Réflexions critiques^ 2^ partie, section xir
NOTICE
L'Ariane de Catulle, la Didon de Virgile surtout, ont des traits de passion plus tragiques que Bérénice ; mais pour l'expression touchante et tendre de l'amour, le rôle de la reine de Palestine laisse notre poète sans égal. Lorsque la tragédie de Racine était encore toute récente, cette tendresse de Bérénice, qui est vraiment la beauté de la pièce, donna lieu à une correspondance piquante entre Bussy et Mme Bossuet. Bussy y montra des prétentions fort amusantes, soit qu'il ne voulût que plaisanter, ou qu'il se méprît singulièrement sur les caractères de la vraie tendresse. « Je suis très-fâchée, lui écrivait sa correspondante, de ne pouvoir vous envoyer la Bérénice de Racine : je l'attends de Paris; je suis assurée qu'elle vous plaira; mais il faut pour cela que vous soyez en goût de tendresse, je ; dis de la plus fine , car jamais femme n'a poussé si loin l'amour f et la délicatesse qu'a fait celle-là. Mon Dieu! la jolie maîtresse ! '> et que c'est un grand dommage qu'un seul personnage ne puisse faire une bonne pièce ! La tragédie de Racine seroit parfaite*. « Quelques jours après Mme Bossuet lui ayant envoyé la pièce, en le défiant « de la lire sans émotion, tout révolté qu'il pût être contre l'amour, » Bussy répondit : « Je ne fais que recevoir votre lettre. Madame, avec Bérénice. Je viens de la lire. Vous m'aviez préparé à tant de tendresse , que je n'en ai pas tant trouvé. Du temps que je me mêlois d'en avoir, il me souvient que j'eusse donné là-dessus le reste à Bérénice. Cependant il me paroît que Titus ne l'aime pas tant qu'il dit, puisqu'il ne fait aucun effort en sa faveur à l'égard du sénat et du peuple romain. Il se laisse aller d'abord aux remontrances de Paulin, qui, le voyant ébranlé, lui amène le peuple et le sénat pour l'engager ; au lieu que s'il eût parlé ferme à Paulin, il auroit trouvé tout le monde soumis à ses volontés. Voilà comment j'en aurois usé. Madame ; et ainsi j'aurois accordé la gloire avec Famour. Pour Bérénice, si j'avoisété en sa place, j'aurois fait ce qu'elle fit, c'est-à-dire que je serois partie de Rome la rage dans le cœur contre Titus, mais sans qu'Antiochus en valût mieux ^. »
1. Lettre au comte de Bussy Rabut'm^ 28 juillet 1671. Voyez la Correspondance de Roger Rabutiriy comte de Bussy ^ édition de M. Ludovic Lalanne, tome I, p. 44^ et 44^-
2. ie«re de Bussy, i3août 1671, tomell de Xa Correspondance,^. 6.
BÉRÉNICE
La meilleure réponse à ces hâbleries était celle qui y fut faite : « Il faut avoir poussé la tendresse bien loin pour trouver qu'on en auroit plus que Bérénice. Je vous en loue et révère^. » Quant à la critique que Bussy semble vouloir faire du rôle de Titus, Bayle, dans son Dictionnaire histnri(jue'^^ dit avec raison qu'elle n'est pas juste; « car il eût voulu que le poëte eût falsifié un événement qui devoit être conservé sur le théâtre. »
Jean-Jacques Rousseau, dans sa Lettre à (TJlemhert sur les spectacles, a exprimé à son tour sur le rôle de Titus une opinion qu'en la dénaturant un peu on a faite quelquefois plus semblable qu'elle ne l'est à celle de Bussy. Cetté opinion n'est pas précisément, comme on l'a dit, que « Titus seroit plus intéressant s'il sacrifioit l'Empire à l'amour. » Rousseau, qui ne se plaçait pas au point de vue de l'art, mais à celui d'une morale très-sévère, a seulement fait remarquer « que l'intérêt principal étoit pour Bérénice qu'on trembloit qu'elle ne fût renvoyée;.., et que chacun auroit voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer.... La Reine \ part sans le congé du parterre ; l'Empereur la renvoie invitus ! invitam : on peut ajouter inviio spectatore. Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti ; tous les spectateurs ont épousé Bérénice. » Le rigoureux censeur du théâtre ajoute : «Ne voilàt-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les foiblesses de l'amour? » Si l'objet de la tragédie doit être en effet une telle leçon, Rousseau incontestablement a raison. Mais il est certain que Racine s'en proposait un autre ; et celui-ci, il l'avait bien rempli : Rousseau le sentait mieux que personne, sa critique même le prouve. Il y avait dans le sujet de Bérénice un côté héroïque, le sacrifice du devoir à la passion ; Racine ne l'a point négligé; la victoire de Titus sur son amour lui a inspiré de très-nobles vers. Mais comment nier que la passifliii vaincue n'ait, par l'intérêt
1 . Lettre de Mme Bossuet au comte de Bussy Rabutin , tome II de la Correspondance, p. 1 8 et 19.
