ÉLECTION DU RHONE
Lvon, le 28 mars 1870.
Aux membres du Comité électoral de Neuville-sur- Saône. Citoyens,
L'étrange dénoûment du procès de Tours donne à la candidature de Ulrich de Fonvielle un caractère inattendu.
Le pays, qui, grâce à la presse, a entendu les témoins, va être appelé à juger en dernier ressort. Nulle décision ne saurait être supérieure à celle des comices populaires, puisque la souveraineté du peuple plane au dessus de toute autre autorité.
J'admets pleinement la souveraineté du peuple, mais il y a des délégations nécessaires, et M. Andrieux ne me démentira pas lorsque je dirai qu'il a reconnu depuis le 4 Septembre la nécessité de ces délégations. Je poursuis :
Les électeurs vont donc constituer la véritable haute cour de justice. A ceux qui font et défont les souverains, il appartient de rendre ou de casser des arrêts, d'acquitter moralement les condamnés, de condamner les acquittés.
Andrieux.
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Vraiment, quand je lis de semblables lignes écrites pour la presse., pour le pays, qu'on a dû répandre a profusion, j'ai le droit de m'en emparer et de dire qu'on a cherché une condamnation, qu'on l'a cherchée pour s'en faire un piédestal.
M. Andrieux eut ce qu'il désirait; il fut poursuivi et renvoyé en police correctionnelle pour quatre chefs : trois ont été écartés, je le reconnais ; le dernier seul a été maintenu, et pour ce chef Andrieux a été condamné à trois mois de prison.
Quand la condamnation a été prononcée, M. Andrieux a voulu jouer avec elle. Tl était jeune, c'est son excuse ; il trouvait qu'une condamnation posait. Il était heureux d'en parler, d'en profiter, d'en saisir les journaux. Il écrivait au garde des sceaux d'alors pour lui demander, .non une faveur (est-ce que les républicains en demandent?), mais la faculté de ne pas subir sa peine quant à présent. Son vrai but, c'est de pouvoir lui dire publiquement une impertinence. Voici sa lettre, publiée par le Progrès de Lyon, le 22 juin 1870 :
Monsieur le Ministre,
Condamné le 29 mai dernier par le tribunal correctionnel de Lyon à trois mois de prison pour offenses envers l'Empereur, je reçois du parquet une invitation à me constituer prisonnier le 23 juin.
Avocat à la cour de Lyon, j'ai des engagements envers mes clients et envers la justice. Pour les remplir, j'ai besoin de ma liberté jusqu'au mois d'août.
11 est une affaire surtout qui, par son caractère exceptionnel, m'impose de plus graves devoirs. Je suis appelé à défendre devant la haute-cour les frères Villeneuve et M. Dereure, aérant de la Marseillaise. Les liens d'une ancienne amitié me rattachent au docteur Villeneuve, et, d'ailleurs ces trois accusés m'ont fait connaître leur volonté de n'accepter aucun défenseur, si je ne puis leur prêter mon concours.
A vrai dire, mon ami Villeneuve m'écrit : « Ne parle pas de venir nous défendre à la haute-cour, parce qu'on te fourrerait dedans. »
J'ai cru, néanmoins, M. le Ministre, devoir vous faire connaître
le motif de mon insistance afin de pouvoir revendiquer au nom de la libre défense des accusés ce qu'il ne me conviendrait pas de solliciter comme une faveur.
Recevez, M. le Ministre, l'assurance démon entier dévouement
aux intérêts de la justice.
Andrieux, avocat,
Membre du Conseil général du Rhône.
Comme c'est convenable vis-à-vis du garde des sceaux : « On te fourrerait dedans. » Et puis la fin, comme il l'a cherchée ! Lui, Andrieux, ne peut s'adresser à cet homme, à un ministre de l'Empire et du tyran; il saluera la justice, pas le ministre.
Il va à Blois : il défend ses clients, il revient, et il est informé qu'il doit subir sa peine. Il est bien aise de jouer avec le préfet comme avec le garde des sceaux. Il a demandé certaines faveurs, une cellule spéciale, la nourriture apportée du dehors, la faculté de voir sa famille, ses amis en toute liberté, de recevoir ses journaux. Je crois qu'il n'eût point été fâché d'avoir un refus qu'il aurait exploité ; dans tous les cas, il trouve de bon goût de dire qu'à la première session il saisira le conseil général, s'il y avait refus.
Ce à quoi M. Soucier a répondu :
Lyon, 12 juillet 1870.
Monsieur,
Vous m'informez que, condamné pour délit politique, vous allez vous constituer prisonnier, et vous demandez:
1" Qu'on vous donne une chambre particulière à la maison d'arrêt ;
2" Que l'autorisation de garder vos vêtements et de vous faire apporter votre nourriture du dehors vous soit accordée ;
3° Qu'on vous laisse la faculté de recevoir vos journaux ;
4° Que votre famille et vos amis puissent vous visiter en toute liberté.
Votre lettre. Monsieur, se termine par une sorte de menace qui me touche peu. J'ai toujours eu l'habitude de remplir mon devoir sans crainte et sans faiblesse.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Conseiller d'Etat, préfet du Rliône, L. Sencier.
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Je n'insiste pas sur ces misères. J'ai cité tout cela pour peindre l'homme recherchant une condamnation, l'exploitant ensuite, livrant à la presse chaque détail de ce doux martyre qui le posera en candidat, sinon en héros.
Ainsi, résumons-nous : avant le 4 Septembre, M. Andrieux est socialiste ; il estémeutier au moins en doctrine, athée, et il se fait condamner dans les circonstances que vous savez.
Nous arrivons maintenant au 4 Septembre. A partir de cette date, M. Andrieux devient fonctionnaire. Le 12 septembre, il est nommé procureur de la République, et, dès le 5 septembre, il est à Lyon, par la grâce de l'insurrection, membre du Comité de salut public.
Le voilà au pouvoir. Vous savez comment il y est monté : Il doit le pouvoir à cette notoriété qu'il s'est faite avant 1870, et que Ponet, son adversaire d'aujourd'hui, avait le droit de rechercher.
