‹ Œuvres;Chapitre 255 sur 422 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

Avec de longs regards se tournent vers les cieux? Qu est-ce que vous craignez?

JUNIE

Je l'ignore moi-même ;

Mais je crains.

BRITANNICUS

Vous m'aimez ?

JUNIE

Hélas ! si je vous aime?

BRITANNICUS

Néron ne trouble plus notre félicité. i5o5

JUNIE

Mais me répondez- vous de sa sincérité ?

Quoi? vous le soupçonnez d'une haine couverte ?

JUNIE

Néron m'aimoit tantôt, il juroit votre perte;

Il me fuit, il vous clierctie : un si grand changement

Peut-il être, Seigneur, l'ouvrage d'un moment? i 5 i o

BRITANNICUS

Cet ouvrage , Madame , est un coup d'Agrippine :

Elle a cru que ma perte entraînoit sa ruine.

Grâce aux préventions de son esprit jaloux ,

Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.

Je m'en fie aux transports qu'elle m'a fait paraître* ; i 5 1 5

Je m'en fie à Burrhus; j'en crois même son maître :

Je crois qu'à mon exemple impuissant à trahir,

Il hait à cœur ouvert, ou cesse de haïr.

JUNIE

Seigneur, ne jugez pas de son cœur par le vôtre :

Sur des pas différents vous marchez l'un et l'autre. 1 520

I . Il y a paraître [paraistre) dans toutes les éditions publiées du vivant de Racine.

Je ne connois Néron et la cour que d'un jour ; Mais , si je l'ose dire, hélas ! dans cette cour Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense ! Que la bouche et le cœur sont peu d'intelligence ! Avec combien de joie on y trahit sa foi ! 1 52 5

Quel séjour étranger et pour vous et pour moi î

BRITANNICUS

Mais que son amitié soit véritable ou feinte,

Si vous craignez Néron , lui-même est-il sans crainte ?

Non, non, il n'ira point, par un lâche attentat,

Soulever contre lui le peuple et le sénat. 1 53o

Que dis-je? Il reconnoît sa dernière injustice.

Ses remords ont paru , même aux yeux de Narcisse.

Ah ! s'il vous avoit dit , ma princesse, à quel point

JUNIE

Mais Narcisse, Seigneur, ne vous trahit-il point?

BRITANNICUS

Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s'en défie* ? 1 5 3 5

JUNIE

Et que sais-je? Il y va, Seigneur, de votre vie. Tout m'est suspect : je crains que tout ne soit séduit; Je crains Néron; je crains le malheur qui me suit. D'un noir pressentiment malgré moi prévenue, Je vous laisse à regret éloigner de ma vue ^. i 540

1 . Far. Lui, me trahir ? Hé quoi ! vous voulez donc, Madame, Qu'à d'éternels soupçons j'abandonne mon âme ?

Seul de tous mes amis Naicisse m'est resté.

L'a-t-on vu de mon père oublier la bonté ?

S'est- il rendu, Madame, indigne de la mienne ?

Néron de temps en temps souffre qu'il l'entretienne,

Je le sais. Mais il peut, sans violer sa foi,

Tenir lieu d'interprète entre Néron et moi.

[Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s'en défie?] (1670)

2. Le gallicisme qui permet la suppression du pronom personnel devant l'infinitif d'un verbe réfléchi , dépendant des verbes laisser, voir, penser, et de quelques autres, a déjà été noté par nous aux vers i4iO d^Andromaque, des Plaideurs^ enfin 979 de Britannicus.

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