CHAPITRE PREMIER
LE8 BOIS ^ — tPO<HlB ■TTVIQUE. -- EXPLICATIONS
COlfJBCTORALES.
Le héros romain , le fondateur de la cité , doit être d'abord un honinie sans patrie et sans loi, un Outiaic, un banni, un bandit, mots synonymes ches les peuples barbares. Tels sont les Hercule et les Thésée de la Grèce. Encore aiyourd'hui, les
^ f^oy. à la fin de Tcayrage la longae note tor Pincertitude de Thistoire des premiers siècles de Rome.
Peut-être ne sera -t- il pas inutile de rappeler, au moins par un simple tableau de noms et de dates, Thistoire convenue des trois siècles de Rome.
Romuluê et Bemuê, fils de Mars et de Rhea Sylvia. Ils rétablissent sur le trône d*Albe leur aïeul Numitor. Ils fondent Rome 754 ans avant J.-C. Romulps toe son frère. Pour peupler sa ville, il ouvre un asile. Il classe le peuple en patriciens et plébéiens ; institue le patronage; divise les citoyens par tribus ; choisit trois cents sénateurs, trois cents chevaliers.
Enlèvement des Sabines. Acron , roi des Géniniens , tué par Romnlus, qui remporte les premières dépouilles opim€9. Les Grustumériens et les Antemnates défaits. — Guerre contre les Sabins. Trahisons de Tarpéia. Les nouvelles épouses des Romains séparent les deux armées. Union des deux peuples. Romulus partage le trône avec Tatius , roi des Sabins. Meurtre de ce dernier. Succès de Romulus contre les Fidénates et les Yeïens. Il donne Texemple d*envoyer des colonies chez les vaincus , et de transférer à Rome une partie de ces derniers. Sa mort, son apothéose. Interrègne.
714. Numa Pompiiiuê. Son caractère pacifique. Temple de Janus. Réforme du calendrier. Vestales. Féciaox. Distribution du peuple en communautés d*arts et métiers. Écrits de Numa.
070. Tuttus Hoêtiltuê. Combat des Horaces et des Coriaces. Le jeune Horace tue sa sceur. Trahison et supplice de Metios Suffetius. Destruction d*Albe.
658. Jneu9 Martiuê. Ses succès contre les Latins, les Fidénates et les Sabins. Pont sur le Janicule ; port d'Ostie; salines; prison dans Rome, etc. Lucumon, originaire de Corinthe, et natif de Tarquinies, en ttru-
bandiii sont la partie héroïque du peuple romain. Le héros du peuple le plus héroïque du moyen âge, le Normand Roger, fondateur de la monarchie sicilienne , se vantait d'avoir commencé par voler les écuries de Robert Guiscard.
Le type de l'héroïsme n*est pas chez les Romains un dieu incarné, comme dans l'Asie. La mission de Romulus est moins haute; pour fonder la cité, c'est assez d'un fils des dieux. Il natt, non pas d'une vierge , comme les dieux indiens , mais au
rie, vient s^établir à Rome, sous le nom de Tarquin.
614. Tarqurn, dit V Ancien^ Nouveaux sénateurs tirés du peuple. Les Sabins , les Latins et les Étrusques battus. Égouts, aqueducs, cirque. Assassinat de Tarquin.
576. Sermuê Tullius, Guerre contre les Étrusques. Servius donne un coin à la monnaie ; établit le cens ou dénombrement ; divise le peuple romain en classes et en centuries, et substitue le vote par centuries au vote par tribus. Afiranchissement des esclaves. Alliance avec les Latins. Servius Tullius est assassiné par Tarquin, son gendre.
532. Tarquin, surnommé le Superhe, Il tyrannise ses sujets, et se rend cher aux alliés. Fériés latines.Tarquin, vainqueur des Voisques, prend Suessa Pometia; il bat ensuite les Sabins. Sextus Tarquin surprend Gabies par trahison. Construction du Gapitole et de divers ouvrages. Livres sibyllins. Sextus Tarquin attente li la pudeur de Lucrèce. Tarquin Collatin,son époux, Junius Brutus etValérius s*unissent pour la venger. Les Tarquins sont bannis de Rome (an de Rome 244, 509 avant J.-C. En 510, les Pisistratides chassés d*Athènes).
