‹ Œuvres;Chapitre 271 sur 422 · Tome II, p. 2a3-si · texte numérisé non relu

Tome II, p. 2a3-si

NOTICE

tribue à Subligny, ce qu'ont fait après lui les frères Parfait dans Y Histoire du Théâtre français, et Louis Racine dans ses Mémoires. Il est probable que ceux-ci ont copié Granet, et que nous n'avons affaire qu'à une seule autorité. Ceux à qui elle a imposé ont eu besoin de quelque subtilité pour nous expliquer par quel caprice l'auteur de la Folle querelle, ce même Subligny dont ils reconnaissent aussi l'œuvre dans une absurde dissertation sur les deux Phèdres , où l'on cherche à tenir la balance égale entre Racine et Pradon, s'était un beau jour, entre ces deux diatribes, montré admirateur assez passionné de notre poëte, pour le défendre à outrance sur tous les points, et déclarer cette fois que son poëme « est parfait. » Pas un mot d'ailleurs, dans la réponse à Villars, de ces remarques sur le style que Subligny semble avoir aimées particulièrement. D'un autre côté, nous trouvons qu'un homme qui recherchait beaucoup l'amitié de Racine et de Roileau, l'abbé de Saint- Ussans, avait fait une réponse à IsLlCritique de Bérénice, Il nous l'apprend lui-même dans des vers qu'il adressait à Manicamp, et qui ont pour titre : A M. de Manicamp, en lui envoyant la réponse à la Critique de la Rérénice de M. Racine :

Si Madame la Renommée, Qui n'est que vent et que fumée, N'a porté jusqu'à Manicamp Mon ouvrage en lettre imprimée , Du moins il vous sera porté Par un messager bien monté.

Dans une valise fermée, Bien et dûment empaqueté ' .

On a pu sans doute faire de plusieurs côtés des réponses à l'abbé de Villars ; toutefois il est difficile de croire que celle de l'abbé de Saint-Ussans, qui fut, comme on le voit, imprimée, ne soit pas la même qu'on a, contre toute vraisemblance, donnée à Subligny.

Nous nous contentons d'avoir donné quelque idée de la lettre de Villars et de la réponse : il serait inutile de les analyser et

I. Billets en vers de M. de Saint-Ussans (i vol. in-12, Paris, chez Jean Guignard, M.DC.LXXXVIII), p. 5.

béréinicp:.

de les discuter. Leur date seule leur donne un certain intérêt historique. La critique, qui s'était mise à l'œuvre avant l'impression même de la tragédie, a souvent depuis renouvelé ses attaques. Saint-Evremond a dit scm mot en passant, dans son opuscule. y/^r les CaîYictères des tragédies, réclamant surtout, suivant son habitude, au nom de la vérité historique, qui ne peut cependant avoir ici les mêmes droits que dans Britannicus; car dans une anecdote romanesque il doit être permis de se mettre un peu plus à l'aise avec l'histoire : « Dans le Titus de Racine, dit-il, vous voyez du désespoir où il ne faudroit qu'à peine de la douleur. L'histoire nous apprend que Titus, plein d'égards et de circonspection, renvoya Bérénice en Judée pour ne pas donner le moindre scandale au peuple romain ; et le poète en fait un désespéré qui veut se tuer lui-même plutôt que de consentir à cettç séparation^ » Plus tard l'abbé du Bos éleva des objections à peu près semblables , mais avec cette différence , qu'il ne les fondait pas seulement sur l'histoire, mais en même temps sur les lois de la vraisemblance et du pathétique. Ce qu'elles offrent de plus intéressant, c'est que, pour les appuyer, il cite Boileau parmi les censeurs de la pièce, et affirme le premier (Louis Racine dans ses Mémoires l'a simplement peut-être répété de confiance) que le sévère Aristarque déplorait cette heureuse faute commise à la dérobée, loin de sa surveillance. C'est surtout dans un chapitre de ses Réflexions critiques, intitulé : « De quelques tragédies dont le sujet est mal clioisi, » que du Bos a très-sévèrement jugé Bérénice. Il y parle ainsi : « Un prince de quarante ans qu'on nous représente au désespoir et dans la disposition d'attenter sur soi-même, parce que sa gloire et ses intérêts l'obligent à se séparer d'une femme dont il est amoureux et aimé depuis douze ans, ne nous rend guère compatissant à son malheur. Nous ne saurions le plaindre durant cinq actes.... L'usage de ce qui se passe dans le monde et l'expérience de nos amis, au défaut de la nôtre, nous apprennent qu'une passion contente s'use tellement en douze années, quelle devient une simple habitude.... C'est faire tort à la réputation que cet empereur a laissée, c'est aller contre

