‹ Œuvres;Chapitre 270 sur 422 · I. Acte II, scène ii · texte numérisé non relu

I. Acte II, scène ii

NOTICE

croire que Racine, courtisan si fin, ne les aurait pas hasardées, s'il n'eût point cru que la princesse les approuvait. Plus que Corneille, dont il semblerait qu'elle pouvait prévoir, qu'elle souhaitait peut-être la défaite dans la lutte poétique provoquée par elle, Racine dut avoir la confidence de sa pensée, et comme son mot d'ordre. Henriette d'Angleterre avait été très-liée avec Marie Mancini par une amitié d'enfance; et lorsqu'après la mort de Mazarin Louis XIV revit souvent chez une autre nièce du ministre, chez Olympe Mancini, celle qui avait été l'objet de sa première passion et qu'il avait voulu épouser, Henriette assista plus d'une fois à ces soirées de l'hôtel de Soissons , si pleines de tendres souvenirs Il est vraisemblable qu'ellemême proposa ces souvenirs à notre poëte. Mais, si l'on adopte en même temps la supposition de Voltaire , quel charme pouvait-elle trouver à les mêler à ceux qui l'intéressaient plus directement? Nous ne chercherons pas à nous en rendre compte : l'étude des sentiments compliqués d'un cœur de femme ne peut être ici notre objet.

Corneille ne manqua pas de remplir à sa manière une des conditions du sujet, tel que la duchesse d'Orléans l'avait certainement entendu. On peut citer un passage de sa tragédie, où, comme il est dit dans la réponse à la Critique de l'abbé de Villars , « il a voulu copier son Tite sur notre invincible monarque ; » mais il ne fut pas averti, comme Racine, ou n'eut pas l'idée, comme lui, de mettre ouvertement sur la scène le roman des amours du grand Roi. Cette fois Racine laissa reconnaître bien autrement encore que dans V Jlexandre le modèle qu'il avait eu sous les yeux ; et il eut ol le bonheur, dit-il dans son épître à Colbert, de ne pas déplaire à Sa Majesté. » Louis XIV ne trouvait pas mauvais qu'on étalât en public les faiblesses , nous allions dire très-improprement les secrets, de son cœur. Pour l'avoir fait avec une étrange hardiesse , Benserade n'en était que plus en faveur. Il était loin d'avoir déplu par ses allusions aux amours du Roi et de la Vallière, avant même qu'ils fussent déclarés. Racine, ce qui était plus noble, n'eut du moins à peindre qu'un triomphe remporté sur la passion.

I. Les Nièces de Mazarin^ par Amédée Renée (i vol. in-S^, Paris, i856), p. 281.

BÉRÉNICE

Tel était l'état de l'esprit public en tout ce qui touchait au Roi, qu'il était permis de croire alors que le souvenir d'une anecdote de cour n'était pas au-dessous de la dignité de la tragédie. La chaire elle-même, la chaire de Bossuet, n'a-t-elle pas, treize ans après Bérénice, retenti de ce même souvenir? « Cessez, dit le grand orateur àdinsV Oraison funèbre de Marie-Thérèse, cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage. Que l'amour , qui semble aussi le vouloir troubler, cède lui-même. L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes, et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques , et qui donnent des espérances aux insensés ; mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. » Voilà tout le sujet de Bérénice déroulé devant un auditoire chrétien, sous les voûtes de Saint- Denis. Si Marie Mancini perdit un trône, et, après de si hautes espérances, dut se contenter de devenir la connétable Colonne, elle eut la consolation de voir ses douleurs immortalisées par l'éloquence et par la poésie.

Bérénice fut jouée sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne le ivendredi ai novembre 1670^ huit jours avant Tite et Bérénice de Corneille, que la troupe de Molière représenta le 28 novembre. Racine prenait ainsi l'avance sur son illustre concurrent. Un plus sérieux avantage lui était assuré par le talent de ses acteurs, très -supérieurs à ceux du Palais-Royal, comme, quelques années plus tard, Corneille s'en plaignait encore. Mais ce ne fut pas là ce qui rendit surtout les armes inégales : cette pièce commandée était, on l'a très-bien dit « dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine ; » Corneille, pour obéir, avait forcé son talent.

La date que nous venons de donner pour la première représentation de la tragédie de Racine n'est pas seulement celle que l'on trouve dans l'Histoire du Théâtre français; elle est bien établie dans la réponse qui fut faite à la Criticjue de l'abbé e Villars, qui avait par distraction daté du 17 novembre cette critique sous forme de lettre.