509. Bépttblique, Premiers consuls , Crutus et Collatin. Conspiration des fils de Brutus. Tarquin arme les Veïens et les Tarquiniens contre Rome. Combat d« Brutus et d'Aruns, dans lequel tous deux perdent la vie. Lois populaires proposées par le consul Yalérius. Appel au peuple. Questeurs, etc.
Siège de Rome par Porsenna, roi de Clusium, et allié de Tarquin. Guerre contre les Sabins. Appius Claudius, Sabin d'origine, vient s'établir à Rome. Les Latins armés contre Rome. Division entre les deux ordres , au sujet des dettes. Dictature, Titus Lartius, premier dictateur. Aulus Posthumius gagne une bataille mémorable près du lac de Rhégille. Les deux fils de Tarquin,
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moins d*une vestale. En lui , comme en sa cité , s'unit Tesprit du Mars italien, occidental (morê, nuwors, mamers), qui ne connatt de supériorité que celle de la force , et Tesprit de la Vesta orientale, mystérieux principe de la hiérarchie religieuse et civile. Dans le seul Romulus , coexistent déjà les plébéiens et les patriciens.
Aussi est-il d*abord présenté comme double ; il a un frère (Romus, Romulus, comme pœnus, pœnulus, etc.), et il le tue ^ Il suffit, en effet, que la dualité primitive ' soit exprimée dans la fondation de la ville. Remus en saute les remparts , en détruit l'unité. Il faut qu*il disparaisse, qu'il meure, jusqu'à ce que l'introduction des étrangers dans Rome permette à la dualité de reparaître avec Tatius , que Romulus sera encore accusé d'avoir tué. Au reste , ces meurtres symboliques ne feront pas plus de tort au bon et juste Romulus que la mutilation de Saturne n'en fait au père des dieux et des hommes.
L'Astyage d'Hérodote craignait que sa fille Mandane ne lui donnât un petit -fils. L'Amulius de
Sezlas et Tituft , ainsi que Octayius Mamilius , son geodre, chef des Latins, y sont toés.
Guerre contre les Yolsqnes. Troubles intérieurs. Appius Claudias lutte contre les plébéiens. Servilius, consul qui afiecte la popularité, bat les ennemis, et triomphe malgré le sénat. Manius Yalérius , frère de Publicola, élu dictateur, pour apaiser les troubles , se déclare en faveur de la multitude. 491. Retraite du peuple sur le Mont-Sacré. Apologue de Ménénius. TWbunai éUMi, Inviolabilité , wto des Tribuns. Junius Brutus, Sîcinius, Icilius, P. et C. Licinius sont les premiers investis de cette magistrature. Création des édiles plébéiens.
Disette. Troubles favorables à la puissance des tribuns, qui obtiennent le droit de convoquer le peuple, de faire des plébiscites , de juger les patriciens, etc. Kxil de Goriolan. Il assiège Rome, à la tète des Volsques. Véturie, sa mère, parvient à le fléchir. 484. Loi agraire proposée pour la première fois par le consul Spurius Cassius, qui est condamné à mort. Guerre contre les Yeiens. Victoire sanglante remportée par le consul M. Fabius. Dévouement des trois cent six Fabius. Les tribuns Génucius, Voléro et Lstorius, ardents promoteurs de la loi agraire. Armée décimée par Appius Glaudius. Accusé par les tribuns, ce consul se donne la mort. Prise d^Antium , ville des Volsques , par Titus Quintius. Le consul Furius assiégé dans son camp par les Èques.
