ACTE I, SCÈNE III
ANTIOCHUS
Ainsi donc sans témoins je ne lui puis parler?
ARSACE
Vous la verrez, Seigneur : Bérénice est instruite
Que vous voulez ici la voir seule et sans suite.
La Reine d'un regard a daigné m' avertir 65
Qu'à votre empressement elle alloit consentir;
Et sans doute elle attend le moment favorable
Pour disparoître aux yeux d'une cour qui l'accable^.
Il suffit. Cependant n'as-tu rien négligé
Des ordres importants dont je t'avois chargé? 70
ARSACE
Seigneur, vous connoissez ma prompte obéissance. Des vaisseaux dans Ostie armés en diligence, Prêts à quitter le port de moments en moments, N'attendent pour partir que vos commandements. Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène^P 75
ANTIOCHUS
Arsace, il faut partir quand j'aurai vu la Reine.
ARSACE
Qui doit partir ?
ANTIOCHUS
Moi.
ARSACE
Vous?
ANTIOCHUS
En sortant du palais, Je sors de Rome, Arsace, et j'en sors pour jamais.
ARSACE
Je suis surpris sans doute, et c'est avec justice.
1. Var. De disparoître aux yeux d'une cour qui l'accable. (167 1 et 76)
2. LaCoraagène, ou Commagène, était une contrée du nord-est de la Syrie, près de l'Euphrate. Elle devint province romaine sous Domitien.
Quoi? depuis si longtemps la reine Bérénice 8 Vous arrache, Seigneur, du sein de vos États ; Depuis trois ans dans Rome elle arrête vos pas ; Et lorsque celte reine, assurant sa conquête. Vous attend pour témoin de cette illustre fête, Quand Tamoureux Titus, devenant son époux, 8 Lui prépare un éclat qui rejaillit* sur vous....
ANTIOCIÎUS.
Arsace, laisse-la jouir de sa fortune,
Et quitte un entretien dont le cours m'importune.
ARSACE
Je vous entends. Seigneur : ces mêmes dignités
Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés j 9
L'inimitié succède à l'amitié trahie.
ANTIOCHUS
Non, Arsace, jamais je ne l'ai moins haïe.
ARSACE
Quoi donc? de sa grandeur déjà trop prévenu,
Le nouvel empereur vous a-t-il méconnu ?
Quelque pressentiment de son indifférence 9
Vous fait-il loin de Rome éviter sa présence ?
ANTÎOCHUS.
Titus n'a point pour moi paru se démentir : J'aurois tort de me plaindre.
ARSACE
Et pourquoi donc partir? Quel caprice vous rend ennemi de vous-même ? Le ciel met sur le trône un prince qui vous aime, i o Un prince qui jadis témoin de vos combats Vous vit chercher la gloire et la mort sur ses pas, Et de qui la valeur, par vos soins secondée, Mit enfin sous le joug la rebelle Judée.
I. Ce mot est écrit re/allit ânns les éditions antérieures à 1697; rejaill danb cette dernière.