu'elles aient été réellement recueillies de la bouche de Boileau, mais sans doute mieux exprimées, lî n'y a dans le dénoûm.ent aucune puérilité (Boileau n'a rien pu dire de pareil), mais, ce nous semble, quelque longueur; et il n'est pas d'un efFet assez puissant, malgré d'admirables beautés de détail. Ajoutons qu'il était plus facile de s'excuser, comme Racine l'a fait, sur la petite faute commise en n'observant pas avec assez d'exactitude l'âge où l'on était reçu dans le collège àe§ Vestales (car les droits d'un poëte s'étendent très-légitimement jusquW une licence de ce genre), que d'échapper au reproche du grave anachronisme de mœurs, si souvent adressé à cette amante au désespoir qui cherche dans la vie religieuse un refuge à sa douleur et un asile contre les persécutions d'un ravisseur : le siècle des Miramion et des la Vallière prend un peu trop ici la place de l'âge des Césars.

Il est loin d'être vrai que Britannicus soit petit devant Néron; car l'âme généreuse et noble du malheureux prince ne manque pas de grandeur, et la scélératesse de Néron n'en peut avoir aucune. Mais ce que le grand critique disait apparemment, ce qu'il devait sentir, c'est que l'amant de Junie est une de ces figures de pâles soupirants dont Racine, avec tout son art exquis et charmant, pouvait à peine relever la fadeur.

Nous craindrions plutôt d'avoir fait à la critique trop de concessions sur ces défauts que d'avoir cherché à les pallier. Mais fussent-ils incontestables , ils ne sauraient suffire pour faire refuser à Britannicus tout autre mérite que celui des beaux vers. Combien de scènes de cette- tragédie , par leur beauté fièû-e, leur élévation, leur profondeur, ne craignent pas la comparaison avec les grandes scènes politiques de Corneille ! Jamais Racine, tout en gardant les qualités qui lui sont propres, ne s'est montré aussi heureusement l'émule du grand poëte qu'il avait, dans ses deux premières pièces, imité avec plus d'efforts , mais sans pouvoir saisir aussi bien quelques-uns des traits les plus marquants de ce génie sublime. Racine avait à lutter avec un autre génie, avec celui que Rousseau nommait

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très-bien on rude jouteur. Sa pièce est pleine de pensées empruntées à Tacite, de passages qui sont presque traduits du grand historien latin ; mais ils y sont fondus si naturellement que jamais conception originale ne parut avoir plus de spontanéité : il cesse d'y avoir traduction lorsque l'inspiration reçue est à la fois si continue, si libre et si large. La plupart des caractères sont tracés de main de maître. Racine, nous le croyons, a très-bien défendu lui-même celui qu'il donne à Néron, ce monstre naissant. Burrhus, dit-on, plaisait singulièrement à Boilean, comme une des plus nobles images de la \ertu, et sa prédilection pour ce personnage, parmi tous ceux de la pièce, semble attestée par un des vers de son Èpîtrc à Racine. Sans doute l'honnêteté de Burrhus, au milieu de la corruption qui l'entoure, admet parfois quelques accommodements; mais c'est par là que la peinture de cette sagesse de cour est surtout vraie. La bassesse et la perfidie de Narcisse sont d'une effrayante vérité, que l'on regarde cette vérité comme générale et humaine, ou comme retraçant le caractère d'une époque : Narcisse est l'Iago de notre théâtre classique, et Fart d'insinuer le poison dans les cœurs n'est assurément pas mis en scène avec des traits plus profonds dans Shakspeare que dans Racine. Mais la préférence que l'auteur de Britannicus nous paraît avoir eue pour le personnage d'Agrippine est bien naturelle, et il n'y a pas lieu de s'étonner lorsqu'il dit : « C'est elle que je me suis surtout efibrcé de bien exprimer. » On l'a critiquée de notre temps comme bien adoucie dans ses vices, beaucoup trop lavée de sa hideuse corruption impériale, et, dans son ambition qui a perdu sa monstrueuse énergie, ne nous montrant plus la mère incestueuse. Mais la loi de l'histoire et celle du poëme dramatique ne sont pas semblables; on le pensait du moins au temps de Racine; si nous avons changé tout cela, ce que l'art a pu y gagner n'est pas démontré pour tout le monde. L'Agrippine de Racine n'est pas du moins scrupuleuse à l'excès. Quoique le poète ait fait un choix parmi les traits de cette physionomie, telle que Tacite l'a dépeinte, ceux que les conditions moins libres de son art lui ont permis d'emprunter à l'historien, sont restés, dans sa tragédie, dignes d'un si grand modèle. L'ambition et l'orgueil, avec les caractères particuliers que ces passions prennent dans une âme féminine, n'ont

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jamais été étudiés avec cette finesse d'analyse et exprimés avec cette sûreté de touche, cette vérité d'accent.