I. OEuvres de Sa'mt-Èvremond (édition de des Maizeaux , M.DCC.LIIIJ, tome III, p. 317 et 3ï8.

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j les lois de la vraisemblance et du pathétique véritable que de I lui donner un caractère si mou et si efféminé.. .. Aussi, quoique ) Bérénice soit une pièce très-méthodique et parfaitement écrite, 1 le public ne la revoit pas avec le même goût que Phèdre et ({xx! Andromaque . M. Racine avoit mai choisi son sujet, et, pour dire plus exactement la vérité, il avoit eu la foiblesse de s'engager à le traiter sur les instances d'une grande princesse. | Quand il se chargea de cette tâche, l'ami dont les conseils lui furent tant de fois utiles étoit absent. Despréaux a dit plusieurs fois qu'il eût bien empêché son ami de se consumer sur un sujet aussi peu propre à la tragédie que Bérénice , s'il avoit été à portée de le dissuader de promettre qu'il le traiteroit^. » On est étonné d'entendre un homme qui a fait cependant sur les beaux-arts tant de justes et fines réflexions, trouver à peu près , uniquement à louer comme très-méthodique une œuvre dont I le commun des hommes songe un peu moins à admirer la méthode que le charme touchant. Bérénice portait malheur aux I critiques : dans les dissertations qu'elle leur suggérait, ils I n'avaient pas la plume légère. L'abbé du Bos aurait dû recon-' naître son incompétence en ces matières où il avait besoin d'invoquer l'expérience de ses amis. Ce sont toujours les plus graves qui, lorsqu'ils abordent ces sujets interdits à leur austérité, rencontrent des pensées et des expressions que ne se permettraient guère les mondains. Avant de parler, sur la foi des exjjerts, àiune passion contente depuis dvuze années^ l'abbé du Bos eût bien fait de remarquer que Racine n'a rien donné à supposer de semblable. Dans d'autres chapitres de son livre, I du Bos est revenu sur cette tragédie , qu'il mettait une sorte d'acharnement à censurer. Nous citerons, dans les notes de la pièce, quelques-unes de ses observations de détail.

Une reprise de Bérénice en 1724 fut pour le Mercure une occasion d'en recommencer la critique. Dans un premier article, qui est du mois d'août, ce journal se contenta de copier quelques passages de l'abbé du Bos; puis, dans les numéros d'octobre et de novembre, il inséra sur le même sujet une Lettre d'un auteur anonyme. Elle était de l'abbé Pellegrin. Cet abbé se

I. Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, i^® partie, section xvi.