Dès le premier jour de sa puissance, cette notoriété lui fait une situation difficile. Oh ! je ne nie pas les actes de courage qui se rattachent à cette nouvelle période. J'ai commencé par là ; j'ai trouvé qu'à ce propos on avait fait une légende et qu'on l'avait exagérée ; mais, en la ramenant à ses vraies proportions, j'ai reconnu, j'ai honoré des actes de devoir et d'énergie.
Je ne retranche rien de cet éloge ; seulement, si M. Andrieux s'est bien montré vis-à-vis de l'émeute dans la rue, s'il a été libre vis-à-vis des communards de Paris arrivant à Lyon, que d'entraves, que d'obstacles son passé va lui créer envers ses amis lyonnais, ses amis de la veille?
Et d'abord M. Andrieux sort de prison, dans quelles circonstances? — Avec 13 prévenus, 25 condamnés, 25 fdies soumises, élargis également avant d'avoir fini leur peine.
Cette sortie de la prison, dans quelles conditions se passet-elle ? Le commissaire de police nous la raconte ainsi dans son rapport à l'autorité :
Dès lors, la foule se ma sur moi, foule que j'estime avoir été de deux mille personnes, tant hommes que femmes. On me traîne
sur la berge du Rhône, en criant : « A l'eau ! » On me frappe de toutes manières, on m'arrache les cheveux, et tout cela sous l'égide du drapeau rouge, porté par un homme de haute taille, qui encourage les meurtriers et me frappe de la hampe de son drapeau.
Arrivé près du parapet, des hommes dont je connais la figure, peut-être de mon quartier, mais dont j'ignore,, mallieureusement, le nom, me tirent à eux et me ramènent sur le cours Suchet. On continue à me frapper dans le dos, dans les fesses, dans les jambes, dans le ventre, dans la poitrine, sur la tête. Le sang ruisselle sur ma figure ; mon œil gauche est presque crevé ; je suis aveuglé par le sang qui coule de ma tête ; on m'arrache les cheveux, on me déchire mes vêtements; on vole mon porte-monnaie, qui contenait 40 francs, tant en or qu'en argent; on vole mon portefeuille, clans lequel j'avais placé la veille un billet de banque de 500 francs pour le mettre à la poste; on vole ma chaîne en or; ma montre tombe dans le ruisseau, où un honnête homme la ramasse; on me crie : « Assassin, voleur ! tu as commandé le feu (ce qui n'est pas) ! Tu nous a empêchés de délivrer mon frère, mon père, mon mari ! » On continue à me pousser, à me frapper, à me déchirer, on me dit: « Pourquoi as-lu été chercher la garde? » Comme si mon devoir le plus sacré, soit sous le gouvernement impérial, soit sous la république, n'est pas de préserver la cité de la mise en liberté des voleurs et des repris de justice, chose que je redis cent fois, avant qu'on veuille m'écouter.
Enfin, on me met à nu, entièrement nu, et, brisé et sans forces, je tombe dans la boutique d'un boulanger du cours Suchet, qui referme sa porte sur moi et me cache sur son four derrière des sacs de charbon. Là, un brave citoyen monte, quelques instants après, faisant mine de me chercher, et dit à la foule, qui ne cesse de crier: « Au Rhône ! à la potence! » que je ne suis pas caché en cet endroit. Cet homme m'a sauvé la vie.
Quelle sortie ! Quelle sinistre délivrance I
Au Comité de salut public, dont il fait partie le 5 septembre, une commission est nommée : 3 membres, Andrieux. Vollot et Rossigneux, sont chargés d'examiner les dossiers et les affaires pendantes devant le Parquet, avec le droit de relâcher les inculpés sur lesquels ne pèsent pas de trop lourdes charges. Le sieur Rossigneux n'a pas siégé dans la commission, Beauvoir Fa remplacé, et Beauvoir, de suite, fait rendre le dossier de l'Internationale.
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Partie des pièces se retrouve encore un peu plus tard au Comité de la rue Grôlée. mais, le 25 octobre. Beauvoir mettait dans les journaux l'avis suivant :
p. s. - Pour terminer, je vous prie d'informer les Internationaux qui n'avaient pas retiré leur dossier, au sujet du procès qui nous était intenté, que j'ai cru devoir les brûler pour les soustraire
aux tracasseries de la police.
Ch. Beauvoir.
Ainsi le 25 octobre, Beauvoir, toujours nanti du dossier, sous les yeux du Parquet impuissant à reprendre les pièces, publiait semblable note ; il déclarait publiquement qu'il les livrait au feu.
Le 7 octobre a lieu une séance du Comité de salut public ; M. Andrieux y assiste. Voilà le procès-verbal :
Le citoyen Andrieux fait part au Comité de l'intention qu'a le délégué de communiquer au gouvernement provisoire le vœu de la population lyonnaise au sujet de l'armement des séminaristes et congréganistes.
L'envoi d*une adresse au gouvernement provisoire pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat est votée à l'unanimité moins deux voix.
Le citoyen Perret demande, non pas la séparation, mais la suppression des Eglises, et le citoyen Garel, celle de l'Etat.
Le citoyen Lentillon propose une adresse pour la confiscation des biens du clergé et la suppression des corporations religieuses.
La proposition est acceptée à V unanimité.
Le Secrétaire : Despeignes.
Il est certain que des hommes comme M. Andrieux n'ont pas voté la double suppression de l'Eglise et de l'Etat; on laisse cela aux citoyens Perret et Garel. Maison vote à lunanimité la confiscation des biens du clergé et la suppression des corporations religieuses. M. Andrieux était à la séance, et, comme la décision a été prise à l unanimité, j'ai le droit de dire qu'il a voté cela et que telle est son opinion.
Le 8 septembre, il part pour Paris. Il est nommé avec neuf autres délégués près le gouvernement provisoire. Voici les noms de ceux qui l'ont choisi : Baspail ; Richard, condamné ; Gros-Denis, condamné ; Frantz, condamné ; Gustave Flourens, mort dans les circonstances que vous savez pendant la Commune.
Il revient, le 12 septembre, procureur de la République et cumule deux litres : celui de chef du Parquet et celui de membre du Comité de salut public.
Le 13 septembre, il signe une proclamation de la Commune de Lyon, dans laquelle on dit que, « si le Drapeau national « est vaincu, ils verraient encore debout le drapeau de la « Commune et de la Fédération. »
Ceci est grave, Messieurs, même pour un membre du Comité de salut public, bien plus encore pour le procureur de la République.
