ACTE II, SCÈNE I
Soi
Mais Tamour ne suit point ces lois imaginaires;
Et sans "VOUS rapporter des exemples vulgaires,
Solyman* (vous savez qu'entre tous vos aïeux.
Dont l'univers a craint le bras victorieux.
Nul n'éleva si haut la grandeur ottomane), 46 5
Ce Solyman jeta les yeux sur Roxelane.
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier
A son trône, à son lit daigna l'associer,
Sans qu'elle eût d'autres droits au rang d'impératrice
Qu'un peu d'attraits peut-être, et beaucoup d'artifice. 470
BAJAZET
Il est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis,
Ce qu'étoit Solyman, et le peu que je suis.
Solyman jouissoit d'une pleine puissance :
L'Egypte ramenée à son obéissance,
Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil, 475
De tous ses défenseurs devenu le cercueil.
Du Danube asservi les rives désolées,
tion ici est Bajazet [Ilderim ou Gulderum, c'est-à-dire Foudre) I*"" du nom, cinquième empereur des Turcs, vaincu et fait prisonnier par Tamerlan en 1402. Baudier, dans son Histoire générale du Serrail, p. 5i, dit aussi : « La loi qui fut établie dans le conseil du prince, ordonnant que les Sultans n'épouseroient point de femmes, prit naissance du règne de Bajazet I®*", lequel ayant épousé une femme de la maison des Paléologues , empereurs de Constantinople, la vit par le désastre de la guerre captive avec soi entre les mains de Tamerlanes, empereur des Tartares, et traitée avec tant de mépris, qu'un jour ce Scythe les faisant manger tous deux à sa table, commanda à cette princesse de se lever et aller au buffet prendre sa coupe pour lui verser à bcire. » — - Desmares, dans sa tragi-comédie de Roxelane (acte I, scène 11), avait, avant Racine, rappelé cette tradition historique sur Bajazet I'^'" :
Ce prince malheureux, que la scythique rage Força de terminer ses jours en une cage, Apprenant qu'on avoit indignement traité Du sang paléologue une illustre beauté, Compagne de son lit comme de son empire, Ressentit de ses maux le dernier et le pire; Et pour ressouvenir de son ressentiment. Aux rois ses successeurs laissa pour testament D'ôter de leur État la qualité de reine, Pour ne jamais souffrir une pareille peine.
I. Soliman I^' [le Magnifique) ^ qui régna si glorieusement de iSao à i566.
5o'2 BAJAZET.
De l'empire persan les bornes reculées, Dans leurs climats bi ùlants les Africains domptés *, Faisoient taire les lois devant ses volontés. 480 Que suis-je ? J'attends tout du peuple et de l'armée. Mes malheurs font encor toute ma renommée. Infortuné, proscrit, incertain de régner, Dois-je irriter les cœurs au lieu de les gagner? Témoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères ? 485 Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères ? Songez, sans me flatter du sort de Solj^man, Au meurtre tout récent du malheureux Omian^ Dans leur rébellion, les chefs des janissaires, Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires, 490 crurent a sa perte assez autorises ^^ar le fatal hymen que vous me proposez Que vous dirai-je enfin ? Maître de leur suffrage, Peut-être avec le temps j'oserai davantage. Ne précipitons rien, et daignez commencer 495 A me mettre en état de vous récompenser.
ROXANE
Je vous entends, Seigneur : je vois mon imprudence ,
Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance.
Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger
Où mon amour trop prompt vous alloit engager. 5 o o
Pour vous j pour votre honneur, vous en craignez les suites,
Et je le crois. Seigneur, puisque vous me le dites.