A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE DE DOUAI
(Août 186S)
Jeunes Elèves,
Tout à l'heure ia voix d'un maître et d'un ami vous disait les nobles conquêtes de la science, ses relations avec l'utile et le beau, ses rapports avec la marche de l'esprit humain. Amis, ajoutait-il, travaillez pour la moisson, et cet appel au labeur était le premier et le dernier mot de son éloquent discours.
Cet appel, jeunes élèves, je ne le répéterai pas. Mais pourquoi craindrai-je de parler de celte grande loi du travail, dont on vous signalait les conquêtes? C'est pour vous donner un enseignement utile, que la bienveillance du Ministre me délègue aujourd'hui l'insigne honneur de le représenter : c'est à ces distributions solennelles que vous comprenez mieux peut-être la leçon la plus auslère. Ne marquent-elles pas des moments d'arrêts ? N'annoncent-elles pas des jours de repos nécessaires aux enfants comme aux hommes? Or, à de pareil-
les dates, la pensée se recueille d'autant mieux, que les forces se réparent. Le voyageur, lui aussi, profite de la halte, pour mesurerle chemin parcouru, et sourire d'un regard plus confiant à la route qu'il faut suivre le lendemain comme la veille. L'ouvrier, en reposant ses bras fatigués, aime à calculer l'épargne amassée, et se demande à la fois ce que coûte et ce que promet l'avenir. Faisons comme eux, mes amis, et parlons de cette loi qui s'interrompt : vous n'en sonderez jamais mieux le caractère, qu'au moment où vous en déposez quelques instants le fardeau.
Cette loi du travail est la loi de la vie tout entière : elle courbe la tète de l'homme aussi bien que celle de l'enfant, et elle se venge de ceux qui la repoussent, en leur laissant cette peine sans labeur, le fardeau d'un inexorable ennui. Et cependant, comme si elle devenait un problème par cela même qu'elle s'impose, que d'opinions contradictoires, que de théories étranges, ({uand il s'agit d'en préciser la nature ! Puis, comme l'erreur est de tous les Ages, que d'analogies frappantes entre les illusions de l'enfant et les préjugés de l'homme fait!
Parmi vous, jeunes élèves, nul n'oserait nier cette loi du travail ; mais combien voudraient l'accommoder à leur goût en la faisant pour tous temporaire, facile, aitrayanle.
Dans le monde également, il n'est pas de théoriciens qui songent à supprimer le travail. Mais combien revent de le transformer au point de contredire l'origine et lès destinées de l'homme qui le subit.
Oui pour beaucoup le travail ne doit être que le court chemin darriver, le moyen le phis rapide de donner à l'homme une fortune comme au collégien son diplôme.
Pour beaucoup encore, le facile est le vrai but. Faire facilement est la seconde de nos préoccupations, si faire vite est la première. On répugne aux laborieux enfantements comme on dédaigne les lentes productions, et que d'auteurs improvisent un drame, un livre, un système, parfois même une constitution politique, comme l'enfant apprend sa leçon, en un jour.
Pour d'autres enfin, Terreur a pris les proportions d'une théorie philosophique, et de nouvelles écoles ont jelé l'annthèrne à tout travail dont la société ne ferait pas un attrait : sous la protection de ces systèmes faux dans leur principe et logiques avec leur point de départ, on réputé contraire aux: aptitudes tout ce qui coûte un effort à la nature : nos défaillances ne sont plus que de légitimes protestations contre une autorité qui nous trompe, ou la conséquence d'une fatalité qui nous absout. Avec l'orgueil des êtres incompris et déclassés, on va d'une étude à une autre étude, d'une carrière à une autre carrière, et ainsi se dépense la vie, sans que le labeur l'ait rendue virile. Tristes oscillations que créent à la fois la mollesse de nos mœurs et l'erreur de nos systèmes ! Périls quotidiens que la société ne saurait conjurer, si elle a la faiblesse de flatter les instincts qui les font naître ! Tôt ou tard on dirait à cette société trop facile : vous devez à tout talent le succès, à toute aptitude son développement, à tout poète des couronnes, à tout philosophe un piédestal, et comme l'homme est large et facile lui-même dans l'appréciation de ses propres mérites, les envieux et les ennemis seraient plus nombreux que les défenseurs au sein d'un peuple ainsi rendu responsable des fautes de l'individu.