Mon Dieu! qu'on fasse la part des événements, qu'il y ail eu des ménagements à garder, qu'il fût inopportun de prendre la révolution <^ à rebrousse-poil, » c'est une idée politique que M. Andrieux peut défendre, que Ponet peut combattre ; c'est de la libre discussion. Mais, quand un magistral signe ainsi cette proclamation où le drapeau rouge, le drapeau de la Commune, apparaît, avouez que Ponel pourra dire de ce magistrat: « Ou il est resté rouge lui-même, ou il est bien asservi . »
Je m'arrête-là, et je dis: Est-ce que vous ne sentez pas, comme Ponet l'a senti, qu'il y a là une situation double, une situation fausse, qu'il y a des gages donnés aux anciens amis, qu'on ne peut les retenir, ses amis de la veille, qu'en donnant toujours des gages ?
Pour toutes ces questions, sur lesquelles Andrieux s'est prononcé, non pas dans son intimité, mais publiquement, en face de ses ennemis, en face de ses amis, en face des magistrats de la cité, en face du monde qui écrit et qui parle en Europe, puisqu'il a été jusqu'à l'Anti-Concile de Naples, oui, pour toutes ces questions, il est lié, fatalement lié. Quand on parlera de l'héritage, quand on parlera de l'armée, lui qui a
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nié les armées permanentes, le Code militaire et la discipline, est-ce que sa situation ne sera pas fausse ? Et, si jamais un énergumène prononçait les paroles que prononçait Denis Brack, que deviendrait, que ferait le procureur de la République ? C'est Denis Brack qui vous envoyait au Concile, et c'est lui qui tenait dans un club ces odieux propos, relatés dans un journal :
Citoyens, citoyennes,
Le 8 décembre approche. Ce jour-là (fête de Tlmmaciilée-Conceplion) , vous le savez, quelques hommes vêtus, les uns de rouge, les autres de violet, vont se réunir pour parler de leur religion, de cette femme qui, après s'être souillée par toutes sortes d'impudicités, a lancé dans le monde un gros garçon qui a fait ce que vous savez !
Voyons, quel supplice que celui de M. Andrieux procureur de la République chargé de faire respecter les lois si on tenait ce cynique langage que je viens de rappeler, et si l'orateur lui disait : « C'est la harangue d'un de vos anciens appuis ! »
Ah, Messieurs, un homme du 4 Septembre envoyé à Bruxelles pour y représenter le gouvernement actuel, M. Picard, disait le mot de la situation devant la commission d'enquête sur le 18 mars :
Il est bien difficile de poursuivre des amis poHtiques aveclesquels on a combattu.
Eh bien ! Ponet n'a pas dit autre chose. Il n'a fait que développer une thèse confirmée par l'expérience et l'étude vraie de la nature humaine. Lui, anti-révolutionnaire, lui, conservateur endurci, il soutient, il a droit de soutenir que toutes les révolutions sont mauvaises. Il croit qu'elles abaissent tous les niveaux sociaux et qu'elles créent aux vainqueurs mêmes, aussi bien qu'aux vaincus, une situation détestable. Oui. les révolutions sont mauvaises, quelle que soit leur date, quels que soient ceux qui les font. Voilà la thèse de Ponet, et il la développe sous une forme humoristique^ qu'ont employée
bien des écrivains. Qui a le droit de se lever et de lui en faire un grief?
On m'arrête ici. et on me dit : Oui, Ponet pouvait attaquer ainsi M. Andrieux devenu procureur de la République, mais à une condition, c'était de donner des preuves.
Des preuves! ah je ne serai pas embarrassé.
D'abord le pillage de la maison des Jésuites ! Oui, j'ai signalé ce pillage comme certain, et comme n'étant pas poursuivi. Mais c'est la vérité.
Le pillage est si sérieux qu'il y a pour 154,000 francs de dommages. Les pillards ont requis un serrurier pour forcer la caisse, et ils l'ont obligé à la faire sauter. Il est facile de connaître, d'entendre cet ouvrier. Nous, nous l'avons bien, dix-huit mois après, trouvé comme témoin. Eh bien ! non, on ne fera rien.
II n'y a pas plainte, dites-vous? — Mais le pillage était de notoriété publique: il était connu de tous. Depuis quand faut-il une mise en demeure au Parquet pourun fait de cette importance? Le Parquet n'a pas besoin de mise en demeure : il doit agir d'oiïice ; n'est-il pas libre? n'est-il pas indépendant?
Le mouvement révolutionnaire était tel qu'il était dangereux de poursuivre à celte époque? — Très bien, mais un peu plus tard? Tous direz: « Il vaut mieux laisser s'apaiser ces choses-là. » Il y a là des raisons d'opportunité dont parlait M. l'avocat général, mais remarquez que, si on ne me répond que par la raison d'opportunité, j'ai gagné mon procès. C'est me dire en réalité: « Le procureur de la République reste impuissant vis-à-vis de la révolution. » Eh bien, c'est la thèse de Ponet, il n'en a pas d'autre.
Quand on a déchaîné la tempête, on est enchaîné par elle. Et, si vous voulez que je cite des noms, vous ne pouviez pas poursuivre Bouvier, Bouvier, gardien chez les jésuites, Bouvier, complice du pillage, puisqu'il était là quand le médailler de 60,000 francs disparaît. Non ! vous ne pouviez pas poursuivre Bouvier ! Il était rédacteur de VExcommunié avant le 4 Septembre. Il rédige encore aujourd'hui le i¥ai((iû. Cejeune homme de 19 ans s'impose si bien par les services qu'il a
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rendus, qu'on fait de lui un directeur des prisons, qu'on lui donne cette place de cinq mille francs réservée jusque-là à de vieux officiers, à des hommes qui ont versé leur sang sur les champs de bataille. Bouvier s'impose tellement que, lorsqu'il cesse d'être directeur, M. Andrieux doit lui donner une lettre de recommandation pour qu'il devienne, si faire se peut, inspecteur général des cimetières.