460-50. Troubles au sujet de la loi proposée par le tribun Térentillus Arsa, pour fixer la jurisprudence. Exil de Céson, fils de Cincinnatus. Surprise du Capitole par les Sabins et les exilés. Cincinnatus quitte sa charrue pour la dictature , et délivre Minucius , enfermé dans un défilé par les Èques. Le sénat Tenvoie en Grèce pour recueillir les lois de Solon. 449. Déeemvirê,
Tite-Live craint que sa nièce Ilia ne lui donne un arrière-neveu. Tous deux sont également trompés. Romulus est nourri par une louve, Gyrus par une chienne. Gomme lui, Romulus se met à la tête des bergers ; comme lui , il les exerce tour à tour dans les combats et dans les fêtes. Il est de même le libérateur des siens. Seulement les proportions de l'Asie à l'Europe sont observées : Gyrus est le chef d'un peuple, Romulus d'une bande; le premier fonde un empire , le second une ville.
La cité commence par un asile , veiu$ urbes condeniium consilium. Mot profond que la situation de toutes les vieilles villes de l'antiquité et du moyen âge commente éloquemment. La citadelle et l'aristocratie au sommet d'un mont ; au-dessous l'asile et le peuple. Tel est l'asile de Romulus entre les deux sommets du Gapitole {intermoniium),
La ville est fondée , la ville de la guerre. Il faut que la lutte s'engage avec les villes voisines. L'origine de la tentation dans les traditions de tous les peuples , le symbole du désir qui attire l'homme hors de lui , l'occasion de la guerre et de la con-
I Fragm, Ennii es cMBeHone Piâourtm; t. IV, in-4o, 1706, p. 955.
Quam preimum cascei popolei teouere lateiaei... Ceriabaat urbem romamne remamoe vocareot; Et spectant ( veluli consol quom mittere signum Volt, omnea avidei spectant ad carceria oraa, Quam mox emittat picteis ex faucibu* currns) \ Sic expectabat popnlus, atqne ora teoebat^ Rébus, utrei magnei Tictoria ait data regoei. Interea sol albn^ recessit io iufera ooctis : Et simul ex alto longe polcerruma praipes Lmiva voIsTit avis, simol aureus exoritur sol; Cedunt ter quatuor de coilo corpora aaacta Avium, praipetibus sese polcreisque loceis daat. Conspicit inde sibei data Romulus esse priors, Auspicio reguei stabileitaque scamnasolumque... Augusto augurio postquam incluta coudita Roma est... Jupiter! haud muro firetus niagi\ quam de manuuoi vei.. .
(populus roBianus?)
> Niebuhr : Romu$,Bomulu$ comme pœnuê, pofnulum. Double Janus sur Tas, symbole de Rome. Quirium , nom mystérieux de Rome. ( Macrob., III, 9) ; Popultu romanuê quiriles, Foy, plus bas la note sur les deux mythes. — M. Blum ne croit pas k Tidentité de Remns et Romulus : Remus, Romulus, dit-il, ne sont pas deux formes d*on mot; Re , dans/?e-mns, est bref. Dans la langue augurale, un oiseau de sinistre présage s'appelle remoria; Tendroit de TAventin où Remus consulta le vol des oiseaux, Remoria. Festus, v, Int^rœ; Pestas. y. Remoreê avee quœ aeturum nmoraniur,,. Et Aa6ttaiio Rémi Rémora (ailleurs Remoria, ville qa*il Toulait bAtir à trente stades de Rome ). — Remum dictom a tarditate... Valerius Antias, tu auet de Orig, gentie fvm.— Ainsi Remué, gén. Rémi ou Remoris, la lenteur ^ comme^tiefBtM, géiv peui ou penorie.
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quéle, c^est la femme. Par elle commence la latte héroïque. Les amantes de Rama et de Grishna sont ravies dans les poèmes indiens par Ravana et Sisbupala ; Brunhild par Siegfried dans les Nibelungen ; dans le livre des héros , Ghriemhild enlevée par le dragon , comme Proserpine par le roi des enfers. Hélène quitte Ménélas pour le Troyen Paris ; Tadroite Pénélope élude avec peine la poursuite de ses amants. Le progrès de l'humanité est frappant. Parti chez les Indiens de Tamour mystique , Tidéal de la femme revêt chez les Germains les traits d'une virginité sauvage et d'une force gigantesque, chez les Grecs ceux de la grâce et de la ruse, pour arriver chez les Romains à la plus haute moralité païenne , à la dignité virginale et conjugale. Les Sabines ne suivent leurs ravisseurs que par force ; mais devenues matrones romaines, elles refusent de retourner à la maison paternelle , désarment leurs pères et leurs époux , et les réunissent dans une même cité.
«C*est , dit Pltttarque , en mémoire de l'enlèvement des Sabines qu'est restée la coutume de porter la nouvelle mariée , lorsqu'elle passe le seuil de la maison de son époux, et de lui séparer les cheveux avec la pointe d'un javelot. Pour se faire pardonner leur violence , les Romains assurèrent des privilèges à leurs femmes. Il fut réglé qu'on n'exigerait d'elles d'autre travail que celui de filer la laine ; qu'on leur céderait le haut du pavé ; qu'on ne ferait, qu'on ne dirait en leur présence rien de déshonnéte ; que les juges des crimes capitaux ne pourraient les citer à leur tribunal ; que leurs enfants porteraient la prétexte et la buUa, »
Ainsi , au temps de Plutarque , le souvenir de la barbarie des vieux âges est déjà effacé, et Ton rapporte à la constitution primitive tout ce que le progrès des siècles a pu amener d'adoucissements dans les mœurs. Les usages sont donnés pour des lois. Le temps, ce grand législateur des peuples enfants, n'est compté pour rien dans cette histoire. Romu- Ins crée la puissance paternelle, il institue le patronage , partage le peuple en patriciens , chevaliers et plébéiens. Il fait exercer les arts mécaniques par les esclaves et les étrangers , réserve aux Romains l'agriculture et la guerre. Il attribue aux dieux leurs temples, leurs autels, leurs images, tV
1 Tout ee qae rhistoire nous apprend de la barbarie dee peuples pasteurs, et particulièrement des pasteurs montagnards de Tltalie , contredit le roman classique de la douceur et de la modération des Sabins. Les peuples civilisés se sont toujours plu h exagérer ainsi le bonheur ou les vertus des barbares. Ainsi Platon et Xénc^hon vantaient Lacédémone, en haine de la démocratie d'Athènes. Ainsi Rousseau vantait, au dix-
règle leurs ftmcHans en prenani dans la religion deê Grecs ce qu'il x wmU ée meilleur ( Denys et Plutarque).
Les Romaios reçoivent les Sabins dans leurs murs, ou plutôt réunissent la ville du Palatin et du Gapitole à celle que les Sabins possédaient sur le Quirinal. Ils prennent Fidène aux étrusques, et y forment un établissement. Voilà déjà le mouvement alternatif de la population qui fera la vie et la force de Rome , adoption des vaincus, fondation des colonies.
Romulus meurt de bonne heure et de la main des siens. Tel est le caractère du héros : il apparaît sur la terre , la régénère par ses exploits ou ses institutions, et périt victime de la perfidie. G'est la fin commune de Dschemschid, d'Hercule, d'Achille, de Siegfried et de Romulus. Le fondateur de la cité disparaît au milieu d'un orage, enlevé par les dieux ou déchiré par les patriciens.
Ge dernier trait éclaire à une grande profondeur la sombre histoire des rois de Rome. Dans la création de ce caractère de Romulus, l'influence plébéienne est visible. Le premier mot de son histoire accuse l'atrocité du vieux culte oriental et patricien, nia et Romulus au berceau sont les victimes de Vesta. Romulus ouvre un asile à tous les hommes, sans distinction de loi ou de culte. Les patriciens , auxquels il associe chaque jour des étrangers dans la possession de la dté nouvelle, le font périr, et lui substituent dans Numa le gendre du Sabin Tatius, collègue et ennemi de Romulus qui est accusé de l'avoir fait tuer. Le successeur de Romulus est l'idéal patricien. Il introduit dans Rome le culte de Vesta dont Romulus naissant avait éprouvé si cruellement la sévérité.
