AGRIPPINE, NÉRON
AGRIPPINE , s'asseyant.
Approchez-vous , Néron , et prenez votre place * . 1 1 1 5 On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. J'ignore de quel crime on a pu me noircir : De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.
Yous régnez. Vous savez combien votre naissance Entre l'Empire et vous avoit mis de distance. 1120 Les droits de mes aïeux , que Rome a consacrés , Etoient même, sans moi, d'inutiles degrés. Quand de Britannicus la mère condamnée ^ Laissa de Claudius disputer l'iiyménée , Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix , 1125 Qui de ses afFranchis mendièrent les voix, Je souhaitai son lit, dans la seule pensée De vous laisser au trône où je serois placée. Je fléchis mon orgueil, j'allai prier Pallas. Son maître, chaque jour caressé dans mes bras, n 3o Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce L'amour où je voulois amener sa tendresse.
1. Voltaire, dans son commentaire de Rodogune (acte II, scène m), dit qu' « il semble que Racine ait pris en quelque chose le discours de Cléopatre à ses enfants pour modèle du grand discours d'Agrippine à INéron. » Il est certain que la situation offre dans les deux scènes des rapports frappants. Cléopatre, qui a trempé dans le meurtre de Wicanor, son époux, se vante, comme Agrippine , do son crime ; et c'est, comme le dit Corneille dans VExa^ men de sa tragédie, « pour remettre à ses fils devant les yeux combien ils lui ont d'obligation. » Si la rencontre n'est pas fortuite, et que Racine ait imité Corneille, il l'a imité en maître et avec une incontestaljle originalité. Voltaire fait remarquer dans la scène de Corneille une grande supériorité d'intérêt; mais, comme peinture de caractère, achevée dans toutes ses nuances, on ne peut rien mettre au-dessus de la scène de Racine.