Et puis il n'y a pas que Bouvier qui rende la poursuite impossible : il y a ce vote du 7 septembre dont je parlais tout à l'heure; quand, par conviction, si vous voulez, M. Andrieux supprimait les corporations religieuses, quand il prononçait la confiscation des biens du clergé, que pouvait-il dire aux pillards qu'il eût poursuivis ? Ceux-ci auraient répondu : « Quoi ! vous vous plaignez ! mais nous avons exécuté vos ordres ! Nous sommes le bras, vous êtes la tête! Vous avez prononcé la confiscation des biens du clergé ; nous, nous avons confisqué. L'exécution est peut-être brutale, mais c'est un détail : votre doctrine a été pratiquée. »
Aux Carmes c'est la même chose, ou, plutôt, c'est plus fort! Aux Carmes, il y a pillage, il y a dégât pour 150,000 francs. Non-seulement on ne poursuit pas les pillards, mais on poursuit un religieux qui a sauvé des objets du pillage.
Ce religieux, le père Antoine, sur lequel on peut avoir des renseignements facilement,— M. deRochefontaine, 31. Niepce, les plus honorables magistrats, le connaissent. — ce religieux, dis-je, s'empresse avant le pillage d'enlever certains objets : il dépose les livres chez les libraires qui les avaient vendus et cache des calices chez une personne en relations avec la communauté.
Sur la dénonciation d'un journal très disposé à croire que tout homme portant le costume religieux est un voleur, le procureur de la République met immédiatement l'affaire en instruction, il poursuit le père Antoine.
L'affaire s'est terminée par une ordonnance de non-lieu. Elle ne pouvait pas avoir une autre issue. Mais je vous dis alors : « Vous aviez le temps d'instruire contre le père Antoine ; vous vous préoccupez de ce qui a disparu aux
Carmes au point de rechercher où sont les h'vres et les cahces. Oh! alors songez aux pillards, aux 160,000 francs de dégâts. Pourquoi toucher au père Antoine , et pas aux autres ? »
M. Andrieux met cela sur le compte de la révolution. Je suis de son avis, et c'est à elle que je fais le procès. Le dernier mot de l'affaire des Carmes est celui-ci : on ne pouvait pas poursuivre des pillards parce qu'ils pillaient les religieux, et cependant on avait le loisir, la liberté de poursuivre le religieux qui, lui, avait voulu faire soustraire certains objets à la dévastation.
Aux frères de Caluire, c'est la même chose. 164,000 francs de dégâts, et pas de poursuite. Pas de plainte, dit-on? Mais ces scènes de pillage n'étaient-elles pas notoires? Chez les frères le mobilier est vendu, les terres sont affermées h douze personnes différentes, et cela pas au mois de septembre ou d'octobre, mais plus tard, beaucoup plus tard. Le Parquet était donc informé.
M. le président Cuniac, qui siégeait tous lesjours, accueillit publiquement et par deux fois les réclamations des frères. Il rendit une première ordonnance : on passa outre. Tl rendit la seconde : on continua : malgré les ordonnances, on vend le mobilier, on afferme les terres. Ces ordonnances inexécutéeS; ces ordonnances violées resteront comme un témoignage: M. Cuniac n'a rien craint, rien redouté. Messieurs, quand on ne craint rien, on est bien fort, et nul ne l'oubliera.
M. LE Président. — M. le président Cuniac n'est pas le seul qui en ait signé de pareilles.
M® Pinard. — Je suis heureux que l'éloge soit collectif, et je m'empare des paroles de M. le président pour dire qu'elles ajoutent à mon argument : c'étaient là autant de nobles protestations. Or toutes ces protestations avertissaient le Parquet: elles le mettaient en demeure, et, quand le président du Tribunal civil avait défendu de passer outre, quand on passait outre et que le président avait le courage de renouveler sa défense, il me semble que le Parquet pouvait prêter l'oreille et venir en aide au courageux magistrat. Il paraît
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qu'il ne le pouvait pas : Gros-Denis, membre, comme Andrieux, du Comité de salut public, occupait Caluire, Caluirê qu'on dévastait, et il y régnait en maître.
Le défaut de poursuites pour ces trois pillages successifs chez les jésuites, chez les carmes, chez les frères, ce défaut de poursuite est inouï. Et que vous a dit Ponet?— « Vous ne pouviez pas poursuivre, vous en étiez empêché par les liens du passé, vous étiez paralysé par le 4 Septembre, par la révolution, par les alliances de 1870, par des engagements publics, extérieurs. » Voilà tout ce que Ponet a voulu dire, et, quand nous descendrons tout à l'heure dans le détail des articles incriminés, vous ne trouverez au fond que ce gros reproche dominant tous les autres.
J'ajoute que des faits spéciaux fortifiaient l'opinion de Ponet.
Ainsi je prends le fait Baudy :
Qu'y a-t-il dans le fait Baudy? Je ne dis pas qu'il faille condamner Baudy ; seulement je dis qu'il y avait des charges, des griefs qui ont été précisés. Ainsi voyez l'affaire des fonds détournés. Il y a une souscription pour les blessés ; Boët en détourne une partie ; il est poursuivi et condamné : Baudy, lui. n'est appelé que comme témoin !
Voyons les déclarations de Baudy dans l'instruction :
J'ai reçu de Boët diverses sommes provenant de son service. Je ne connaissais pas Boët.
Nous avions beaucoup de besoins. J'ai dû payer avec ces sommes les agents, les bons, donner pour faire déménager les couvents que nous craignions de voir piller. Boët ne m'a jamais indiqué l'origine de cet argent, j'ignorais qu'il fût pour les blessés.
Je ne retiens que ces deux réponses-là : l'^ « Boët ne m'a jamais indiqué l'origine de cet argent ; j'ignorais qu'il fût pour les blessés ; » â'' Je ne connaissais pas Boët.
C'est clair comme le jour. Il ne connaît pas Boët, et celuici ne lui ajamais indiqué l'origine de l'argent, S'il prouve ces deux faits, Ponet a tort. Mais Baudy ne les prouve nullement, et c'est le contraire qui est établi.
En effet, qu'a dit Boët ?
J'ai indiqué à Baudy d'où venait cette somme.
Gayet. l'agent des mœurs, nous dit, de son côté :
C'est M. Baudy qui m'a recommandé à Boët. Ils paraissaient très-intimes.