Si les plébéiens eussent continué le récit, Numa eût été repésenté sous des couleurs moins favora< blés. Mais ici les patriciens prennent évidemment la parole {aUemis dicetis, amant oHema camamm). Ge Numa, tout guerrier et barbare qu'il devrait être en sa qualité de Sabin ^ , nous est dépeint sous les traits d'un pontife étrusque. De toutes les Muses il n'honore que TacUa, ce que les Grecs ont exprimé à leur manière en le faisant disciple de Pythagore , plus récent d'un siècle '. Il écrit des livres comme Tagès et Bacchès. Il substitue l'an-
huitième siècle, Tabrutissement de la vie sauvage. 2 Numa divise en communautés d'arts et métiers un peuple qui resta toujours étranger aux arts, et chez qui tous les métiers, sauf quelques-uns indispensables à la guerre , étaient exercés par les esclaves. Défense expresse d*exercer les arts mécaniques, dans Denys, IX. roy, aussi Niebuhr, II* vol., p. 392, de la trad. française.
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née de doiue mois à celle de dix. Son Égérie, qui lui dicte ses lois, a, comme la Tanaquil de Tarquin l'Ancien , le caractère d'une Velleda celtique ou germanique (f^. Tacite). Né le jour même de la fondation de la yîUe, Numa symbolise les étrangers admis dans Rome dès sa naissance. Il fonde le temple de Janus, ouvert pendant la guerre, fermé pendant la paix. Il établit les Salions, les Fiamines. Il consacre la propriété par le cuite du dieu Terme , etc. ?
C'est un plaisir de Toir comment les historiens sophistes de la Grèce romaine s'y sont pris pour adoucir les traits austères de l'idéal patricien. Numa est un philosophe contemplatif, retiré dans la solitude, se promenant dans les bois et les prairies consacrées aux dieux, jouissant de leur société intime et de leur conversation (Plutarque). Comment décider un pareil homme à accepter la royauté? On raconte que Marc-Aurèle, apprenant qu'il venait d'être adopté par Antonin , improvisa une longue dissertation sur les avantages et les inconvénients du souverain pouvoir. Il faut aussi d'interminables discours sur ce sujet pour décider le bon Numa. Il accepte, mais c'est toujours dans un vallon soli* taire qu'il reçoit pendant la nuit les conseils de la nymphe Égérie, son épouse ou son amante. Le vieillard austère (incanaque menia régis romani,,. Virg.) est métamorphosé en une espèce d'Endymion.
Une génération suffit pour que les sauvages compagnons deRomulus deviennent pacifiques comme les Grecs, leurs historiens. Et le peuple romain n'est pas le seul que la douceur et la justice d'un tel roi ait adouci et charmé. Toutes les villes voisines êefnbleni avoir respiré Vhaieine êalutaire iTun vent doux et pur gui vient du côté de Borne; il s*iMinue dans les cceurs des hommes un désir de vivre en repos et de labourer la terre, d^éiever tranguiUement leurs enfants, et de servir et honorer les dieux; bientôt ce ne sont plus partout que Jeux, fêtes, sacrifices et banquets. Les peuples se fréquentent, se mêlent les uns aux autres sans crainte, sans danger. Ainsi la sagesse de Numa est comme une vive source de biens qui rafraîchit et féconde toute l'Italie (Plutarque).
Heureusement l'histoire de Tullus Hostilius nous fait sortir de ces puérilités romanesques. Ici la rudesse du génie national a repoussé les embellissements des Grecs. C'est un chant tout barbare : Horace tue sa sœur. Le père déclare que sa fille a été tuée justement, et qu'il l'aurait tuée lui-môme. Voilà ce terrible droit du père de famille sur tous ceux qui sont en sa puissance (suijuris), droit qu'Amulius a déjà exercé sur les deux fils de sa nièce Ilia. Enfin l'épouvantable supplice dont Tullus punit la trahison du dictateur d'Albe, nous replace dans la
réalité historique , et nous rappelle à ces mœurs féroces que les molles fictions des Grecs nous faisaient perdre de vue tout à l'heure.