Avec des caractères si vivants, si nouveaux au théâtre, et de si belles scènes, une tragédie peut-elle manquer d'intérêt, fût-il vrai qu'elle n'excitât pas assez la terreur et la pitié? Est-il permis de n'y voir qu'une tragédie de cabinet? Non, sans doute ; mais il était naturel qu'elle plût surtout aux connaisseurs. Voltaire, à propos de Britannicus ^ a souvent répété ce mot, qui est celui de Racine lui-même dans sa seconde préface. Le même Voltaire, dans une de ses lettres, donnant à sa pensée la forme, plus piquante qu'exacte, que comporte volontiers la correspondance familière, a dit : « La politique est une fort bonne chose, mais elle ne réussit guère dans les tragédies.... Tacite est fort bon au coin du feu, mais ne serait guère à sa place sur la scène ^. » Cette boutade, prise trop au sérieux, condamnerait une bonne partie du théâtre de Corneille dans ce qu'il a de si justement admiré. En vain dira-t-on que ces grandes peintures de l'histoire, qui se déroulent et s'achèvent en tableaux successifs, perdent beaucoup à être resserrées dans le cadre plus étroit de la tragédie, et que les hommes assemblés au théâtre y attendent un autre plaisir que celui d'une profonde étude politique. Les plus illustres tragiques modernes ont su plus d'une fois prouver que l'histoire et la politique peuvent être d'un grand intérêt sur la scène. Qu'on ne croie pas d'ailleurs que Voltaire ait médiocrement goûté Britannicus . Toutes les fois qu'il en a parlé ^, il l'a fait en jugeant très-sévère-

1. Lettre à M. le marquis de Chauvelin, 9 octobre 1764. {OEmres complètes de Voltaire, tome LXII, p. 44-)

2. Voyez particuHèrement, dans les OEmres complètes de Voltaire^ la Préface du Triumvirat ^ tome VIII , p. 80 ; les Remarques sur le second discours de Corneille j tome XXXVI, p. 5i i et 5i2 ; les Remarques sur Bérénice , préface du commentateur ^ même tome, p. 385 et 386. Dans ces différents passages, Voltaire, tout en faisant ses réserves sur plusieurs points, laisse la plus grande part à la juste admiration. Ainsi, dans le dernier de ceux auxquels nous venons de renvoyer le lecteur, il dit, après quelques critiques : « Ce n'est qu'avec le temps que les connaisseurs firent revenir le public. On vit que cette pièce était la peinture fidèle de la cour de Néron. On admira enfin toute l'énergie de Tacite exprimée dans des vers dignes de Virgile. On com-

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ment sans doute le fond même et le nœud de l'action , et quelques-uns de ses incidents, mais avec une vive admiration des beautés que découvrent dans cette tragédie les appréciateurs éclairés, ceux qui ne demandent pas, dans une pièce de théâtre, tout leur plaisir à l'émotion sensible, mais aussi à la réflexion.

Il est à regretter que nous n'ayons plus les registres de l'Hôtel de Bourgogne, qui, pour le nombre des représentations dans les premières années, nous auraient permis de comparer Britannicus avec les autres pièces de Racine, et nous auraient fait connaître combien de temps avait duré l'injustice du public. Nous apprenons du moins par la seconde préface de Racine, publiée au commencement de 1676*, que cette tragédie était alors celle du même poëte a que la cour et le public revoyoient le plus volontiers. » A l'époque oii le Registre de la Grange peut constater les représentations de Britannicus ^ nous en trouvons deux en 1679, cinq en 1680, cinq en 1681, quatre en 1682, une en i683, cinq en 1684. Il semble qu'un si admirable tableau d'histoire ait plu surtout à la cour, où mieux qu'ailleurs on pouvait sentir avec quelle vérité sont peintes l'ambition et la vanité d'Agrippine, la perfidie de Narcisse, l'adroite et circonspecte vertu de Burrhus. Nous voyons que Britannicus fut joué à Versailles le 9 mai 1681, à Saint-Germain le 4 décembre de la même année; l'année suivante, à Saint-Cloud, le 21 avril, et à Fontainebleau au mois d'octobre; à Chambord le 29 septembre 1684. Cette tragédie fat la première que l'on fit voir au duc de Bourgogne et à ses frères : ce fut le 17 novembre 1698, à Versailles ^. On la joua aussi à Fontainebleau, le

prit que Britannicus et Junie ne devaient pas avoir un autre caractère. On démêla dans Agrippine des beautés vraies, solides, qui ne sont ni gigantesques, ni hors de la nature.... Le développement du caractère de Néron fut regardé comme un chef-d'œuvre. On convînt que le rôle de Burrhus est admirable d'un bout à l'autre, et qu'il n'y a rien de ce genre dans toute l'antiquité. Britannicus fut la pièce des connaisseurs , qui conviennent des défauts, et qui apprécient les beautés. »

I. L'Achevé d'imprimer de cette édition est du dernier décembre 1675.

?.. Journal de Dangeau, lundi 17 novembre 1698.