Et la femme Maréchal :
Je connais M. Baudy, qui vient chez moi quelquefois. Il porte beaucoup d'intérêt à Boët. Hier encore il me disait qu'il emprunterait de l'argent, s'il le fallait, pour le sauver.
Ainsi Baudy connaît intimement Boët. et sa première déclaration comme témoin est : « Je ne connais pas Boët. »
A l'audience Baudy produit la même défense et il reçoit les mêmes démentis. A l'audience il dit : « J'ai reçu de Boët diverses sommes ; j'ignorais d'où provenaient ces somaies. »
Alors on interroge l'agent Gayet :
J'ai accompagné Boët dans la maison de tolérance. Toutes les sommes que j'ai reçues, je les ai remises à Boët, qui les a versées entre les mains de M. Baudy, Boët a dit à Baudy l'origine de ces sommes.
S'il n'y avait que Boët, on pourrait dire : C'est un prévenu qui veut se sauver; mais l'agent Gayet est aussi affirmatif que Boët.
Baudy répond :
Je ne me rappelle pas que Boët m'ait indiqué la provenance de ces sommes.
La femme Maréchal, intervenant :
M. Baudy n'ignorait pas d'où provenaient les sommes que lui a versées Boët. Un jour Boët, Gayet et Baudy buvaient avec moi dans ma chambre : on a parlé de la souscription et des quêtes pour les blessés.
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Dans le compte rendu que donne la Décentralisation, les charges contre Baudy sont relevées encore avec plus d'énergie, et vous n'avez pas fait de procès à la Décentralisation, La Décentralisation ne disait que la vérité.
Voilà deux points bien graves comme charges; première négation : « Je ne connaissais pas Boët ; » seconde négation: « Je ne connais pas l'origine des sommes, » et ces deux négations sont renversées, non-seulement par Boët. qui n'est qu'un prévenu, mais par la femme Maréchal et par Gayet. Là, sérieusement, il y avait matière à poursuivre.
Oui mais la situation de Baudy ne le permettait pas. — Il était membre du Comité de salut public, secrétaire général de la police. C'était lui qui nous disait: « J'allais là pour établir et fonder la République. » Vous avez vu son attitude à l'audience : ce n'est pas un homme facile.
Qu'est-il arrivé? — On s'est dit: Nous pouvons bien frapper Boët, mais frapper Baudy, le poursuivre, le traiter en inculpé, c'est grave, bien plus grave. C'est un homme à ménager. Messieurs, Ponet n'a pas dit autre chose. Ce qu'il reproche à M. Andrieux c'est d'avoir ménagé ses amis.
Contre Baudy, il y a encore le fait Ganneval.
On a pris à Ganneval différents objets. Leleu, le commissaire de police, en demande compte à Baudy. Leleu lui offre un moyen excellent de se justifier : « — Allons faire une perquisition chez vous. » — «Non ! je me réclame du procureur de la République, » répond Baudy. Et il va chez le procureur de la République, qui le trouve innocent. Est-il innocent? — C'est possible, mais que de présomptions de culpabihté I
Il y a le vol des 470 fr. pris dans la caisse des sergents de ville, qu'on a forcée.
Vous avez entendu le capitaine Grimm. Il a une attitude modeste, mais résolue. Que vous a-t-il dit? — Il a demandé à Baudy les 470 fr., et Baudy lui a répondu : « Je sais ouest votre argent ; c'est Timon qui l'a. » Puis plus tard, quand Baudy est appelé devant M. Hémon le maire de Lyon, il ne se rap-
pelle plus rien. Grimra lui rafraîchit la mémoire, et Baudj se souvient alors qu'il a désigné l'homme détenteur des 470 fr. volés.
Voilà un ensemble de faits qui sont indiscutables. Cet ensemble était assez grave pour motiver une poursuite, une instruction, si Baudy n'avait pas été l'homme que vous savez.
Il y a le fait Francfort !
Vous avez vu la tenue de Francfort à l'audience. Elle a été très réservée, très embarrassée. Je le crois bien. Vous allez en juger :
Le journal le Gnafron publie la liste des Richards lyonnais. C'est une provocation au pillage. Le Parquet s'émeut et fait arrêter Charnal à Marseille. C'était l'homme qui était à la tête du journal le Gnafron ; on le fît venir à Lyon, et alors on l'interrogea. Charnal dit : « C'est Francfort qui m'a donné la liste. » Eh bien ! Francfort fut entendu comme témoin. On lui dit: «D'où vient celte liste? » Il répond qu'il la tient d'un marchand de papiers. Une liste identique est trouvée à Dijon dans la chambre d'un officier prussien ; on retrouve dans les deux listes les mêmes noms, les mêmes chiffres de fortune, les mêmes erreurs d'orthographe et d'adresse ; c'est le même papier ! Etait-ce le Gnafron qui avait copié la liste ! Etait-ce le Prussien qui l'avait reçue du Gnafron ? On conviendra que c'était singulier. Francfort était Suisse. Un étranger en temps de guerre n'a pas droit à de bien grands ménagements. Oui, mais Francfort était autre chose : il avait été, il était encore l'homme des partis extrêmes. Il était membre du Comité des délégations à l'Anti-Concile de Naples ; il avait signé la délégation d'Andrieux. Un non-lieu intervint pour Charnal et pour lui.
Eh bien, je le dis très haut : ces ménagements pour ces hommes devaient frapper Ponet : ils devaient lui sembler étranges, incompréhensibles, à moins de les expliquer par un passé qui enchaînait la liberté du fonctionnaire chargé de la poursuite.