I. Portraits littéraires^ par M. Sainte-Beuve (édition de iSSa), tome I, p. 182.

NOTICE. 347

Le personnage de Bérénice avait été confié par le poète à la Champmeslé ; il semblait fait pour cette voix charmante dont la Fontaine a dit qu'elle allait droit au cœur. Floridor représenta Titus ; Champmeslé , Antiochus. Telle est la distribution des trois premiers rôles donnée par le Mercure du mois d'août 1724. Elle n'est pas douteuse. M. Aimé-Martin attribue à Brécourt le rôle d' Antiochus ; mais la Critique de Villars dément cette pure supposition : « Le roi de Comagène, y est-il dit, n'est introduit que pour faire perdre du temps, et pour donner un rôle ennuyeux et vide au mari de la Champmeslé. »

Le succès de Bérénice fut grand. Tandis que la pièce de Corneille se tramait péniblement jusqu'à la vingt-unième représentation, avec de très-médiocres recettes p^ur les dernières^, Racine put constater dans sa Préface que la trentième représentation de sa tragédie avait été aussi suivie que la première, et surtout qu'on avait en vain attaqué une pièce « honorée de tant de larmes. » Il ne s'en montra pas moins dans cette même préface très-irrité des injustes critiques auxquelles il était en butte. 11 y prit à partie avec un peu trop d'emportement celle qui fut la première en date, et que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner, la lettre sur Bérénice de l'abbé Montfaucon de Villars^. Ce libelle^ pour nous servir de l'expression de Racine lui-même, méritait peu cet honneur, et celui que lui a fait Mme de Sévigné de le trouver « fort plaisant et fort spirituel, » malgré « cinq ou six petits mots qui ne valent rien

I. Voyez la Notice de Tite et Bérénice, OEuvres de Corneille, tome VII, p. 195.

^ 2. Elle est insérée dans le Recueil de Granet, tome II, p. 188-207/ Mais l'édition de cette critique que nous citons dans nos notes sur Bérénice est l'édition originale, publiée au commencement de 1671 sous ce titre : a La Critique de Bérénice, à Paris, chez Louis Bilaine, Michel le Petit et Estieime Michault, M.DC.LXXI. » C'est un petit in-i2 de 41 pages, sans nom d'auteur. Il n'y a pas d'Achevé d'imprimer; mais le Pri(^ilege du Roj est en date du dernier jour de décembre 1670. La seconde lettre de Villars^, qui est la critique de la tragédie de Corneille, et qui parut une semaine après, a 40 pages. La préface de Racine semble avoir été écrite entre la publication de la première lettre et celle de la seconde. L'édition originale de Béré-

BÉRÉNICE

du tout'. » L'ironie est loin d'y être fine, et l'on n'y trouve guère que des chicanes de pédant. Pour y donner même une demi-approbation, comme Mme de Sévigiié s'y est laissé entraîner, il fallait être bien préoccupé des intérêts de Corneille, qui étaient alors en péril. Encore faut-il dire que Villars fit payer assez cher aux admirateurs de Corneille le plaisir que leur avaient causé toutes ses jolies épigrammes contre Racine; car, dans sa seconde lettre, il maltraita encore plus Tiie et Bérénice qu'il n'avait fait la tragédie rivale. Le seul endroit de sa première lettre où il ait peut-être attaqué dangereusement, quoique avec exagération, le côté faible de la pièce de Racine, est le suivant : « L'auteur a trouvé à propos, pour s'éloigner du genre d'écrire de Corneille, de faire une pièce de théâtre qui, depuis le commencement jusqu'à la fin , n'est qu'un tissu galant de madrigaux et d'élégies , et cela pour la commodité des dames, de la jeunesse de la cour, et des faiseurs de recueils de pièces galantes. » Mais si Bérénice est plutôt, comme on l'a tant répété, une élégie qu'une tragédie, quelle incomparable élégie !

Racine trouva, pour prendre en main sa cause contre l'abbé de Villars, un défenseur, qui malheureusement ne paraît pas avoir été un plus grand critique que son adversaire. L'abbé Granet a placé la réponse de cet apologdste dans son Recueil de dissertations^, à la suite des deux lettres de Villars. 11 l'at-

nicCf où cette préface fut donnée pour la première fois, a un Achevé d'imprimer daté du 24 janvier 1671. Cette édition a pour titre :

BERENICE, tragedie.

Par m. Racine.

A Paris, chez Claude Barbin....

Page 1