‹ Œuvres;Chapitre 289 sur 422 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Des flammes , de la faim , des fureurs intestines ,

Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines.

Rome vous vit, Madame, arriver avec lui.

Dans lIQrient désert quel devint mon ennui !

Je demeurai longtemps errant dans Gésarée 2 3 5

Lieux charmants où mon cœur vous avoit adorée.

Je vous redemandois à vos tristes Etats ;

Je cherchois en pleurant les traces de vos pas.

Mais enfin succombant à ma mélancolie ,

Mon désesj)oir tourna mes pas vers Tltalie. 240

Le sort m'y réservoit le dernier de ses coups.

Titus en m'embrassant m'amena devant vous.

Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre ,

Et mon amour devint le confident du vôtre.

Mais toujours quelque espoir flattoit mes déplaisirs : 245

Rome, Vespasien traversoient vos soupirs;

Après tant de combats Titus cédoit peut-être.

Vespasien est mort, et Titus est le maître.

Que ne fuyois-je alors? J'ai voulu quelques jours

De son nouvel empire examiner le cours. 2 5o

Mon sort est accompli. Votre gloire s'apprête.

Assez d'autres sans moi , témoins de cette fête ,

A vos heureux transports viendront joindre les leurs;

Pour moi , qui ne pourrois y mêler que des pleurs ,

D'un inutile amour trop constante victime , 2 5 5

Heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime

Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits,

Je pars, plus amoureux que je ne fus jamais.

Seigneur, je n'ai pas cru que dans une journée

Qui doit avec César unir ma destinée , 260

Il fût quelque mortel qui pût impunément

I. Césarée de Palestine, que Racine feint avoir été la capitale des États de Bérénice.

J. Racine. îi 25

BÉRÉNICE

Se venir à mes yeux déclarer mon amant.

Mais de mon amitié mon silence est un gage :

J'oublie en sa faveur un discours qui m'outrage.

Je n'en ai point troublé le cours injurieux. 265

Je fais plus : à regret je reçois vos adieux.

Le ciel sait qu'au milieu des honneurs qu'il m'envoie,

Je n'attendois que vous pour témoin de ma joie;

Avec tout l'univers j'honorois vos vertus;

Titus vous chérissoit, vous admiriez Titus. 270

Cent fois je me suis fait une douceur extrême

D'entretenir Titus dans un autre lui-même.

Et c'est ce que je fuis. J'évite, mais trop tard. Ces cruels entretiens où je n'ai point de part. Je fuis Titus; je fuis ce nom qui m'inquiète, 275 Ce nom qu'à tous moments votre bouche répète. Que vous dirai-je enfin? Je fuis des yeux distraits, Qui me voyant toujours, ne me voyoient jamais. Adieu : je vais , le cœur trop plein de votre image , Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage. ■ Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur Remplisse l'univers du bruit de mon malheur. Madame, le seul bruit d'une mort que j'implore Vous fera souvenir que je vivois encore. Adieu.

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