ACTE II, SCÈNE I. 5o
Mais avez -vous prévu, si vous ne m'épousez, Les périls plus certains où vous vous exposez ? Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire ? Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire ? Songez-vous que je tiens les portes du Palais, Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais, Que j'ai sur votre vie un empire suprême, Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime? 5 1 o Èt sans ce même amour, qu'olFensent vos refus, Songez-youSj en un.^ que vous ne seriez plus *?
BAJAZET
Oui, je tiens tout de vous; et j'avois lieu de croire Que c'étoit pour vous-même ime assez grande gloire, En voyant devant moi tout l'Empire à genoux, 5 1 5 De m' entendre avouer que je tiens tout de vous. ^' Je ne m'en défends point, ma bouche le confesse^, Et mon respect saura le confirmer sans cesse. Je vous dois tout mon sang : ma vie est votre bien ; Mais enfin voulez-vous. . . .
ROX^ANE.
Non, je ne veux plus rien. Sao Ne m'importune plus de tes raisons forcées. Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées. Je ne Je presse pîÏÏs7ingrat, d'y consentir. Rentre dans le néant dont je t'aH'ajt sortir. * Car enfin qui m'arrête ? et quelle autre assurance 52 5 Demanderois-je encor de son indifférence^ ?
1. Var. Songez-vous dès longtemps que vous ne seriez plus? (1672)
2. Énée parle à peu près de la même manière dans le IV^ livre de VÈnéide^ vers 333-335 :
.... Ego te quse ylurima fando Enumerare vales^ nunquam, Regina, negabo Fromeritam
3. C'est le même mouvement que dans ces vers du IV® livre de V Enéide (vers 368 et suivants) :
TSam quid dissimula P aut quse me ad majora réserva? TSum Jletu ingemuit nostro?...
L'ingrat est-il touché de mes empressements?
L'amour même entre-t-il dans ses raisonnements?
Ah ! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse,
Que mes propres périls t'assurent de ta grâce, 5 3o
Qu'engagée avec toi par de si forts liens,
Je ne puis séparer tes intérêts des miens.
"Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère :
Il m'aime, tu le sais; et malgré sa colère, 'Dans ton perfide sang je puis tout expier, 5 3 5
Et ta mort suffira pour me justifier.
N'en doute point, j'y cours, et dès ce moment même. Bajazet, écoutezj^e sens q^^^je ^^pus^aime^J^
Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir.
Le chemin est encore ouvert au repentir. 540
Ne désespérez point une amante en furie ^.
S'il m'èchappoit un mot, c'est fait de votre vie.
BAJAZET
Vous pouvez me Tôter : elle est entre vos mains. Peut-être que ma mort, utile à vos desseins, De l'heureux Amurat obtenant votre grâce, 545 Vous rendra dans son cœur votre première place.
ROXANE
Dans son cœur ? Ah ^ ! crois-tu^ quand il le voudroit bien , Que si je perds l'espoir de régner dans Je tien^ D'une si douce erreur si longtemps possédée, Je puisse désormais souffrir une autre idée, 5 5 o
1. Dans son commentaire sur la Médée de Corneille, Voltaire rapproche de ce vers les paroles que Médée adresse à Jason (acte III, scène m, vers 911) :
[Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté.