‹ Œuvres;Chapitre 290 sur 422 · ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V

BÉRÉNICE

Cette prompte retraite Me laisse, je Tavoue, une douleur secrète.

PHÉNICE

Je Faurois retenu.

BÉRÉNICE

Qui? moi? le retenir?

J'en dois perdre plutôt jusques au souvenir. 290 Tu veux donc que je flatte une ardeur insensée?

PHÉNICE

Titus n'a point encore expliqué sa pensée. ^. Rome vous voit, Madame, avec des yeux jaloux; La rigueur de ses lois m'épouvante pour vous. L'hymen chez les Romains n'admet qu'une Romaine ; ^ Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine.

BÉRÉNICE

Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvois trembler. Titus m'aime; il peut tout : il n'a plus qu'à parler. Il verra le sénat m'apporter ses hommages , Et le peuple de fleurs couronner ses images *. 3oo

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tous pleins^ de sa grandeur? Ces flambeaux , ce bûcher, cette nuit enflammée ' . Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée. Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat, 3o5 Qui tous de mon amant empruntoient leur éclat; Cette pourpre , cet or, que rehaussoit sa gloire , Et ces lauriers encor témoins de sa victoire;

1 . F'ar. Tu verras le sénat m'apporter ses hommages, Et le peuple de fleurs couronner nos images. (167 1)

2. Toutes les éditions imprimées du vivant de l'auteur ont ici: tous pleins, et non : tout pleins.

3. Dans ces vers le poète a rassemblé toutes les cérémonies de ces apothéoses que nous a décrites Hérodien. {Louis Racine, dans ses Remarques sur Bérénice.)

BÉRÉNICE

Tous ces yeux qu'on voyoit venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards ; 3 i o

Ce port majestueux, cette douce présence. Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance * Tous les cœurs en secret Tassuroient de leur foi! Parle : peut-on le voir sans penser comme moi Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, 3 1 5 Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître^? Mais, Phénice, où m'emporte un souvenir charmant?

Cependant Rome entière, en ce même moment, Fait des vœux pour Titus, et par des sacrifices De son règne naissant célèbre les prémices. 320 Que tardons-nous? Allons, pour son empire heureux, Au ciel, qui le protège, offrir aussi nos vœux'. Aussitôt, sans l'attendre et sans être attendue, Je reviens le chercher, et dans cette entrevue Dire tout ce qu'aux cœurs l'un de l'autre contents 325 Inspirent des transports retenus si longtemps.

1. P^ar. Dieux! avec quel respect et quelle complaisance. (167 1)

2. Ces vers furent appliqués à Louis XIV. {Louis Racine ^ dans ses Remarques sur Bérénice.) — Voltaire fait la même remarque.

3. J^ar. De son règne naissant consacre les prémices. Je prétends quelque part à des souhaits si doux.

Phénice, allons nous joindre aux vœux qu'on fait pour nous. (1671-87)

Ce changement a été commandé par le scrupule dont nous avons parlé à la variante du vers i45. Bérénice ne pouvait se joindre aux vœux que Rome faisait dans ses temples. On comprend aussi pourquoi Racine a condamné le mot consacre. L'édition de 1736 et celles de Geoffroy et de M. Aimé-Martin l'ont à tort rétabli dans le texte.

FIN DU PII!;MIER ACTE

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