NOMME
PREMIER PRÉSIDENT DE LiV COUR IMPÉRIALE DE DOUAI
(17 Janvier 1866).
Le 17 janvier 1866, la Cour de Douai s'est réunie en audience solennelle sous la présidence de M. Danel, pour procéder à l'installation du nouveau premier président.
M. Pinard, procureur général a prononcé le discours suivant:
Messieurs,
Le temps apporte à tous de douloureuses épreuves. Dans sa marche inexorable, il impose les longues absences, quelquefois les irréparables séparations. Notre viejudiciaire ressemble sur ce point à notre vie privée : les années en s'écoulant brisent souvent nos liens les plus chers, au moment où nous les croyons les plus durables.
Et cependant ce temps qui affaiblit l'homme fortifie ses œuvres. S'il enlève l'ouvrier, il cimente l'édifice. Par une mystérieuse compensation qui est la loi des choses humaines, les grandes institutions ne rayonnent de force et de jeunesse, qu'après avoir usé plusieurs générations. A mesure que l'homme disparaît, le corps tout entier s'élève ; ainsi la gloire
naît des sacrifices qu'elle coûte; ainsi le prestige des vieux drapeaux se mesure au nombre comme aux fatigues des mains généreuses qui Jes ont portés.
Cette vérité de tous les âges ne résume-t-elle pas notre histoire? Les compagnies judiciaires, vigilantes gardiennes de l'honneur de la magistrature française, perdent incessamment leurs soldats ou leurs chefs. Elles ont à compter avec la mort qui les décime, avec des retraites qui les affligent, avec des promotions qui les honorent. Mais si le corps se dépouille et se renouvelle, l'ame reste la même. Immobiles au milieu de la mobilité des choses humaines, elles savent garder intact le dépôt de leurs traditions, et ajouter à ce pieux patrimoine, le jour où elles réparent leurs brèches, l'exemple comme le souvenir de ceux qu'elles ont perdus.
Si elles comprennent toutes les époques, si elles vont audevant de tous leurs besoins, c'est qu'elles leur apportent toujours le même bienfait ; l'amour de la Justice. Elles changent d'organe, elles appliquent d'autres lois, mais elles recueillent les mêmes respects et rendent les mêmes oracles. Pour traduire cette permanence du même culte au sein des mêmes compagnies, un de vos ancêtres disait : les Vestales changent, mais le feu de Vesta brûle toujours au Capitole. Si vous trouvez un peu solennelle cette comparaison du vieux magistrat, se complaisant dans les classiques souvenirs de sa jeunesse, vous ne vous en plaindrez pas ; l'amour du juste, c'était pour lui la flamme immortelle, symbole des destinées promises à la patrie; c'était le bouclier que les aigles romaines saluaient au retour de la victoire, et que la Vestale portait, les jours de détresse, au-devant des légions vaincues, mais non découragées.
Aujourd'hui, Messieurs, nous saluons de nos regrets le chef vénéré qui nous quitte ; nous saluons de nos espérances celui qui doit porter parmi nous le même fardeau. Si avant de parler d'eux, j'ai rappelé cet esprit de tradition qui fait notre force, c'est que j'ai voulu tout d'abord les louer sans les nommer.
La vie lout entière de M. le premier pi'ésident Dumoii ii'estelle pas en effet un constant hommage à ce culte du juste et du vrai, qui est notre but et notre loi ?
Avocat pendant trente ans, trois fois bâtonnier de son ordre. M. Dumon fut élevé à cette grande école du barreau douaisien, qui devait donner à la Cour tant de magistrats éminents et aux justiciables tant de guides toujours sCirs.Son savoir éprouvé, sa parole vive et frappant droit au but. l'incomparable vigueur de sa dialectique, l'autorité d'un talent toujours égal à lui-même devaient promptement lui assigner le premier rang. Je ne saurais parler de ses succès devant cette barre, où les brillantes années de sa jeunesse vivent dans la mémoire de tous ; mais pourquoi m'interdire un souvenir qui honore un autre que lui, et qui eut sur sa carrière une décisive influence ?
Un jour descendait dans cette arène un homme, qui fut depuis deux fois ministre, et qui a aujourd'hui la double succession de Merlin et de Dupin. Nous en étions alors à cette date troublée de notre histoire contemporaine, où les hommes d'Etat cherchaient dans le barreau, avec l'oubli du pouvoir, un aliment à cette activité féconde qui est leur gloire ou leur tourment. L'ancien bâtonnier des avocats de Paris, l'ancien avocat-général à la Cour de cassation, l'ancien procureur-général de la seconde Cour de l'Empire (I), rencontra dans j\L Dumon un rival digne de lui. Devenu plus tard garde des sceaux, il se rappela avec bonheur l'émule des luttes passées; il le retrouvait conseiller, il le fit président de chambre, et le nomma trois ans plus tard vt)tre premier président.
