I. Histoire du Théâtre français ^ tome VII, p. i
J. Racine, ii 3o
BAJAZET
Et les autres tenoient les cordons de sa housse. Dessus ses brodequins et sur sa veste encor Éclatoient des rubis, des perles et de l'or ; Et dessus le fourreau d'un riche cimeterre.... De larges diamants brilloient de tous côtés.
Assurément voilà du costume. Cette exactitude descriptive fait penser aux éléphants et aux chariots que Saint-Évremond se plaignait de ne pas trouver dans la tragédie Alexandre , Si c'était là ce dont quelques personnes ont de tout temps regretté l'absence dans Bajazet^ il nous semblerait que le reproche fait à Racine d'avoir manqué à ce genre de vérité n'est pas trèssérieux. C'est par d'autres traits, d'une couleur moins matérielle, qu'il sait nous faire reconnaître que la scène de sa tragédie est chez les Turcs.
La Harpe, dans son Cours de littérature^ Louis Racine, dans V Examen de Bajazet, sont de ce sentiment; ils s'étudient à faire ressortir, dans la tragédie de Racine, les traits de mœurs de l'Orient qui sont d'un grand peintre, et à montrer qu'avec le coup d'œil du génie le poète avait souvent saisi le vrai caractère des hommes de ces contrées. Faut-il toutefois, dans une apologie à outrance, ne rien accorder à la critique? 11 est juste, au contraire, de lui faire sa part. N'oublions pas que Corneille n'accusait pas précisément Racine d'avoir négligé le costume, mais d'avoir donné à ses Turcs le sentiment de notre nation; et reconnaissons que, dans toutes les pièces du théâtre de Racine, à un sens historique très-juste et très-profond il se mêle quelque chose de moins vrai, une complaisance excessive pour des sentiments tout français. C'en est le côté faible, quoique charmant : là, ce sera Britannicus et Junie, Hippolyte et Aricie ; ici, Bajazet et Atalide. Voltaire l'a reconnu. Il était cependant l'admirateur le plus déclaré de Bajazet. Non-seulement il en trouvait l'intrigue si heureusement imaginée, et d'un si grand effet sur la scène, qu'il a voulu un jour, avec un succès bien malheureux, il est vrai, se Fapproprier dans Zulime; mais, ce qu'il vaut mieux rappeler, en toute occasion il a parlé avec enthousiasme de l'exposition de cette tragédie, exposition la plus belle, à son avis, qu'il y eût au théâtre; du rôle d'Acomat, sur lequel nous avons déjà cité ses paroles; de celui de Roxane, qu'il nommait
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« le chef-d'œuvre de l'esprit et du goût, une statue de Phidias*.» Nous croyons cependant que, sans se contredire, sans céder à un de ces caprices qu'on a eu à lui reprocher quelquefois, il a pu juger moins favorablement le rôle de Bajazet, et y trouver l'explication de la sévérité de Corneille, auquel il attribue des paroles assez semblables pour le sens à celles qui sont rapportées dans le Segraisiana. Citons un passage de la lettre qu'en 1789 il écrivait de Cirey au comédien de la Noue. Après avoir transcrit quelques vers du rôle de Bajazet, dans la scène v de l'acte II, et dans la scène iv de l'acte III, il continue ainsi : « Je vous demande, Monsieur, si à ce style, dans lequel tout le rôle de ce Turc est écrit, vous reconnaissez autre chose qu'un Français, qui s'exprime^ avec élégance et douceur? Ne désirezvous rien de plus mâle, de plus fier, de plus animé dans les expressions de ce jeune Ottoman qui se voit entre Roxane et l'Empire, entre Atalide et la mort? C'est à peu près ce que Pierre Corneille disait, à la première représentation àe Bajazet, à un vieillard qui me l'a raconté : « Cela est tendre, touchant, a bien écrit; mais c'est toujours un Français qui jiarle. » Vous sentez bien, Monsieur, que cette petite réflexion ne dérobe rien au respect que tout homme qui aime la langue française doit au nom de Racine. Ceux qui désirent un peu plus de coloris à Raphaël et au Poussin ne les admirent pas moins ^. »
Voltaire paraissait aussi juger que çà et là dans cette tragédie on rencontrait quelques vers, quelques expressions d'une simplicité trop familière. Il rappelait que tous les peuples « nous reprochent une poésie un peu trop prosaïque, » et donnait à entendre (on n'est peut-être pas obligé de l'en croire) que le style de Bajazet méritait parfois ce reproche. « On sait , disait-il encore, se souvenant d'un passage du Bolaeana, on sait que Boileau en trouvait la versification négligée ^. » Boileau
1 . Remarques sur Médée : voyez les OEmres de Voltaire, tome XXXV, P- 29.
2 . Dans les éditions de Kehl on lit : « . . . . qu'un Français , qui appeP-; sa Turque Madame , et qui s'exprime..., etc. »