ACTE II, SCENE II
Je sentis le fardeau qui m'étoit imposé ;
Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime,
Il falloit, cher Paulin, renoncer à moi-même;
Et que le choix des Dieux , contraire à mes amours ,465
Livroit à l'univers le reste de mes jours.
Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle.
Quelle honte pour moi , quel présage pour elle ,
Si dès le premier pas , renversant tous ses droits ,
Je fondois mon bonheur sur le débris des lois ! 470
Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice ,
J'y voulus préparer la triste Bérénice ;
Mais par où commencer? Vingt fois depuis huit jours
J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours;
Et dès le premier mot ma langue embarrassée 475
Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée.
J'espérois que du moins mon trouble et ma douleur
Lui feroit* pressentir notre commun malheur;
Mais sans me soupçonner, sensible à mes alarmes ,
Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes ; 480
Et ne prévoit rien moins dans cette obscurité
Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité ^ .
Enfin j'ai ce matin rappelé ma constance :
Il faut la voir, Paulin , et rompre le silence.
J'attends Antiochus pour lui recommander 4 8 5
Ce dépôt précieux que je ne puis garder.
Jusque dans l'Orient je veux qu'il la remène ^.
Demain Rome avec lui verra partir la Reine.
1 . Il y a ferait^ au singulier, dans toutes les éditions publiées du vivant de Racine.