ACTE I, SCENE IV
ANTIOCHUS
Il falloit partir sans la revoir.
BÉRÉNICE
Que craignez-vous? Parlez : c'est trop longtemps se taire ^. Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère ?
ANTIOCHUS
Au moins souvenez-vous que je cède à vos lois , 1 8 5 Et que vous m'écoutez pour la dernière fois.
Si dans ce haut degré de gloire et de puissance Il vous souvient des lieux où vous prîtes naissance, Madame , il vous souvient que mon cœur en ces lieux Reçut le premier trait qui partit de vos yeux. 190 J'aimai; j'obtins l'aveu d'Agrippa votre frère. Il vous parla pour moi. Peut-être sans colère Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut : -Titus , pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut'. Il parut devant vous, dans tout l'éclat d'un homme 1 9 5 Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome. La Judée en pâlit. Le tûgte Antiochus Se compta le premier au nombre des vaincus. Bientôt de mon malheur interprète sévère , Votre bouche à la mienne ordonna de se taire. 200 Je disputai longtemps , je fis parler mes yeux ; Mes pleurs et mes soupirs vous suivoient en tous lieux. Enfin votre rigueur emporta la balance : Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence. Il fallut le promettre , et même le jurer. 2 o 5
Mais puisqu'en ce moment j'ose me déclarer* , Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesse,
1. L'édition de 1680 donne ici l'indication : <c antiochus, has. » L'édition de 1736 et celle de M. Aimé-Martin : « antiochus, a part. »
2. Fui\Au nom des Dieux, parlez : c'est trop longtemps se taire. (1671)
3. Imitation de ces mots fameux : F'eni, vidi^ vici. (Louis Racine ^ dans ses Remarques sur Bérénice.)
4. p^ar. Mais puisque après cinq ans j'ose me déclarer. (1671)
BÉRÉNICE
Mon cœur faisoit serment de vous aimer sans cesse*.
BÉRÉNICE
Ah! que me dites-vous?
ANTIOCHUS
Je me suis tu cinq ans^, Madame, et vais encor me taire plus longtemps. 2 i o
De mon heureux rival j'accompagnai les armes; J'espérai de verser mon sang après mes larmes % Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits. Mon nom pourroit parler, au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine : 2 1 5
Vous pleurâtes ma mort, hélas! trop peu certaine. Inutiles périls ! Quelle étoit mon erreur ! La valeur de Titus surpassoit ma fureur. Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde : Quoique attendu , Madame , à l'empire du monde , 220 Chéri de l'univers, enfin aimé de vous. Il sembloit à lui seul appeler tous les coups , Tandis que sans espoir, haï , lassé de vivre , Son malheureux rival ne sembloit que le suivre.
Je vois que votre cœur m'applaudit en secret; 225 Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret, Et que trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siège aussi cruel que lent, Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant 280
1 . Racine paraît s'être inspiré du vers tant reproché à Euripide : « La langue a juré, mais le cœur n'a point fait de serment : »
i^Hippoljte^ vers 576.)
2. « Quoique je n'eusse pas trouvé mon compte, le premier jour, que Bérénice fut surprise qu'Antiochus l'aimât, puisqu'il le lui avoit dit depuis cinq ans et qu'elle lui avoit commandé de se taire, je ne voulus pas prendre garde à cette conti'a diction. » [Critique de Bérénice^ p. 11.)
3. F^ar, J'espérai d'y verser mon sang après mes larmes. (167 1)