Messieurs, ne sacrifions pas à l'idole : c'est elle qui affaiblit les caractères et diminue les hommes. Ayons le courage de la vérité qui ne transige jamais ; apprécions et cherchons sans doute, dans les méthodes, tous les progrès nécessaires, mais n'oublions pas que la loi du travail, sous toutes ses formes, et dans toutes les sphères, ne peut être ni temporaire, ni facile, ni attrayante. Temporaire! mais elle est la fonction de l'homme et par conséquent elle dure autant que lui. Facile ! mais elle est l'instrument de notre éducation, et par conséquent elle est à la fois une pénible réaction contre le mal qui nous assiège, et une continuelle aspiration vers le bien qui nous sollicite. Attrayante ! mais elle est l'expiation de cette faute originelle et séculaire qui fit la déchéance, et par conséquent elle sera toujours une souffrance pour devenir une réhabilitation.
Pinard, t. ii. 7
Ah !je sais Messieurs que ce troisième point la souffrance dans le travail est le plus contesté et qu'il restera, toujours dans un certain ordre d'idées, le plus impopulaire. Aussi sera-t-ille seul dont Je veuille dire quelques mots: il ne faut combattre que là où est le péril.
Oui, le travail est une souffrance. Sans doute, la jouissance peut et doit naître du travail, parce que lajouissance découle toujours du devoir accompli. Mais en soi travailler n'est pas jouir, travailler c'est souffrir. Sous toutes les zones et à toutes les dates, le travail n'est fécond que lorsqu'il a coûté; il implique l'effort et par conséquent la douleur. C'est la peine qui le rend à la fois et fructueux et glorieux.
Vous connaissez la Bible, Messieurs, ce livre des livres, ce plus ancien des monuments écrits, qui prophétise, au début du genre humain, l'histoire de l'humanité. Sa première page vous a dit ce que serait la vie de l'homme et ce que serait le travail. Remuez la poussière des siècles, interrogez l'histoire des morts et celle des vivants ; regardez votre pays, contemplez les patries rivales : non, la Bible n'a pas menti. Partout où l'homme accepte cette loi du travail et de la souffrance, il marche dans les voies de la rédemption ; partout où il la répudie il augmente ce poids inéluctable de la déchéance.
Après la Bible, écoutez le peuple-Roi, qui dût à son infatigable énergie, à sa virilité retrempée dans tous les travaux, la conquête du monde anti(iue. Il a une langue magnifique dans sa sobriété, une langue unique pour traduire le droit et la souveraineté. Les noms qu'il donne prennent aux choses leur substance pour les qualifier. Vous savez comment il a nommé le travail : il l'appelle Lahor, confondant ainsi, sous un seul signe et dans une même idée, le travail et la douleur.
Suivez maintenant. Messieurs, le développement pratique de cette grande loi sociale.
Jetez un regard sur cette terre entr'ouverte qui vous livre les richesses de ses moissons ou les trésors enfouis que l'industrie transforme; cette souveraineté de l'homme ne s'accomplira jamais au nom du travail attrayant. Dans ce sol
conquis sur les éléments, et dont il déchire chaque année les entrailles pour le rendre fécond, dans ces marais assainis, dans ces cités qui s'élèvent, partout où se pose son pied, au flanc foudroyé des montagnes, au bord des mers qu'il sait dompter, l'homme trouve ses sueurs et le sang de ses ancêtres : c'est à ce prix là qu'il règne. Mais, le jour où il se reposerait, la nature insoumise ferait plus qu'échappera son sceptre : elle lui refuserait le pain et l'eau ; elle susciterait une embûche dans chaque élément, des ennemis dans ces êtres inférieurs qui le servaient la veille, et l'humanité resserrée, poursuivie aux coins de son empire serait vile anéantie ou domptée par les forces qu'elle aurait cessé de vaincre.