Pour bien faire sentir ce que devait penser Ponet, je ne puis mieux faire que de citer les réponses de Francfort au juge d'instruction, quand il est entendu comme témoin :
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Z). — Il y a cependant encore une chose plus grave peut-être. On a retrouvée Dijon des listes oubliées par des oiïiciers prussiens; ces listes contiennent 368 noms lyonnais avec Tindication de la fortune présumée de chacun. Les noms qui figurent sur le Gnafron du 8 décembre figurent sur la liste prussienne, avec les mêmes indications et dans le même ordre; je puis ajouter avec les mêmes chiffres, car si les chiffres du Gnafron représentent 4 fois ceux de la liste prussienne, vous me dites vous-mêmes que sur les listes données à Charnal on n'avait fait figurer que le quart de la fortune de chacun. Cette coïncidence est bien singulière ; elle semble dénoter entre vous et les ennemis de la France une entente qu'il ne m'appartient pas de qualifier. J'ai entre mes mains les listes trouvées à Dijon; je vous les représente; il vous sera facile de'constater entre elles et celle publiée par le Gnafron les ressemblances que je vous signale. — J'appelle surtout votre attention sur la mention relative au pensionnat de la Mulatière; les mots : Linges, etc., ont été pris pour le nom du supérieur, et le Gnafron met : son supérieur Lingeret. Vous devez remarquer que les noms sont fournis dans le même ordre sur les deux listes avec des indications identiques ; donc les Prussiens et vous avez puisé aux mêmes sources ?
R. — C'est une coïncidence qui est très grave, je le reconnais ; je ne comprends pas comment les choses ont pu se faire ainsi. Il est probable que les Prussiens ont copié le Gnafron.
D. — Si les Prussiens ont copié le Gnafron^ cela prouve le danger d'une publication semblable, mais il est probable que les Prussiens ont été instruits avantd'avoir lu le Gnafron, car la liste que je vous représente a été trouvée à Dijon bien avant le 8 décembre. Il est donc permis de se demander si avant d'informer le public de Lyon de la fortune des principaux habitants de la ville vous n'avez pas eu soin d'en informer Tennemi.
R.— Je repousse cela avec indignation. Tous mes actes sont en faveur de la défense de la France. Il n'y a pas de sacrifice que je ne sois prêt à faire ; tous les jours je paie de ma personne pour cela.
D. — Tout cela n'empêche pas la gravité des faits matériels que je vous signale.
R. — Je le reconnais et je le déplore sincèrement.
D. — En outre, il y a un autre grief : celui d'avoir, par cette publication dont vous êtes le complice, excité la haine des citoyens les uns contre les autres. Faire connaître ainsi des fortunes exagérées en présence de bien des misères, c'est surexciter les passions des malheureux et les porter peut-être à commettre des actes coupables.
R. — Je comprends l'imprudence qu'a commise le journahste de publier cela.
Pinard, t. ii. 14
D. — Vous êtes aussi imprudent et aussi coupable que lui, puisque vous lui avez fourni les moyens de commettre les délits dont je parle !
R. — Je lui ai dit : Ça vous regarde ; pour moi je n'y comprends rien.
D. — Je vous donne connaissance delà première partie de Finterrogatoire de Charnal; il en résulte que vous avez pris à cette publication une part plus active que celle dont vous me parlez, et, en outre, que vous avez bien compris l'importance et la gravité de Tarticle.
R. — Ces listes me paraissaient tellement curieuses que j'ai voulu les lui communiquer.
D. — Cette communication ne pouvait avoir pour but que la publicité ; vous vous adressiez, en effet, à Charnal non pas comme à un ami, puisque vous le connaissiez à peine, mais comme à un journaliste.
R. — Sans avoir des relations intimes avec Charnal, je l'avais connu autrefois quand il publiait Guignol.
D. — Quel est votre état civil?
R. — Francfort (Jean-Louis), 41 ans, né à Benial (Suisse), canton de Vaud, le 30 avril 1828, fils de Jean-Marc-Etienne et de Jeanne-Marie de la Murât, — marié à Lyon (4™' arrondissement), en 1857.
D. — Depuis combien de temps êtes-vous donc domicihé en France ?
R. — Depuis 1857. — J'ai voulu faire mon tour de France et puis je suis resté à Lyon.
D. — Votre qualité d'étranger devrait vous imposer un peu plus de circonspection. On est mal venu de chercher à surexciter les passions dans une ville où on a reçu l'hospitalité.
R. — Je n'ai jamais cherché, je vous l'assure, à surexciter les passions. M. le procureur de la République me connaît bien et il pourrait attester que je suis un bon citoyen.
Si vous vous rendez compte de ces faits. Messieurs, de ces faits généraux et de ces faits spéciaux, l'examen des griefs articulés va devenir bien facile. Tout s'éclaircira dans leur discussion.
La physionomie de l'affaire, vous l'avez dans l'étude d'ensemble que je viens de faire sur Andrieux et les difficultés de son nouveau rôle. Vous savez maintenant que lorsqu'on a pactisé avec la Révolution, celle-ci ne vous abandonne ja-
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mais. L'expiation des révolutionnaires, c'est d'obéir toujours à la Révolution. Ils sont trop enchaînés à elle pour ne pas s'exagérer les ménagenr^ents qu'ils lui doivent, les abstentions qu'elle leur impose. Entre les deux systèmes : regarder la révolution en face ou la caresser, ils suivront fatalement le second.
On me dit : « Après tout, vous êtes bien sévère; vousn'admettez donc pas la transformation? Vous n'ouvrez pas vos bras, comme M. l'avocat général. »
Mais si ! j'admets parfaitement cela; j'admets les conversions. Je les admets dans la vie privée ; je les admets dans la vie politique.
Je comprends très bien qu'on n'ait pas à trente ans les idées de ses vingt ans ; que les idées se modifient sincèrement sous l'influence de l'âge et des milieux. Le monde, à cet égard, est très indulgent.
Quant à moi, je préfère un peu plus de fidélité à son passé, un peu plus de constance dans ses idées. Mais ceux mêmes qui sont plus larges que moi, deviendront justement défiants lorsque le changement s'opère brusquement avec une nomination, lorsque la conversion a lieu par la grâce de la fonction.
Le Vengeur, un journal du parti de M. Andrieux a été bien sévère pour ces subites conversions. Son langage a été plus dur que celui de Ponet. C'est qu'au fond, personne, ni chez les avancés, ni chez les conservateurs, ne croit à la sincérité de ces changements si brusques. Personne ne croit, en politique, que la vie se partage honnêtement entre deux partis contraires; tous, nous voulons de la solidarité entre les jours passés et les jours présents : la solidarité, elle s'étend du père au fils : elle descend et elle remonte dans la famille : nous l'aimons, nous la voulons dans notre vie publique.
11 n'y a qu'une puissance qui ait brisé cette solidarité. C'est une puissance qu'Andrieux ne reconnaît pas : celle de l'Eglise. Elle a fait cette chose étrange, cette chose inouïe : changer une courtisane en sainte et l'imposer aux respects de tous ses fidèles.
Ce matin, une page d'Amédée Thierry sur la Thébaide m'est
tombée sous la main. Je l'ai lue pour oublier l'affaire, et l'affaire, je l'y ai retrouvée, au moins par un côté.
Amédée Thierry raconte des conversions : celle d'une femme qui entend parler de la Thébaïde, ce désert où les patriciens se retirent en oubliant Rome et ses grandeurs, ce désert où l'excès des austérités jette un défi aux excessives voluptés de l'Orient. Elle veut visiter cet étrange pays. Elle aborde , elle pose l'ironique question : « Qu'est-ce donc que la vérité? » La réponse la touche et la change, c'est la conversion. Une larme est tombée, cette larme a suffi. Dans cette larme y avait-il toutes les tendresses pour le Dieu nouveau, tous les repentirs de la vie passée ? — Oui ! les années ont succédé aux années, la pécheresse n'a plus changé. L'Eglise en a fait une sainte.
Quelle puissance, Messieurs ! Cette Eglise, cette institution dont on veut l'anéantissement, elle peut placer sur l'autel, vous entendez bien, une descendante de Laïs et d'Aspasie. Voilà comment elle honore le repentir, les larmes, la liberté humaine. Mais, retenons-le bien ! il n'y a qu'elle qui puisse faire cela.
Et nous, quand nous réglons les choses terrestres, quand nous entrons dans le monde politique, dans le monde social, nous n'avons pas ce droit-là. Ce droit de tout effacer, de tout effacer en un jour, nous ne le laissons qu'à plus puissant que nous ; nous ne le laissons qu'à Dieu! Nous, hommes des sociétés humaines, nous sommes obligés d'admettre certaines règles humaines qui nous interdisent de croire, dans l'ordre naturel, aux conversions trop subites. C'est au nom de ces règles traditionnelles que, malgré la conversion, nous ne pouvons confier les deniers publics à celui qui a mal géré, confier un poste au soldat qui a déserté, confier l'application des lois à celui qui les a violées.
' Ainsi, dire que M. Andrieux d'aujourd'hui est transformé et n'est plus celui d'hier, ce n'est pas faire une objection bien sérieuse. J'ai le droit de demander plus à celui qui est investi de cette grande mission judiciaire confiée à un procureur de la République : j'ai le droit surtout de rappeler tout
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le passé, pour détruire le piédestal que lui faisait mon contradicteur. J'ai ce droit, j'ai ce devoir, quand ce procureur de la République, qui a derrière lui un fardeau si lourd, descend de son siège, et se constitue partie civile pour me poursuivre comme diffamateur.
C'était là ma première tâche. Je l'ai remplie longuement, car connaître bien le plaignant, et le juger impartialement, c'est presque tout le procès.
J'arrive à Ponet et je précise sa situation.
Ponet est le fils d'un ancien capitaine. Il s'est engagé, il a été aux chasseurs à pied. Lorsque la guerre a éclaté, il s'est enrôlé comme cavalier dans une légion de marche ; j'ai là l'acte d'engagement.
Il est bachelier ès-sciences ; il a écrit au Courrier de Lyon pendant quatre ans. Le Courrier est rédigé par un homme assez honorable pour que je lise au jury la lettre, très élogieuse, qu'il a adressée à mon client.
Mon cher M. Ponet,
Bien que je vous garde une secrète rancune d'avoir quitté le Courrier de Lyon pour vous lancer dans les aventures de la presse humoristique et satirique, qui a bien aussi sa raison d'être, je ne puis que vous féliciter du courage et de la persévérance que vous déployez dans votre lutte acharnée contre les communards de Lyon.
Les succès que vous obtenez dans cette guerre contre l'ignorance, la bêtise et la perversité me consolent un peu de la perte d'un spirituel et courageux collaborateur dont je n'ai jamais eu qu'à me louer.
C'est ce que vous pouvez dire hardiment à vos calomniateurs et
ce que je n'hésite pas à sanctionner par une cordiale attestation.
Je profite de cette occasion, etc.
A. JouvE.
Ponet a fondé la Comédie politique au mois de mars 1871 ; il l'a fondée lorsqu'il y avait encore des périls à courir, avant la Commune du 23 mars, avant l'affaire de la Guillotière.
Sans doute la Comédie politique n'a pas les allures graves de certains journaux, non ! mais enfin chacun suit sa voie, et sous la forme satirique il y a souvent beaucoup de sérieux.
« Le ton est bien agressif, » peut-on dire. Maisje ne sache pas que les journaux, même les plus graves, aient perdu ces habitudes agressives. Lisez Janicot à la Gazette de France, Ratisbonne aux Débats, VeuiJlot à Y Univers. Ne sont-ils pas personnels, violents même à leurs heures ? Et cependant ce sont des journaux qui portent un peu la cravate blanche.
Puis, quand je descends dans la presse humoristique, quand je lis Paris-Journal, le Gaulois, le Figaro, j'y trouve beaucoup de talent, mais aussi beaucoup d'attaques. La Comédie politique est un peu leur élève. Est-ce qu'Alphonse Karr n'a pas écrit de dures vérités dans les Guêpes? C'est de tous les temps. Aristophane était aussi très redouté à Athènes, et il aura toujours des imitateurs.
Si vous trouvez ce genre trop répandu, Messieurs, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes : c'est un peu notre faute à tous; nous aimons la chronique, l'agression, l'allaque ; nous nous blasons trop vile, et, si un de ces journaux du matin voulait faire son premier-Paris avec la langue châtiée de Florian ou de Delille, il ne serait jamais lu. Non! il est certain que le jour où on fonde un journal comme celui-là, un journal s'appelant la Comédie politique, on ne peut pas parler le langage de la Revue des Deux-Mondes,
Toute la question est celle-ci : Ponet a-t-il voulu faire une œuvre utile ? — Je m'adresse aux jurés, abstraction faite de toute opinion politique : je les prie d'êtrejurés, c'est-à-dire d'être justes. Ils me répondent, j'en suis sûr: « Ponet n'est pas un homme parfait ; il peut être maladroit dans certaines attaques, trop agressif dans d'autres, mais il a de la verve, de l'esprit, de la résolution. »
11 n'est pas venu exploiter une veine de scandale. Quel intérêt y aurait-il ? On a essayé de le jeter au Rhône ! Ah ! ce n'est pas un métier encourageant que celui d'être ainsi sur la brèche. Descendez dans la conscience de cet homme. La preuve qu'il est honnête, c'est qu'il n'a jamais sacrifié au goût du jour, au goût des journaux humoristiques, au goût de ceux qui pour attirer le lecteur multiplient les histoires douteuses et les anecdotes légères.