Sauf la diversité des embellissements poétiques, et la multiplication des combattants par trois (un pour chaque tribu) , le combat des Horaces et des Curiaces répond à celui de Romnius et Remus. Si les combattants ne sont plus frères, ils sont alliés. De même que Romulus, Bemus, sont deux formes du même mot, Horace doit être une forme de Cu^ riace; ainsi chez nous Clodion, Hlodion, suivant la véritable orthographe; Clotaire, Hlotaire; Clovis, Hlodowig; Childeric, Hilderic; Childebert, Hildebert ; Chilpéric, Hilpéric, etc. Curiatius (à curiâ) veut dire noble, patricien {Janus curiatus). Ce combat n'est autre que celui des patriciens des deux pays. L'hymen et la guerre se mêlent comme dans l'histoire des Sabines. Ici l'héroïne est une Romaine; elle intervient aussi, mais trop tard pour séparer les combattants. La guerre finit , comme le combat de Romulus et Remus, par un parricide. Horace tue sa sœur ; Rome tue Albe , sa sœur on sa mère , ce qui est peut-être la même chose individualisée par la poésie ; un nom de femme pour un nom de cité. Mais il fallait justifier ce meurtre de la métropole par la colonie. Les Romains ne pouvant faire que des guerres justes, il fautqn'Albe ait mérité son sort. Que fera l'historien? sans s*inquiéter de la vraisemblance, il soulève Fidène, colonie récente de Rome, et donne ainsi occasion à la trahison du dictateur d'Albe, M etius Suffetius, dont il avait besoin pour motiver la destruction d'Albe et la translation des Albains à Rome.
Tullus Hostilius périt pour avoir osé porter la main aux autels , et y faire descendre la foudre comme savaient le faire les pontifes , c'est-à-dire les patriciens. Il est également impossible de comprendre comment un plébéien aurait régné, et comment un patricien pouvait s'attirer la colère des dieux en s'occupant des choses sacrées. Quoi qu'il en soit, le guerrier périssant pour avoir entrepris sur les droits des pontifes , c'est-à-dire des patriciens, nous rappelle la fin de Romulus, qu'ils mirent en pièces. Et si Ton songe qu'un Hostilius est nommé parmi les compagnons de Romulus qui combattirent Remus, ce nouveau rapport igouté à tant d'autres conduira peut-être à juger que 'Romulus et Tullus, quoique séparés par Numa,. ne sont qu'une même personnification d'un fondateur guerrier de Rome, en opposition au fondateur pacifique. Ainsi se trouverait complétée la ressemblance entre l'histoire de Cyrus et celle de Romulus-Tullus. Le premier renverse l'empire desMèdes, patrie de sa mère Handane , comme le second détruit la ville d'Albe, patrie d'Ilia.
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Aneus, petil-fils du pacifique Numa, et surnommé MarHuê, présente un mélange de traditions confuses, et la réunion de caractères contradictoires dans le même individu. Sans parler encore des falsifications généalogiques que nous devons signaler, tout ce règne offre une suite d*énigmes et de scandales historiques. D'abord , ce descendant du mystérieux Numa qui avait fait enfouir tous ses écrits dans son tombeau, publie, sur des tables, les mystères de la religion, qui, tant de siècles après, furent encore ignorés des plébéiens; il fonde le port d'Ostie pour un peuple sans marine et sans navigation ^ Il établit les Latins vaincus sur l'Aventin, et fonde ainsi la partie de Rome qu*on pourrait appeler la cité plébéienne ; cependant nous voyons longtemps après passer , à la grande satisfaction du peuple, la loi qui partage entre les plébéiens les terres de TAventin. Le même Ancus, si maltraité par le poète, comme trop populaire {nimiùm gaudens popuiaribus auri8,YiTg, jEn.yi ), creuse, sous le montCapitolin et en vue du Forum, cette prison cruelle qui , jusqu'à l'époque où les lois d'égalité furent rendues , ne pouvait s'ouvrir que pour les plébéiens.