Même loi, Messieurs, pour que l'intelligence conquiert la vérité, pour que le cœur arrive à la vertu, pour que la volonté s'affirme et nous fasse vraiment hommes. Pour apprendre la vérité, la vertu, le vouloir, il faut l'efFort. Apprendre, c'est saisir, c'est arracher, appre/iendere. Ce triple règne de la vérité, delà vertu, de la volonté humaine mérite combats et violences : violent i rapii/nt illud.
Reposez un instant vos yeux sur ceux qui ont fortifié ou consolé l'humanité par l'immortalité de leurs œuvres. Leurs créations sont dues au souffle inspiré de leur génie ; mais leur génie vécut dans la souffrance, aussi bien que dans l'enthousiasme. C'est parce qu'ils souffraient pour l'art, qu'ils l'ont tant aimé ! Là est le secret de cet amour que l'homme garde pour tout ce qu'il produit, et la gloire de sa paternité se mesure, comme ses œuvres, aux angoisses qu'elle a fait naître.
A côté de l'individu, voyez la famille. Dans ce groupe providentiel, que Dieu charge de continuer la création, le chefd'œuvre de la puissance humaine, c'est l'enfant. Aussi précisément par ce qu'il est le suprême produit de l'homme, nulle douleur n'égale celle qu'il coûte. Sa mère peut l'aimer d'une tendresse sans limites; elle l'a enfanté dans les tourments, prouvant ainsi au monde que la première des joies découle toujours du premier des sacrifices.
Et pour le père lui-même que de labeurs incessants entraîne
l'éducation de ces nouveaux venus dont il faut former l'âme, élever le corps, assurer le patrimoine, avnnt que leur bonheur ou leur gloire ne vienne consoler la vie qu'on leur immole. Pour ce chef-là, le labeur est si bien la loi, qu'il semble le sauver de la mort. C'est le labeur qui perpétue sa race et son nom ; c'est le labeur qui donne à sa vie l'énergie qui la prolonge, et dans l'ordre naturel des choses, celle-ci ne s'achève que lorsque déjeunes athlètes, élevés par le père, sont venus reprendre sa tâche interrompue ; puis quand l'œuvre passe à d'autres mains, quand la génération nouvelle a grandi ; la mort n'est plus lente à venir, comme s'il lui fallait les ouvriers de la veille, dès qu'ils ne suffisent plus à la tâche du jour.
Au-dessus de la famille, étudiez les milieux sociaux dont elle est la base ; la loi n'aura pas varié. Prenez l'homme à l'état sauvage; il est le type de la décadence humaine ; il est aussi l'homme qui ne travaille plus. Remontez l'échelle sociale, à chaque degré le labeur s'impose h lui, et ce n'est qu'en subissant l'empire de cette loi douloureuse et féconde, qu'il regagne sa souveraineté. Les nations les plus grandes seront toujours les plus laborieuses ; la civilisation se mesure au développement de celte grande loi, et lorsque le travail se répartit chez un peuple, dans toutes les sphères de l'activité humaine selon le degré de ses besoins et de ses forces, ce peuple garde une jeunesse immortelle qui défie le temps et glorifie l'homme.
A votre âge, jeunes élèves, on aime son pays d'un amour sans réserves, et avec un enthousiasme que les soucis de la vie n'ont point encore allangui. Eh bien, cette grandeur dont vous êtes fiers à tant de titres, la patrie ne la doit qu'à son labeur. Elle l'a conquise avec son sang comme avec les années, et elle a mis à faire son histoire cette ténacité intrépide et persévérante que réclament les grandes choses. Non ; pour elle le travail n'est pas une œuvre temporaire ; ce qu'elle a fait à travers les siècles, elle le poursuit encore aujourd'hui ; il n'est point une œuvre facile, car elle ne foillit jamais à la défense des faibles; il n'est point une œuvre d'attrait, car l'attrait pour beaucoup c'est le profit, et son labeur à elle est désintéressé.
