ACTE I, SCÈNE II
Que prélenclez-vous donc ? Pensez-vous que ma voix
Ait fait un empereur pour m'en imposer trois ?
Néron n'est plus enfant : n'est-il pas temps qu'il règne ?
Jusqu'à quand voulez-vous que l'Empereur vous craigne?
Ne sauroit-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux ?
Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux* ?
Qu'il choisisse , s'il veut, d'Auguste ou de Tibère ;
Qu'il imite, s'il peut, Germanicus, mon père.
Parmi tant de héros je n'ose me placer; i6 5
Mais il est des vertus que je lui puis tracer.
Je puis l'instruire au moins combien sa confidence
Entre un sujet et lui doit laisser de distance.
BURRHUS
Je ne m'étois chargé dans cette occasion
Que d'excuser César d'une seule action. 17 -»
Mais puisque sans vouloir que je le justifie
Vous me rendez garant du reste de sa vie,
Je répondrai , Madame , avec la liberté
D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
Vous m'avez de César confié la jeunesse, 1 7 5
Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse.
un exemple unique jusqu'alors d'une femme fille d'un César (Germanicus), sœur, épouse et mère de souverains (Caligula, Claude et Néron) : <c Quam « iraperatore genitam , sororera ejus qui rerum potitus sit et conjugem et « matrem fuisse, unicum ad hune diem exemplum est. » [Annales, livre Xîl, chapitre xlii.) — Dans Athalie (vers 447) Racine a dit aussi :
Hé quoi? vous de nos rois et la femme et la mère.
Et Bossuet, ààn?,V Oraison funèbre de Henriette de France : «Une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants. » Cette oraison funèbre fut prononcée le 16 novembre 1669, un mois seulement avant la première représentation de Britannicus. L'orateur et le poète se sont rencontrés, sans qu'on puisse croire que l'un ait imité l'autre.
I. Ce langage est, dans Tacite, celui des ennemis de Sénèque : « Quem ad a finem nihil in republica clarum fore, quod non ab illo reperiri credatur ? « Certe finitam Neronis pueritiam, et robur juventœ adesse ; exueret ma- « gistrum , satis amplis doctoi-il)us instructus , majoribus suis. » [Annales j livre XIV, chapitre lu.)
BRITANNICUS
Mais vous avois-je fait serment de le trahir,
D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir ?
Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde.
Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde. i8o
J'en dois compte, Madame, à l'empire romain,
Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main.
Ah ! si dans l'ignorance il le falloit instruire,
N'avoit-on que Sénèque et moi pour le séduire ?
Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs ? 1 8 5
Falloit-il dans l'exil chercher des corrupteurs?
La cour de Claudius , en esclaves fertile ,
Pour deux que l'on cherchoit, en eût présenté mille ,
Qui tous auroient brigué l'honneur de l'avilir :
Dans une longue enfance ils l'auroient fait vieillir. 190
De quoi vous plaignez- vous , Madame ? On vous révère.
Ainsi que par César, on jure par sa mère* .
L'Empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour
Mettre à vos pieds l'Empire , et grossir votre cour.
Mais le doit-il , Madame ? et sa reconnoissance 1 9 5
Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ?
Toujours humble, toujours le timide Néron,
N'ose-t-il être Auguste et César que de nom ?
Vous le dirai-je enfin ? Rome le justifie.
Rome, à trois affranchis si longtemps asservie^, 200
A peine respirant du joug qu'elle a porté ,
Du règne de Néron compte sa liberté.
1 . Dans la lettre , rédigée , affirmait-on , par Sénèque , que Néron écrivit au sénat après la mort d'Agrippine , il était seulement dit que celle-ci était accusée d'avoir espéré que les cohortes prétoriennes jureraient par son nom : a Quod consortium imperii, juraturasque in feminœ verba prœtorias cohorte tes speravisset. » (Tacite, Annales, livre XIV, chapitre xi.)
2. Les trois affranchis de Claude que Racine a eus en vue sont ceux dont parle Tacite au chapitre xxix du livre XI et au chapitre l du livre XII des Annales : Narcisse, Pallas et Calliste. Suétone {Claude, chapitre xxviii), et Sénèque dans VApocolokyntose en nomment plusieurs autres.