BAJAZET, ROXANE
ROXANE
Prince, Fheure fatale est enfin arrivée
Qu'à votre liberté le ciel a réservée.
Rien ne me retient plus, et je puis dès ce jour
Accomplir le dessein qu'a formé mon amour.
Non que vous assurant d'un triomphe facile, 425
Je mette entre vos mains un empire tranquille;
Je fais ce que je puis, je vous l'avois promis :
J'arme votre valeur contre vos ennemis \
J'écarte de vos jours un péril manifeste;
Votre vertu, Seigneur, achèvera le reste. 430
Osmin a vu l'armée; elle penche pour vous;
Les chefs de notre loi conspirent avec nous ;
Le Yisir Acomat vous répond de Bysance ;
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
Cette foule de chefe^^d'esclaves, de muets *, 4 3 5
Peuple que dans ses m ce palais,
Et dont à ma faveur les âmes asservies
I. Ricaut, dans son Histoire de Vétat présent de VEmpire ottoman (p. 64), parle ainsi des muets : « 11 y a outre les pages, une autre espèce de serviteurs domestiques à la cour des princes ottomans, que l'on nomme Bizehami ou muets, et qui sont naturellement sourds et par conséquent muets. » Les muets étaient les exécuteurs ordinaires des arrêts de mort dans le Serrail, Gabriel Bounyn, dans sa tragédie de la Soltane, a introduit des muets par lesquels le Soltan (Soliman) fait étrangler son fils Mustapha.
DAJAZET.
M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies.
Commencez maintenant. C'est à vous de courir
Dans le champ glorieux que j'ai su vous ouvrir. 440
Vous n'entreprenez point une injuste carrière;
Vous repoussez, Seigneur, une main meurtrière :
L'exemple en est commun; et parmi les Sultans,
Ce chemin à l'Empire a conduit de tout temps'.
Mais pour mieux commencer, hâtons-nous l'un et l'autre
D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.
Montrez à l'univers, en m'attachant à vous,
Que quand je vous servois, je servois mon époux^;
Et par le nœud sacré d'un heureux hyménée
Justifiez la foi que je vous ai donnée. 4 5 o
BAJAZET
Ah î que proposez-vous, Madame ?
ROXANE
Hé quoi, Seigneur ?
Quel obstacle secret trouble notre bonheur ?
BAJAZET
Madame, ignorez-vous que l'orgueil de l'Empire.... Que ne m'épargnez-vous la douleur de le dire?
ROXANE
Oui, je sais que depuis qu'un de vos empereurs, 455
Bajazet, d'un barbare éprouvant les fureurs,
Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée.
Et par toute l'Asie à sa suite traînée.
De l'honneur ottoman ses successeurs jaloux
Ont daigné rarement prendre le nom d'époux 460