ACTE II, SCÈNE V
Qui présente à mes yeux les supplices tout prêts*, 720 Qui in offre ou son hymen, ou la mort infaillible " Tandis qu'à mes périls Atalide sensible , Et trop digne du sang qui lui donna le jour.
Veut me sacrifier jusques à son amour — •
Ah ! qu'au jaloux Sultan ma tête soit portée , 725 Puisqu'il faut à ce prix qu'elle soit rachetée !
ATALIDE
Seigneur, vous pourriez vivre, et ne me point trahir.
Parlez. Si je le puis, je suis prêt d'obéir.
ATALIDE
La Sultane vous aime ; et malgré sa colère ,
Si vous preniez , Seigneur, plus de soin de lui plaire'^'7 3o
Si vos soupirs daignoient lui faire pressentir
Qu'un jour. v<T
BAJAZET
Je vous entends : je n'y puis consentir. Ne vous figurez point que dans cette journée, D'un lâche désespoir ma vertu consternée Craigne les soins d'un trône où je pourrois monter, 735 Et par un prompt trépas cherche à les éviter . J'écoute trop peut-être une imprudente audace ; Mais sans cesse occupé des grands noms de ma race , J'espérois que fuyant un indigne repos , Je prendrois quelque place entre tant de héros. 740 Mais quelque ambition , quelque amour qui me brûle , / Je ne puis plus tromper une amante crédule. ' En vain, pour me sauver, je vous l'aurois promis :
I. Dans les éditions de 1807, de i8o8 et dans celle de M. Aimé-Martin on lit:
Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts ;
et le vers, tel que nous le trouvons dans toutes les anciennes éditions, est donné par M. Aimé-Martin comme une variante.
J. Racine, ii 33
Et ma bouche et mes yeux, du mensonge ennemis, Peut-être dans le temps que je voudrois lui plaire, Feroient par leur désordre un effet tout contraire ; Et de mes froids soupirs ses regards offensés Verroient trop que mon cœur ne les a point poussés. O ciel ! combien de fois je l'aurois éclaircie. Si je n'eusse à sa haine exposé que ma vie, Si je n'avois pas craint que ses soupçons jaloux N'eussent trop aisément remonté jusqu'à vous ! Etj'irois l'abuser d'une fausse promesse? Je me parjurerois ? Et par cette bassesse. . . . Ah ! loin de m'ordonner cet indigne détour. Si votre cœur étoit moins plein de son amour. Je vous verrois sans doute en rougir la première. Mais pour vous épargner une injuste prière, Adieu : je vais trouver Roxane de ce pas. Et je vous quitte.
ATALIDE
Et moi, je ne vous quitte pas.
Venez, cruel, venez, je vais vous y conduire ; Et de tous nos secrets c'est moi qui veux l'instruire. Puisque, malgré mes pleurs, mon amant furieux Se fait tant de plaisir d'expirer à mes yeux, Roxane, malgré vous, nous joindra l'un et l'autre. Elle aura plus de soif de mon sang que du vôtre ; Et je pourrai donner à vos yeux effrayés Le spectacle sanglant que vous me prépariez.
BAJAZET
O ciel ! que faites-vous ?
ATALIDE
Cruel ! pouvez-vous croire Que je sois moins que vous jalouse de ma gloire ? Pensez- vous que cent fois en vous faisant parler Ma rougeur ne fût pas prête à me déceler?