2. Article Bérénice. Voyez la troisième édition du Dictionnaire historique et critique (Rotterdam, M.DCG.XX), tome I, note de la page 627.
NOTICE
qu'elle inspire, tout l'avantage dans la pièce ? C'était la vraie condition du sujet. Rousseau ne s'est plaint que d'un mal inhérent au théâtre. L'art de Racine dans Bérénice lui paraissait d'autant plus dangereux qu'il reconnaissait que rien ne manquait à sa séduction. Il a supposé, il est vrai, un autre dénoûment tout contraire, qui eût laissé les spectateurs encore plus satisfaits, parce qu'il leur eût été plus agréable de voir Titus heureux et faible ; mais d'ailleurs il ne dit nullement que Racine dût préférer ce dénoûment; loin de là, il convient qu'il eût ainsi rendu la pièce « moins bonne , moins instructive, moins conforme à l'histoire. » Il n'y a donc point chez lui un mot de désapprobation contre Bérénice^ à ne la juger que comme une œavre littéraire. Tout au plus semblerait-il élever contre le caractère de Titus quelques objections, où non-seulement la morale, mais l'art lui-même se trouverait intéressé^ quand il parle du sentiment de mépris où l'on est « pour la foiblesse d'un empereur et d'un Romain, qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse et son devoir ; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes efféminées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire ; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain.» Mais cette impression pénible qu'on éprouve selon lui, quand la pièce commence, il ne doute pas que les enchantements du poëte ne l'aient effacée, quand la pièce finit. De même qu'Homère chassé delà république de Platon, Racine, gourmandé par Rousseau, s'éloigne, on le voit, avec une couronne de fleurs. Ne confondons pas en Rousseau le philosophe qui avait la prétention d'être intraitable, et l'homme qui ne sentait que trop vivement tout le charme de la passion. La représentation de Bérénice l'avait très-doucement ému ; il rappelait à d'Alembert qu'elle leur avait fait à tous deux un plaisir auquel ils s'attendaient peu , soit que le rare talent de l'actrice y fût pour quelque chose, « soit, ajoute-t-il, que l'auteur eût mis dans sa pièce plus de beautés théâtrales que nous n'avions pensé. »
En parlant de la tragédienne qui lui avait paru « prêter son charme ordinaire au rôle qu'elle faisoit valoir, » Rousseau nous amène naturellement à dire quelques mots des représentations
BÉRÉNICE
de Bérénice. Voltaire avait renriarqué ' que « cette tragôdie a toujours été représentée avec de grands applaudissements, quand il s'est trouvé des actrices capables de jouer Bérénice.» Il ne voulait certainement pas dire que l'actrice vînt au secours du poète; car il avait été témoin de l'effet qu'un lecteur (c'était lui-même sans doute) suÉfisait à produire en récitant ces beaux vers : « J'ai vu, a-t-il dit ^, le roi de Prusse attendri à une simple lecture de Bérénice, en prononçant les vers comme on doit les prononcer.... Quel charme tira des larmes des yeux de ce héros philosophe ? La seule magie du style de ce vrai poète, qui invertit verba quibus deberent loqui. » Il est vrai cependant que les beautés d'une tragédie si pathétique ne sont jamais aussi bien senties que lorsque le principal rôle trouve une digne interprète. Sur les premières représentations de la pièce, que rendit si touchantes la Champmeslé, instruite par le poète lui-même, nous n'avons rien à ajouter, si ce n'est que Bérénice^ dans toute sa nouveauté, fut jouée dans les fêtes du mariage de Mlle de Thianges et du duc de Nevers, en présence du Roi et de Monsieur, le dimanche 14 décembre 1670^. Robinet, dans sa lettre du 20 décembre, a beaucoup vanté le succès qu'eurent ce jour-là les comédiens :
L'excellente troupe royale
Joua miraculeusement
Son amoureuse Bérénice.
Pendant les cinq années où le Registre de la Grange a pu noter les représentations de Bérénice^ c'est-à-dire depuis la réunion des deux troupes de comédiens au mois d'août 1680, jusqu'au mois de septembre i685, cette tragédie fut jouée quatre fois devant la cour à Saint-Germain et à Versailles, quatorze fois sur le théâtre de Paris. La reprise de 1724, qui donna lieu aux j lettres, que nous avons mentionnées, de l'abbé Pellegrin, fut brillante. « Les comédiens françois, dit le Mercure du mois
1. Préface des Scythes ^ OEuvres de Foltaire, tome VIII, p. 196; et Préface du commentateur, en tête de la Bérénice de Racine, ibidem , tome XXXVI, p. 385.
2. Lettre à t Académie française, imprimée en tête d'Irène, OEuvres de Voltaire, tome IX, p. 467.