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17 octobre 1708 ^. Devons-nous croire que Louis XIV ait été tellement frappé des premières représentations de cette éloquente tragédie que de quelques-uns de ses beaux vers il ait, comme on l'a dit, tiré pour lui-même une leçon qui ne devait plus être oubliée? Tout le monde connaît ce passage d'une lettre écrite par Boileau en septembre 1707 à Monchesnay : « Un grand prince, qui avoit dansé à plusieurs ballets, ayant vu jouer le Britannicus de M. Racine, où la fureur de Néron à monter sur le théâtre est si bien attaquée, il ne dansa plus à aucun ballet, non pas même au temps du carnaval. » Quelque autorité qu'il faille reconnaître au témoignage de Boileau , il n'a pas convaincu tout le monde. On y a opposé ce fait qiie Louis XIV, en 1670, deux mois après la représentation de Britannicus, s'était encore montré dans le ballet des Amants magnifiques. Mais la réponse qui a été faite à cette objection nous parait concluante ^. Bien que dans la pièce imprimée de Molière les indications sur les personnes qui figuraient dans les entrées de ballet, semblent constater que le Roi prenait part aux intermèdes, et y représentait Neptune et Apollon, une lettre en vers de Robinet, du i5 février 1670, nous apprend qu'il avait renoncé aux rôles d'abord acceptés par lui, et qu'il fit danser et ne dansa point. Il reste tout au plus à dire, comme on l'a fait% en citant une autre lettre de la même gazette rimée, en date du 9 mars 1 669, que Louis XIV, avant le temps de Britannicus, ayant déjà à peu près cessé de danser en public, le sermon du poète était prêché à un converti. Du reste la gloire de Racine peut se passer de l'anecdote que l'on conteste. Ce qui n'est pas douteux, c'est le grand succès que sa tragédie avait à la cour.

Le jugement plus équitable qu'après un premier moment de surprise les contemporains de Racine avaient fini par porter de Britannicus n'a pas été démenti par les temps qui ont suivi. Non-seulement cette pièce a continué d'avoir en sa faveur les suffrages des juges éclairés, pour qui Voltaire la croyait sur-

I. Journal de Dangeau, mercredi 17 octobre 1708; et Mercure de novembre 1703.

1. Voyez les Ennemis de Racine^ par M. Deltour, p. 224 et 225. 3. VEsprit de l'histoire, par M. Édouard Fournier, p. 196 et 197.

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tout faite, mais elle a toujours été d'un grand effet au théâtre ; et cette fois Tacite s'est trouvé n'être pas seulement bon au coin du feu. On en peut donner pour preuve les triomphes éclatants dontBritnnnicus a été l'occasion pour plusieurs acteurs. Rappelons quelques-uns des souvenirs que les plus renommés d'entre eux ont laissés dans les principaux rôles.

On a vu par le récit de Boursault que la des OEillets s'était surpassée dans le personnage d'Agrippine, et que Floridor avait été très-admiré dans celui de Néron. Si l'on en croit le Boleeana^ Floridor ne put longtemps tenir ce rôle, où, malgré l'excellence de son jeu, il faisait tort à la pièce, et cela pour une raison très-étrange , qui donnerait à penser que Piacine avait affaire à im parterre très-naïf . « M. Despréaux , dit Monchesnay, m'apprit une circonstance assez particulière sur cette tragédie.... Le rôle de Néron y étoit joué par Floridor, le meilleur comédien de son siècle; mais comme c'étoit un acteur aimé du public, tout le monde souffroit de lui voir représenter Néron, et d'être obligé de lui vouloir du mal. Cela fut cause qu'on donna le rôle à un acteur moins chéri ; et la pièce s'en trouva mieux ^. »

Lorsque Baron faisait partie de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, où il était entré en 1678, après la mort de Molière, il eut, dit-on, l'ambition de jouer le rôle de Néron. Celui de Britannicus convenait mieux alors à sa jeunesse ; il fallut cependant un ordre du Roi pour le forcer à le remplir. Après avoir quitté le théâtre en 169 1, il y remonta au bout de vingt-neuf ans, en 1720. Pour sa rentrée il choisit ce même rôle de Britannicus, qu'il avait autrefois dédaigné, et pour lequel il semble qu'il fût alors bien vieux, étant âgé de soixante-sept ans. 11 n'avait du moins avec les années rien perdu de son merveilleux talent. Il voulut dans le même temps satisfaire enfin son désir de représenter le personnage de Néron. Tous les rôles de cette tragédie de Britannicus le tentaient : il est dit dans les Mémoires de Préville qu'il se chargea aussi de celui de Burrhus.

Beaubourg , qui avait paru sur la scène après la première retraite de Baron, joua Néron avec un grand succès. Il n'avait point le jeu correct et naturel du fameux comédien formé par

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