ACTE IV, SCÈNE V
Que dis-je ? En ce moment mon cœur, hors de lui-même, S'oublie, et se souvient seulement qu'il vous aime.
BÉRÉNICE
Hé bien, Seigneur, hé bien ! qu'en peut-il arriver? Voyez-vous les Romains prêts à se soulever ?
TITUS
Et qui sait de quel œil ils prendront cette injure ?
S'ils parlent , si les cris succèdent au murmure , 1140
Faudra-t-il par le sang justifier mon choix ?
S'ils se taisent , Madame , et me vendent leurs lois ,
A quoi m'exposez-vous ? Par quelle complaisance
Faudra-t-il quelque jour payer leur patience ?
Que n'oseront-ils point alors me demander ? 1 1 4 5
Maintiendrai -je des lois que je ne puis garder ?
BÉRÉNICE
Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice.
TITUS
Je les compte pour rien? Ah ciel ! quelle injustice !
BÉRÉNICE
Quoi ? pour d'injustes lois que vous pouvez changer, En d'éternels chagrins vous-même vous plonger? 1 1 5o 'Rome a ses droits, Seigneur : n'avez-vous pas les vôtres? Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres ? Dites, parlez.
TITUS
Hélas ! que vous me déchirez !
BÉRÉNICE
Vous êtes empereur. Seigneur, et vous pleurez* !
I. Ce vers si connu faisait allusion à cette réponse de Mlle Mancini à Louis XIV : «Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars. » [Foltaire.) Cette même réponse avait déjà été mise en vers dans une petite pièce, dont le titre est : Preuves d'amour^ et qui a été insérée au tome II, p. 194, des Sentitnens (Vamour tirés des meilleurs poètes modernes far le sieur de Corbinelli (Paris, M.DC.LXV) :
Alcandre étoit aux pieds d'Aminte, Le cœur gros de soupirs, la langueur dans les yeux j
BÉRÉNICE
TITUS
Oui , Madame , il est vrai , je pleure , je soupire , 1 1 5 f>
Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai l'Empire,
Rome me fit jurer de maintenir ses droits :
Il les faut maintenir. Déjà plus d'une fois *
Rome a de mes pareils exercé la constance.
Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance , 1 16 o
Vous les verriez toujours à ses ordres soumis^.
L'un , jaloux de sa foi , va chez les ennemis
Chercher, avec la mort, la peine toute prête' ;
D'un fils victorieux l'autre proscrit la tête * *,
L'autre , avec des yeux secs et presque indifférents ^
Et mille serments amoureux
Accompagnoient sa triste plainte.
Elle, ne se payant de pleurs ni de sanglots,
Bannissant alors toute crainte,
Lui répondit en peu de mots :
a Je croy que mon départ vous touche,
Qu'il vous accable de douleur,
Et que vous avez dans le cœur
Ce que vous avez dans la bouche; Je croy tous vos serments et tout ce que je voy ; Mais enfin je pars, Sire, et vous êtes le Roy. »
Aux premières représentations , s'il fallait en croire l'abbé de Villars (p. 87 et 38), le vers de Racine , qui traduit le mot de MUe Mancini, aurait, on se demande pourquoi, fait rire les spectateurs : ce Bérénice prend ce foible empereur par tant d'endroits qu'elle le tourne enfin en ridicule, et qu'elle a toujours fait et fera toujours rire le spectateur pour ce vers qu'elle dit à propos pour sécher les larmes qu'elle avoit causées. »