ACTE V, SCÈNE VI
Moi-même à tous moments je me souviens à peine 1 3 80
Si je suis empereur ou si je suis Romain.
Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein :
Mon amour m'entraînoit; et je venois peut-être
Pour me chercher moi-même, et pour me reconnaître.
Qu'ai-je trouvé? Je vois la mort peinte en vos yeux;
Je vois, pour la chercher, que vous quittez ces lieux.
C'en est trop. Ma douleur, à cette triste vue ,
A son dernier excès est enfin parvenue.
Je ressens tous les maux que je puis ressentir;
Mais je vois le chemin par où j'en puis sortir. i 390
Ne vous attendez point que las de tant d'alarmes, Par un heureux hymen je tarisse vos larmes. En quelque extrémité que vous m'ayez réduit , Ma gloire inexorable à toute heure me suit : Sans cesse elle présente à mon àme étonnée 1 3 9 5
L'Empire incompatible avec votre hyménée, Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits % Je dois vous épouser encor moins que jamais.
Oui, Madame; et je dois moins encore vous dire^ Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'Empire, 1400 De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers,
1. Far. Et je vois bien qu'après tous les pas que j'ai faits. (1671-87)
2. Euripide, dans ses tragédies, a plus d'une fois critiqué très- visiblement des pièces d'Eschyle. Il semble qu'à son exemple Racine, comme on l'a déjà fait remarquer avant nuus, ait voulu condamner ici le langage que Corneille met dans la bouche de Tite (acte III, scène v) :
Eh bien ! Madame, il faut renoncer à ce titre — Allons dans vos Etats..., etc.
«c II n'est pas absolument impossible, dit M. Marty-Laveaux dans sa Notice de Tite et Bérénice^ qu'une indiscrétion ait fait connaître à Racine ce passage de la pièce de son rival, m (OEuvres de P. Corneille^ tome VII, p. 196.) Ajoutons qu'entre les premières représentations et l'impression de ses pièces l'auteur y faisait parfois des changements, témoin la suppression du billet de Bérénice. Les vers où Racine paraît critiquer Corneille pourraient à la rigueur avoir été ajoutés après que Tite et Bérénice eut été représenté. Mais l'attaque eût été alors si visible, qu'on s'étonnerait qu'elle n'eût pas fait scandale.
BÉRÉNICE
Soupirer avec vous au bout de Tunivers.
Vous même rougiriez de ma lâche conduite :
Vous verriez à regret marcher à votre suite
Un indigne empereur, sans empire, sans cour, 140 5
Vil spectacle aux humains des foiblesses d'amour.
Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie , Il est, vous le savez, une plus noble voie. Je me suis vu , Madame , enseigner ce chemin Et par plus d'un héros et par plus d'un Romain : 1410 Lorsque trop de malheurs ont lassé leur constance , Ils ont tous expliqué cette persévérance Dont le sort s'attachoit à les persécuter, Comme un ordre secret de n'y plus résister. Si vos pleurs plus longtemps viennent frapper ma vue , Si toujours à mourir je vous vois résolue , S'il faut qu'à tous moments je tremble pour vos jours*, Si vous ne me jurez d'en respecter le cours. Madame, à d'autres pleurs vous devez vous attendre : En l'état où je suis je puis tout entreprendre, 1420 Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux N'ensanglante à la fin nos funestes adieux.
BÉRÉNICE
Hélas!
TITUS
Non, il n'est rien dont je ne sois capable. Vous voilà de mes jours maintenant responsable. Songez-y bien. Madame; et si je vous suis cher.... 14^5
I. Var. S'il faut qu'à tout moment je tremble pour vos jours. (167 1)