Magistrat à la Cour de Douai depuis 1854, M. Dumon eut l'heureuse fortune de parcourir chacun des degrés hiérarchiques de sa belle carrière dans sa cité d'adoption. Entouré des mêmes admirateurs et des mêmes amis, il montra sous
(1) M. Delangle.
Pinard, t. lu 11
l'hermine les brillantes qualités si souvent remarquées à la barre. Les grandeurs ne devaient pas le prendre au dépourvu ; dans cette vie parallèle que nous faisaient les devoirs de chaque jour, j'appréciais plus que personne la sûreté de ses relations, la bonté de son cœur, la prévenance de son accueil ! Non : l'élévation ne pouvait pas le changer, mais elle faisait briller chez lui. d'un plus vif éclat, cette première vertu de l'homme public : la dignité du caractère. Rare vertu, plus nécessaire encore que le talent à l'accomplissement des grandes fonctions sociales! L'exercice du pouvoir ne la donne pas toujours, mais elle. Messieurs, elle rehausse le pouvoir lui-même.
Après ce tribut payé à l'avocat d'autrefois et au magistrat d'aujourd'hui, que ne puis-je parler de l'homme de bien consacrant aux hospices de la cité tous les loisirs que lui laissaient ses longs travaux ! Mais cette page de la vie privée n'est-elle pas le discret patrimoine de la famille? Ne point soulever le voile qui couvre de pareils actes, c'est les honorer davantage. Le deuil des orphelins et des pauvres sera pour lui le meilleur éloge ; leur douleur au moment de son départ est une couronne à laquelle je ne veux pas toucher.
M. le premier président Dumon vivra donc à tous les titres dans notre mémoire attristée. Envoyant de nouveaux horizons s'ouvrir devant lui, ne nous plaignons pas d'ailleurs d'un choix qui nous honore, en même temps qu'il nous frappe. Eprouvons un légitime sentiment de fierté, puisque c'est à cette barre qu'il s'est formé, puisque c'est au milieu de nous qu'il a grandi. Répétons-nous aussi que nous ne le perdons pas tout entier. Dans les rangs de la Cour suprême, il va retrouver des amis dignes comme lui de cette haute fortune, et que les mille liens du passé nous rattachent (I). Avec eux.
(1) M. Legagneur, procureur-général à Douai de 1839 à 1840. — M. de Carnières, avocat-général à Douai de 1843 à 1848. — M. Le Roux de Bretagne, premier président à Douai de 1844 à 1850. — M. d'Oms, premier président à Douai de 1850à 1852.— M. d'Ubexi, procureur-général à Douai de 1850 à 1854. — M. Le Serurier, pre-
il gardera toujours vivant notre souvenir. Bien souvent, j'en suis sûr. sa pensée se reportera sur le berceau de ses premiers ti'iomphes. Si élevées que soient les régions de la science pure, il y a un lieu qu'elles ne font point oublier, c'est le lieu qui nous rappelle les premières émotions de la vie, les succès de l'âge mûr, les saintes douleurs et les pieuses joies de la famille. A ces souvenirs on donne toujours la meilleure partie de soi-même; le cœur de M. Dumon ne s'en détachera pas.
Monsieur le Premier Président,
L'éloge de l'absent est une tache souvent douce et toujours facile. Je l'éprouvais tout-à-l'heure, en parlant de votre prédécesseur. Je sens maintenant que votre présence m'impose des délicatesses, des ménagements obligés ; mais si votre modestie m'interdit des détails, je dois au moins, à la Compagnie qui s'honore de vous avoir pour chef, la rapide esquisse d'une vie judiciaire qui est aujourd'hui son patrimoine.
II y a vingt-quatre ans, deux avocats se présentaient à cette barre, l'un athlète déjà grand par la lutte et le succès, l'autre jeune stagiaire encore inconnu. La Cour admettait ce dernier à la prestation de serment, et l'ancien, pour me servir des expressions traditionnelles qui rendent si bien les usages de l'ordre, l'ancien servait au nouveau venu de parrain. Or, ce parrain de 1841, c'était l'homme éminent auquel je rendais lout-à-l'heure, en traduisant votre pensée, un si juste tribut de regrets et d'hommages, et le fllleid c'était vousmême. Monsieur le premier président. Pouvais-je oublier ce souvenir et ce point de départ? Un semblable patronage était
mier président à Douai de 1852 à 1855. — M. Meynard de Franck, procureur-général à Douai de 1854- à 1856.
