A» MONSEIGNEUR LE DUC DE GHEVREUSE
Monseigneur ,
Vous serez peut-être étonné de voir votre nom à la tête de cet ouvrage ; et si je vous avois demandé la permission de vous Foffrir, je doute si je Faurois obtenue. Mais ce seroit être en quelque sorte ingrat que de cacher plus longtemps au monde les bontés dont vous m'avez toujours honoré. Quelle apparence qu'un homme qui ne
1. Nous suivons, comme pour toutes les épîtres dédicatoires , le texte de l'édition originale. Nous l'avons comparé à celui d'un manuscrit donné, comme autographe, à la bibliothèque de la ville de Lyon par M. Monfalcon. Ce manuscrit n'est pas entièrement conforme à la première édition de Britannicus^ la seule des anciennes qui contienne l'épître, mais à celle de ijSfi. Nous avons déjà fait la même remarque au sujet de la dédicace de la Thébaïde (tome I, p. 889, note i). Voyez aussi plus haut, dans le tome II (p. 3o, note i), ce que nous avons dit de l'épître d^Androniaque.
2. Charles-Honoré d'Albert, duc de Luyues, de Clievreuse et de Chaulnes, était né le 7 octobre 1646. Il mourut le 5 novembre 171 2. ïl avait été, comme Racine, mais plus tard que lui, élève de Lancelot. Racine l'avait connu très-jeune à l'hôtel de Luynes , et c'est de lui qu'il parle dans ses lettres de 166 1 , sous le nom de Monsieur le Marquis. On connaît la liaison si étroite du duc de Chevreuse avec le duc de Beauvilîers et Féneloa , et l'influence de ces trois hommes de bien sur le duc de Bourgogne. Saint-Simon a dit du duc de Chevreuse qtfil était « né avec beaucoup d'esprit naturel, d'agrément dans l'esprit,... de facilité pour le travail et pour toutes sortes de sciences. » {Mémoires , tome X, p. 266. Mais ce qu'en lui il a loué surtout , d'accord en cela avec tous les témoignages et avec les éloge» que lui donne ici Racine, ce sont ses vertus, la droiture de son cœur, G sa douceur, sa mesure, sa modestie. » {Ihidem, tome VI, p. iS5.)
BRIÏAINNICUS.
travaille que pour la gloire se puisse taire d'une protection aussi glorieuse que la vôtre ? Non , Monseigneur , il m'est trop avantageux que l'on sache que mes amis mêmes ne vous sont pas indifférents, que vous prenez part à tous mes ouvrages*, et que vous m'avez procuré l'honneur de lire celui-ci devant un homme dont toutes les heures sont précieuses^. Vous fûtes témoin avec quelle pénétration d'esprit il jugea de l'économie de la pièce , et combien l'idée qu'il s'est formée d'une excellente tragédie est au delà de tout ce que j'en ai pu concevoir. Ne craignez pas, Monseigneur, que je m'engage plus avant, et que n'osant le louer en face, je m'adresse à vous pour le louer avec plus de liberté. Je sais qu'il seroit dangereux de le fatiguer de ses louanges; et j'ose dire que cette même modestie, qui vous est commune avec lui, n'est pas un des moindres liens qui vous attachent l'un à l'autre. La modération n'est qu'une vertu ordinaire quand elle ne se rencontre qu'avec des qualités ordinaires. Mais qu'avec toutes les qualités et du cœur et de l'esprit, qu'avec un jugement qui , ce semble , ne devroit être le
1. Prendre part peut bien signifier simplement ici prendre intérêt. li nous semble peu probable que le duc de Chevreuse ait eu quelque part aux ouvrages de Racine. De Yisé semble, il est vrai, insinuer dans son Mercure qu'un sage , un Socrate collaborait avec notre poêle. Chevreuse était un sage; mais à l'époque où fut composé Britannicus, il était bien jeune pour qu'on pût le reconnaître sous le nom de Socrate. Quoi qu'ail en soit, voici le passage du Mercure galant de 1672, écrit à propos de Bajazet : « Ses amis {tes amis de Racine) le placent entre Sophocle et Euripide, aux pièces duquel il semble que Diogène Laërce veuille nous faire entendre que Socrate avait la meilleure part des plus beaux endroits. »
2. Racine désigne clairement ici Colbert, dont le duc de Chevreuse avait épousé la fille aînée en 1667. Colbert ne passe pas pour avoir été aussi bon juge des choses de l'esprit que le dit Racine dans ce passage. Mais il avait donné des pensions aux gens de lettres , et Racine lui devait de la reconnaissance.
ÉPÎTRE
fruit que de l'expérience de plusieurs années, qu'avec mille belles connoissances que vous ne sauriez cacher à vos amis particuliers, vous ayez encore cette sage retenue que tout le monde admire en vous , c'est sans doute une vertu rare en un siècle où Ton fait vanité des moindres choses. Mais je me laisse emporter insensiblement à la tentation de parler de vous. Il faut qu'elle soit bien violente , puisque je n'ai pu y résister dans une lettre où je n'avois autre dessein que de vous témoigner avec combien de respect je suis ,