Elle aime la gloire pour la gloire, la justice pour la justice, le bien pour le bien, et elle attend le reste de Dieu et de sa fortune. Nos pères, Messieurs, avaient un mot simple et profond pour dire celte mission laborieuse et féconde de la France ; ils appelaient le manuscrit qui commence son histoire : Gesta Dei per Francos. A des siècles d'intervalle, le Souverain, qui porte si haut les destinées du pays, traduisait la même pensée dans un magnifique langage. lorsqu'il disait à nos légions enthousiastes : « Partout aujourd'hui où l'on « voit passer le drapeau de la France, les nations savent qu'il « y a une grande cause qui le précède, un grand peuple qui « le suit » (1).
Yoilà. Messieurs, la vraie notion du travail : c'est ainsi que la Foi et la Raison l'ont définie et comprise. La Philosophie comme la Religion, l'Art comme l'Histoire, les Familles comme les Nations nous répètent son austère origine et sa noble destinée. Tout nous dit de le subir comme un sacrifice, pour compter toujours sur sa fécondité.
Je m'arrête, jeunes élèves ; je préfère les exemples aux préceptes, et tout est exemple dans cette enceinte. Au milieu de ces rangs pressés qui vous entourent, parmi ces serviteurs du pays qui déjà vous saluent et vous aiment comme une espérance, voyez tout ce que doivent à la loi dont j'ai parlé les hommes qu'accompagnent le respect et l'amour des populations. Quand, obéissant à une grande tradition, le chef de l'Université voulut, chaque année, convier à cette fête de famille les plus hautes notabilités du clergé, de la magistrature, de l'administration et de l'armée, il savait l'enseignement vivant que vous donnerait leur présence. Et ce lycée enfin, ce lycée, légitime orgueil de la cité, vous êtes-vous demandé à quelles incessantes sollicitudes, à quelle vaillante persévérance il doit sa splendeur? La modestie de vos maîtres m'interdit de prononcer des noms : mais, si je me tais, ceux qui
(1) Camp de Châlons, 7 août 1860. — Discours aux soldais partant pour rOrienl.
vous rendent à vos familles, bénis par la religion, disciplinés par la règle, anoblis par l'élude, ne vous ont-ils point révélé déjà tout ce que donne et tout ce que coûte la grande œuvre de l'éducation ? C'est à de tels efforts suivis de tels succès qu'applaudissait, dans une récente visite, le fds d'un ministre, dont le nom sera toujours populaire ici : c'est cet énergique concours pour le bien des intelligences et des volontés, que l'homme d'Etat (1), prêté avec tant de regrets par la Magistrature à l'Université, a voulu consacrer au milieu de vous par deux croix si méritées.
Aujourd'hui, mes amis, le précepte et l'exemple se résument pour vous dans ces couronnes, qu'il est doux de recevoir, et qu'il coûtait de gagner : Que ceux qui les obtiennent, trouvent dans cette fête annuelle un nouvel encouragement pour bien faire : Que ceux, qui ne les ont point conquises encore, prennent contre l'obstacle de plus maies résolutions : le succès ne saurait faire défaut au courage qui persévère.
Puis, gardez toujours, même quand vous serez des hommes, ces palmes d'aujourd'hui : croyez-moi, dans ce legs de la jeunesse à lâge mûr, il y a plus que le parfum du souvenir ; il y a tout un enseignement sous une forme touchante. Un jour aussi, comme tant d'autres, vous ne reverrez pas sans émotion ces livres du passé ; plus ils auront vieilli, plus vous les aimerez. Dans ces reliques modestes et pieuses, vous retrouverez les traces de vos jeunes aimées, la mémoire de vos amis, les larmes de vos mères si fières de vos couronnes. Tous songerez aux maîtres qui travaillèrent pour vous, aux efforts faits avec eux et pour eux, aux jouissances du bien, aux résolutions de la conscience, aux espérances données. Or, quand l'homme se rappelle ainsi l'enfant, il a double force, il a double courage : la chaîne de sa vie se renoue, et il s'incline, à tout âge, sous cette paternelle main de Dieu, qui rendit féconds les labeurs de sa jeunesse.
(1) M. Rouland, ancien procureur-général à Paris, ministre de l'Instruction publique.
DE LA FACULTE DE TESTER DANS SES RELATIONS AVEC LA PUISSANCE PATERNELLE
DISCOURS DE M. PINARD
PROCUREUR GÉNÉRAL
PRONONCE