Cette liste comptait encore, à une date récente, deux autres noms qu'on ne saurait oublier : M. Sénéca, avocat-général à Douai de 1836 à 1842, aujourd'liui député de la Somme au Corps législatif. — M. Bayle-Mouillard^ procureur-général à Douai de 1849 à 1850, aujourd'hui conseiller d'Etat.
une promesse, et nulle phase de voire brillante carrière ne devait la démentir.
Sept ans s'écoulent pour vous au barreau d'Avesnes : sept ans de forles études et d'abondantes moissons. La science exige ces labeurs persévérants, ces méditations que ne troublent pas les échos d'un monde trop agité. Rien n'y prépare comme le calme d'une petite ville, quand on a l'énergique vouloir de mettre à profit toutes les heures solitaires. C'était votre but, et ce fut votre force. L'heure approchait où une scène nouvelle allait s'ouvrir ; l'heure pouvait venir, vous étiez prêt. Grâce à ces richesses qu'amasse dans la retraite un travail persévérant, l'avocat le plus jeune était devenu le plus connu.
1848 éclate. Il s'agissait, dans la tourmente, de sauver l'ordre sans renier la liberté. Votre place était marquée dans la phalange de ces jeunes hommes d'intelligence et de cœur, auxquels tout pouvoir honnête devait faire appel, pour fortifier les rangs trop éclaircis de la magistrature. — Avocat-général à vingt-huit ans près la cour de Douai, vous consacrez dix ans à de nouvelles études,, couronnées par de nouveaux succès. Cette parole exercée, au service d'une science profonde, trouvait dans ce moment, des échos sympathiques que le temps n'a point affaiblis. Je laisse à la mémoire de vos anciens collègues l'honneur et le soin de vous les rappeler : ce sera le gage de joyeux avènement, qu'offriront les amis d'autrefois au premier président d'aujourd'hui.
Premier avocat-général à Limoges, vous voyez les suffrages d'une contrée nouvelle s'ajouter à tous ceux de la vieille Flandre. Initié, dans ce second poste, à la pensée comme aux travaux du chef d'un grand Parquet, vous vous préparez à remplir vaillamment, et dans un avenir prochain, la même mission que lui.
Il vous faut à la Cour de Toulouse une dernière épreuve. Dans la vieille cité parlementaire, la majesté des souvenirs semble ajouter encore à l'autorité des arrêts : ce second baptême ne vous manquera pas. Toulouse vous écoute et vous applaudit comme Limoges et comme Douai.
Il est temps enfin de vous confier tout entier ce glorieux fardeau de l'action publique, dont vous avez partagé le poids avec deux chefs. Nîmes vous est réservé. Là le ciel est aussi beau que la terre est féconde : là aussi les passions de l'homme participent aux splendeurs du climat, et le souvenir des luttes religieuses dupasse ajoute encore aux ardeurs du sang.
Dans ce milieu divisé, l'administrateur fut au niveau du péril, comme l'avocat -général avait été à la hauteur de tous les débats. Une ferme impartialité fut votre règle : aussi lovai qu'habile, aussi courageux que dévoué, vous imposiez aux camps rivaux le respect de l'esprit de justice. Comment le procureur-général pouvait-il mieux refléter une auguste pensée, et servir la généreuse politique de l'Empereur?
Aujourd'hui, M. le premier président, le Ministre éminent qui appelle votre prédécesseur à la Cour suprême vous ramène parmi nous. Il prouve ainsi deux fois combien il se connaît en hommes. Si les labeurs de demain sont plus calmes pour vous que les labeurs d'hier, tout nous promet en effet qu'ils seront aussi fructueux.
Vous avez pour les accomplir cette expérience du passé, conquise à tant de postes d'honneur, dans les régions les plus différentes.
Vous montez sur la chaise curule à cet âge de la vie qui n'est un danger que pour les natures vulgaires, et qui devient pour les hommes d'élite une force de plus : date heureuse où le magistrat maître de lui-même, et placé entre les deux moitiés de sa carrière, ne doit encore ni ressentir la fatigue des jours écoulés, ni redouter le poids des travaux à venir.
Vous foulez enfin une terre connue, que dis-je une terre aimée ! Elle vous donne tous les encouragements, elle vous ménage les meilleures joies de la vie. — Ici c'est un barreau qui vous connaît, ce sont des magistrats fiers d'avoir été vos collègues, jaloux de rester vos amis. — Un peu plus loin, ce sont les affections des premières années, les parfums du sol natal, et si vous me permettez ce regard indiscret sur un
bonheur que Dieu vous réserve et qu'il m'a refusé, c'est un vieux père qui peut, à quatre-vingts ans. oublier les douleurs du départ, en embrassant au retour son fils, maintenant premier président.
