ACTE I, SCÈNE I
Il îa gouverne en père. Enfin Néron naissant
A toutes les vertus d'Auguste vieillissant*. 3o
AGRIPPINE
Non , non, mon intérêt ne me rend point injuste :
Q commence , il est vrai , par où finit Auguste ;
Mais crains que l'avenir détruisant le passé,
[l ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé.
Il se déguise en vain : je lis sur son visage 3 5
Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage ^.
Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang
La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc*.
Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices :
De Rome, pour un temps, Gaïus'' fut les délices; 40
Mais sa feinte bonté se tournant en fureur.
Les délices de Rome en devinrent l'horreur.
Que m'importe, après tout, que Néron, plus fidèle,
D'une longue vertu laisse un jour le modèle ?
1 . Sénèque, dans son traité qui a pour titre Clementia (livre I, chapitre xi) , allant plus loin encore dans la même pensée, dit que personne n'oserait comparer la Tieillesse elle-même d'Auguste avec la douceur des jeunes années de Néron : « Comparare nemo mansuetudini tuse audebit divum Augustum, etiam si « in certamenjuvenilium annorum deduxerit senectutem plus quam maturam. »
2. Suétone (Zy'ero/^ , chapitres ii-v) peint sous les mêmes traits les Domitius. Il remonte jusqu'au quatrième aïeul de Néron, Cneius Domitius JEnobarbus, tribun du peuple l'an de Rome 65o, dont l'orateur Crassus disait qu'il ne fallait pas s'étonner s'il avait une barbe d'airain , parce qu'il avait un visage de fer et un cœur de plomb, c'est-à-dire, l'impudence et l'insensibilité. Le même historien représente le trisaïeul de Néron, Lucius Domitius, tué à Pliarsale, comme un homme d'humeur farouche, vir ingeido truci. Le moins mauvais de la famille fut, suivant lui, le bisaïeul, qui changea souvent de parti dans les guerres civiles. Quant au grand-père, orgueilleux, prodigue, cruel, il montra dans les jeux de gladiateurs qu'il donna une telle férocité qu'Auguste dut la réprimer. Le plus méchant de tous ces Domitius fut le père de Néron, Cneius Domitius jEnobarbus. Suétone rapporte de lui des traits révoltants de barbarie.
3. Agrippine était fille de l'illustre Germanicus , petite-fille de Claudius Drusus Néron, arrière-petite-fille de Tibérius Claudius Néron , premier mari de Livie. Parmi ces fiers Nérons, ses ancêtres, qui étaient de l'illustre famille des Claudius, était le vainqueur d'Asdrubal, C. Claudius Néron.
4. Caïus, fils de Germanicus, et par conséquent frère d'Agrippine, est cet empereur qu'on désigne d'ordinaire par son surnom de Caligula.
J. Racine, ii 17
BRITANNICUS
Ai-je mis dans sa main le timon de TÉtat 45
Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ?
Ah! que de la patrie il soit, s'il veut, le père;
Mais qu'il songe un peu plus qii'Agrippine est sa mère.
De quel nom cependant pouvons-nous appeler
L'attentat que le jour vient de nous révéler ? 5 o
Il sait , car leur amour ne peut être ignorée,
Que de Britannicus Junie est adorée ;
Et ce même Néron , que la vertu conduit,
Fait enlever Junie au milieu de la nuit.
Que veut-il ? Est-ce haine , est-ce amour qui l'inspire ? 5 5
Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire
Ou plutôt n'est-ce point que sa malignité
Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté?
ALBINE
Tous leur appui , Madame ?
AGRIPriNE.
Arrête , chère Albine.
Je sais que j'ai moi seule avancé leur ruine; 60 Que du trône, où le sang l'a du faire monter, Britannicus par moi s'est vu précipiter. Par moi seule, éloigné de l'hymen d'Oclavie^ Le frère de Junie abandonna la vie , Siianus, sur qui Claude avoit jeté les yeux, 6 5
Et qui comptoit Auguste au rang de ses aïeux ^. Néron jouit de tout; et moi, pour récompense,
1. L'empereur Claude avait fiancé à Lucius Siianus sa fille Octavie. Agripj)ine , dont le mariage avec Claude n'était pas encore célél)ré, mais déjà résolu, voulut enlever Octavie à Siianus, pour la marier à Domitius. Elle lit accuser d'iuceste Siianus et sa sœur Junia Calvina. Le jour même du mariage d'Agrippiiie cl de Claude, Siianus se donna la mort. Voyez Tacite, Annales^ livre XII, chapitres m, iv et viii.
a. Lucius Siianus était fds d'Emilia Lépida , arrière-petite-Cllc d'Auguste. Julie, fille d'Auguste, et Ceirmie d'Agrip])a, avait eu une fille, qui portait aussi |e n( m de Julie, et qui fut mariée à L. Emilius Paulus : de ce mariage était née Ja mtre de Siianus.