BÉRÉNICE

piquait de connaître le théâtre ; on a souvent cité le joli vers où Ton a dit qu'il en soupait. Ce qu'il se proposait, avant tout, dans sa critique de Bérénice^ c'était d'en examiner sévèrement la diction, tâche dont il s'acquitta avec peu de bonheur dans la seconde partie de sa lettre. Ses remarques sur la versification de cette tragédie ne sont pour la plupart que les pauvres chicanes d'une fausse et étroite grammaire, comme on aimait trop à en faire au siècle dernier, et qui, s'attaquant aux plus heureuses hardiesses, tendaient à détruire toute poésie. Avant d'entrer dans cet examen minutieux, l'abbé Pellegrin avait essayé quelques observations plus générales, une critique du sujet de la pièce. Sa grande objection est que ce sujet, dont Racine disait avoir aimé la simplicité, était réellement moins simple que stérile ; qu'il s'y trouvait tout au plus assez d'action pour un cinquième acte. Au reste Pellegrin s'embarrassait dans son blâme et y montrait de l'indécision, nous le reconnaissons à son honneur. Quand il cherchait les preuves de l'indigence du sujet, il rencontrait sur son chemin des morceaux tels que celui-ci :

Ah ! cruel, est-il temps de me le déclarer ? Qu'avez-vous fait?

et il était forcé de s'écrier : « Je suis presque tenté de croire qu'avec tant d'esprit et tant de sentiment, il ne faut point d'action dans une tragédie. » Quand il relevait quelques passages où le po'éte lui semblait se contredire : « Voilà, disait-il, à quelles contradictions un auteur est réduit, quand il traite un sujet trop simple, et par conséquent stérile. Quel que soit celui de Bérénice^ il faut avouer que personne n'en auroit tiré parti comme M. de Racine; il peut considérer sa pièce comme une espèce de création...; il nous le fait assez entrevoir dans sa préface, où il dit que toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien. »

On voit que cette tragédie, si charmante en dépit des règles , sur lesquelles on voulait la mesurer, a été, comme nous l'avons dit, bien souvent et bien longtemps discutée parla critique, tant elle avait fait sur les esprits une grande impression ! INous venons de suivre cette critique jusqu'en plein dix-huitième siècle , et nous n'avons pas rappelé toutes les formes qu'elle avait prises du vivant même de l'auteur, et parmi lesquelles

NOTICE

cependant il ne faut pas oublier celle de la parodie bouffonne. Les facéties sans vergogne que la licence de la coniedie italienne n'épargna pas à Bérénice sont très-connues aujourd'hui encore. Louis Racine s'est décidé à ne les point passer sous silence dans ses Mémoires , surtout parce qu'il a cru , sur la foi d'une tradition très-invraisemblable, que son père en avait été affligé. Il veut que l'auteur de Bérénice ait assisté à la représentation à! Arlequin Protée , comme autrefois Socrate à celle des Nuées y mais avec moins de philosophie. Nous avons déjà fait remarquer, dans les notes sur les Mémoires'^ ,(\UiQ\di. farce de Fatouville n'ayant été jouée qu'en i683, Racine n'était plus alors dans une disposition d'esprit qui le rendît aussi sensible à quelques méchantes railleries sur une de ses pièces de théâtre, et qu'ayant cessé depuis longtemps d'aller à la comédie, i] n'est pas croyable qu'il ait, par exception , assisté aux représentations fort peu décentes des bouffons italiens. On peut admettre plus facilement que Chapelle l'ait chagriné par sa plaisanterie, lorsqu'il résuma toute la pièce dans ces deux vers d'une vieille chanson :

Marion pleure , Marion crie , Marion veut qu'on la marie.

C'est que ces œuvres délicates, faites surtout pour toucher le cœur, et dont les sentiments semblent à quelques personnes un peu raffinés, ont beaucoup plus à craindre les rieurs que les faiseurs de pesantes dissertations.

Une petite comédie, dont le sujet est la critique des deux Bérénices j avait, sous le titre de Tite et Titus 2, précédé de dix ans V Arlequin Protée. L'auteur en est inconnu. Plus ingénieuse que la Folle querelle de Subligny, le sel qu'on y peut trouver ne paraîtrait cependant pas assez piquant pour qu'on en parlât, si elle n'était si ancienne, si voisine des premiers temps de la pièce de Racine, et si elle ne donnait par conséquent quelque idée des jugements les plus répandus alors. On y voit,

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