Entrez donc avec confiance au port lorsque vos contemporains connaissent à peine la pleine mer. Le rivage est ami, les vents sont favorables. Sur ces bords où tant de liens vous retiendront, un vieux pilote attend. 11 veut, avant de quitter son navire, saluer votre jeune renommée. Il prolonge, pour vous recevoir, sa carrière chargée de fatigue et d'honneur : il tient à vivre judiciairement avec vous tout un jour. Pourquoi son souhait de bienvenue est-il en même temps un adieu ? Pourquoi votre installation sera-t-elle sa dernière audience ? 11 porte si noblement le fardeau ! Il a si bien gardé les trésors de la science acquise, l'autorité du talent et du caractère, le prestige d'une expérience rompue à toutes les épreuves, et jusqu'à cette verve gauloise, privilège exclusif et charmant de ceux qui savent défier le temps, pour rester nos modèles jusqu'à la dernière heure ! Au fond de toutes les joies humaines, le philosophe trouve une larme : à côté de toutes les fêtes il y a un deuil passé ou un deuil à venir. Notre deuil aujourd'hui, c'est la retraite de M. le président Danel.
Comment n'aurais-je point associé son nom à ceux que je prononçais tout-à-l'heure ? Il sait combien il ajoute, en s'éloignant, aux tristesses d'un autre départ : il sait combien il donne, en vous installant, de favorables augures à votre présidence.
Que sa voix émue vous dise mieux que la mienne le concours zélé qui vous attend. Nous recueillerons sa parole comme le testament du maître, et quand la Cour, qui l'entendra pour la dernière fois, se sera retirée, attendrie et silencieuse, le sillon sera tracé pour nous. Nous le poursuivrons, tous les deux, avec une commune ardeur, n'ayant, comme nos anciens, d'autre loi que l'amour du bien public, et retrempant nos forces dans une réciproque confiance.
Recruter nos auxiliaires parmi les plus dignes et les plus dévoués, veiller à la sécurité de ces populations toujours
mSTALLATlON DE M. PAUL. 167
calmes, parce qu'elles sont les plus laborieuses, dénouer pacifiquement leurs différends, rendre rapides l'instruction des procédures et la solution des procès, quel labeur plus varié; et quelle tâche plus belle ! Heureux ceux qui peuvent y user leur vie tout entière !
Ah! si je m'étendais, en commençant, avec une sorte de complaisance sur la perpétuité de nos traditions, c'est que je sentais combien notre niission correspond elle-même à des besoins perpétuels. Le passé nous le dit : le présent nous le répète. Lorsqu'aux horizons troublés du moyen-âge l'unité française est à peine un point lumineux^ un Roi descend de son palais pour juger ses sujets sous le chêne de Yincenncs. Lorsque cette unité désormais accomplie brise elle-même, dans la tempête, l'institution qui l'avait formée, l'homme providentiel, qui devient l'arbitre et le régulateur de cette société rajeunie, poursuit, avec une persévérance que n'arrêtent pas même les soucis du champ de bataille, deux œuvres qui n'en feront qu'une : la codification de nos lois, la reconstitution de nos Cours.
Entre le royal exemple de Saint-Louis et l'acte de Napoléon I", quel solennel accord pour donner au monde une grande leçon ! C'est qu'à toutes les dates, la justice bien rendue est l'honneur des peuples, et le premier bienfait du pouvoir.
Aussi, comment le dévouement à nos fonctions ne se confondrait-il pas avec le dévouement au Souverain ? C'est là mon premier vœu : ce sera mon dernier mot. Il rend avec votre pensée et la mienne, M. le président, celle des autorités de tous ordres, qui se pressent dans cette enceinte pour vous accueillir. — De ce dévouement qui nous rapproche, je ne veux dans le passé d'autre garantie que ce deuil qui nous fut commun, lorsque le département du Nord perdait, à une date si récente, un des meilleurs serviteurs de l'Empire (I). A ce gage trop douloureux faut-il pour l'avenir en ajouter un autre ?
(1) M. Vallon, décédé préfet du Nord.
Deux préfets éminerils (1), dont la sympathie m'est précieuse à tant de titres, me le donnent en ce moment. Ils ne me pardonneraient pas de les louer aujourd'hui ; qu'ils me permettent de les remercier et de leur dire : la grande Politique est sœur de la Justice : dans deux voies différentes nous poursuivons le même but : servir le pays, faire aimer l'Empereur.
(l) M. Piélri, préfet du Nord, M. Le vert, préfet du Pas-de-Calais, présents à la séance d'inslallalion.