AFFAIRE PONET. 215
La preuve qu'il est un honnête homme, ce sont les adhésions qu'il obtient. Il se présente à vous sous quels auspices? Sous ceux de M. Alexandre Jouve, qui l'a gardé quatre ans, sous ceux des témoins qu'invoque Andrieux, je citerai M. Bérenger et M. Eloy .
M. Bérenger, ce magistrat que vous aimez tous, qui est votre représentant à l'Assemblée, M. Bérenger s'abonne en ces termes à son journal :
Abonnement de six mois au courageux }ourna\ de M. Ponet... BÉRENGER, député à Versailles, rue de la Pompe n° 10. Prière de m'envoyer les numéros déjà parus.
M. Eloy, l'avocat général à Besançon, qui est venu témoigner en faveur de M. Andrieux, ne se sépare pas de Ponet. Il lui écrit:
Mon cher M . Ponet^
A mon retour des vacances, je lis dans la Comédie politique
l'épisode honteux de l'agression dont vous avez été victime. Je me
hâte de vous envoyer le témoignage de ma sympathie et de vous
féliciter d'avoir conservé une plume dont vous vous servez aussi
bien que de l'épée.
A vous bien cordialement.
Eloy.
J'ai encore une autre lettre, dans laquelle on crie : « Bravo 1 » mais, comme elle est toute personnelle, je ne la lis pas.
Voilà sous quels auspices se présente Ponet.
On me répond en -me parlant de ses nombreux procès. Nous allons voir ce qu'ils sont. Ils vous indiqueront les défauts de Ponet, mais aussi son courage.
Le premier procès est celui de Ruffin. Il est parfaitement vrai que Ponet a été condamné devant la Cour d'assises. Mais quelle condamnation ! Il a été condamné à l'insertion pour tous dommages-intérêts et à 200 francs d'amende pour donner satisfaction à la loi. Sur quatre chefs, il y a eu acquittement complet. Ponet vous dit: « Sur ces quatre chefs, la preuve a été faite contre Rufïin. » Andrieux répond : « Il y
a acquittemenl, mais il peut j avoir acquittement sans que ia preuve soit faite. » C'est possible : dans tous les cas. le jury était convaincu que Ponet n'avait pas été coupable en attaquant Ruftln sur ces quatre chefs ; il n'a retenu que le cinquième, et pour celui-là il n'y a eu qu'une simple amende. Le second procès est le procès Loupy. Ponet avait dit dans son journal :
Il y a environ trois ans, un sieur Loupy, jeune homme à lunettes, fut chassé de chez M. X.. ., agent de change à Lyon, et pas pour aller cueillir le prix Monthyon. Il est devenu, l'an dernier, officier dans une des légions du Rhône.
Loupy protesta. Le fait était parfaitement vrai ; seulement il s'appliquait à un homonyme. Qu'est-ce qu'a fait M. Ponet? — Il s'est empressé de rectifier, et voici son insertion :
Nous déclarons spontanément, et sans y avoir été invité par qui que ce soit, que le sieur Loupy renvoyé de chez M. X. .., n'a absolument rien de commun avec l'ex-lieutenant d'habillement de la 2* légion du Rhône.
Cette rectification était complète, Loupy a voulu, néanmoins, poursuivre, et je tiens à lire les considérants du jugement :
Attendu que Ponet, dans son journal, à la date du 18 juin 1871, dans un article inliiulé Rectification ^ a déclaré que M. Loupy^ renvoyé de chez M. X. . ., agent de change, n'avait rien de commun avec l'ex-lieutenant de la 2' légion du Rhône.
Attendu que cette reconnaissance faite ainsi spontanément par Ponet aurait dû suffire à Loupy ; que de cette rectification il résultait,, en effet, pour lui une reconnaissance publique qu'il n'avait pas été employé chez M. X. . ., et qu'il n'était pas le même Loupy, avec lequel il n'avait de commun que le nom.
Attendu, néanmoins, que le sieur Loupy, persistant dans sa plainte, il y a eu une diffamation publique dans le journal du 11 juin 1871;
Que la rectification contenue dans le journal la Comédie politique du 18 juin n'a pas pu la détruire, mais en a diminué singulièrement les conséquences au point de vue de la réparation.
AFFAIRE PONET. 217
Attendu que le sieur Loupy demande à titre de dommagesintérêts la somme de 5,000 francs.
Attendu que le préjudice causé à Loupy est peu ^rave et que c'est une juste et suffisante réparation d'ordonner l'insertion par extrait du jugement dans trois journaux de Lyon aux frais de Ponet.
Condamne Ponet à 25 francs d'amende, aux dépens^ etc.
Vous le voyez, le Tribunal dit : « Ponet rectifie de suite, spontanément. Il est d'une entière bonne foi, » et dans ces conditions on le condamne., pour obéir à la loi. à 25 francs d'amende.
J'arrive au procès Jacquet. Qu'obtient Jacquet ? Il obtient lOOfr. d'amende, et savez- vous comment le Tribunal motive sa décision ?
Attendu qu'il y a lieu de tenir compte, dans l'appréciation de la gravité du délit, des circonstances dans lesquelles il s'est produit, et notamment de ce que Jacquet, en prenant dans ces derniers temps une place avancée dans les manifestations, si ce n'est dans les agitations publiques, s'est lui-même offert aux attaques de ses adversaires politiques et a appelé la discussion sur sa personnalité.
Jacquet a été membre du comité de la Guillotière. Voici dans quels termes, il faisait sa sommation à l'Assemblée :