Il est vraisemblable que ce monslre, en discorde avec lui-même, doit être partage en deux; une moitié, les victoires d' Ancus sur les Latins, ira rejoindre Romulus ou Tullus ; l'autre , je parle du pont vers l'Étrurie , de la prison, du port, des salines établies sûr la rive étrusque du Tibre, appartiendra à la domination des rois étrusques. Les Etrusques, peuple navigateur, avaient besoin du port; le premier pont doit être l'ouvrage du gouvernement des pontifes {poniifèx, faiseur de ponts, Festus) ;et la dureté de la domination des étrangers sur Rome dut rendre la prison nécessaire.
C'est sous Ancus que la tradition place l'arrivée de Lucuman Tarquin à Rome, pour parler comme les annalistes qui ont pris un nom de dignité et de pays pourun nom propre. Il fallait dire le lucumon, oaplut6t,/e« lucumtmê de Tarquimieê, Examinons la suite du récit.
Le Corinthien Démarate se réfugie à Tarquinies, et son fils atné y devient lucumon, c'était le nom des patriciens étrusques. Ce fils s'établit à Rome à l'instigation de sa femme Tanaquil , savante dans la doctrine augurale. Il y est reçu si favorablement par le peuple et par le roi, que ce dernier le nomme tuteur de ses enfants. A la mort d'Ancus, Tarquin envoie ses pupilles à la chasse , et , dans leur ab-
' Le pea d'exceptions qu'on cite, confirme le fait. Koyes Fréret. La marine mentionnée dans le premier traité entre Rome et Carthage ( Polyb., III) n*e8t point celle des Romains,mai8 celle desLatins,leurs alliés ou leurs sujets.
sence, séduit le peuple par une harangue flatteuse. On sent ici que l'historien , dominé par les habitudes grecques , a considéré la Rome d'alors avec ses curies aristocratiques et son sénat patricien, comme ces mobiles ecchsies des cités ioniques , où la tyrannie était souvent le prix de Téloquence '. Le nouveau roi de Rome, c'est-à-dire d'une ville dont le territoire s'étendait à peine hors de la vue de ses murs , soumet en quelques années tout le Latium, bat les Sabins, et reçoit la soumission de la grande nation des Étrusques. Qu'on songe qu'une seule des douze cités de l'Élrurie suffit quelques années après pour mettre Rome à deux doigts de sa perte, et qu'il fallut aux Romains trois cents ans de guerre pour se rendre maîtres de Voies.
L'analogie que nous avons remarquée entre Romulus et Tullus Hostilius , quoique séparés par le législateur Numa, se représente entre Tarquin l'Ancien et Tarquin le Superbe, tout séparés qu'ils sont par le législateur Servi us. La construction du Capitole et des égouts, l'établissement de la suprématie de Rome sur ses alliés latins, sont également attribués aux deux Tarquins. Tous deux défont les Sabins ; tous deux régnent sans consulter le sénat. Le premier y introduit les po/rea minorum gentium, chefs de nouvelles familles patriciennes ; le second appelle autour de lui des étrangers , ce qui est probablement la même chose sous une autre forme. Même caractère religieux dans les deux Tarquins ; l'Ancien élève une statue à Accius Nœvius, où il est représenté coupant un caillou avec un rasoir; le second achète les livres sibyllins. Voilà deux règnes qui se ressemblent fort, et peutêtre n'en est-ce qu'un , raconté de deux manières différentes. Malgré toutes ces ressemblances, le premier Tarquin est traité avec autant de faveur que l'autre avec sévérité. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, lesconstructionsdu premier font sa gloire; celles du second lui sont reprochées comme une partie de sa tyrannie {ratnanoê hominesy vicioreê omnium circa populorum, opificeê ac lapicidas pro bellatoribuê fttcioê, Tit.-Liv.). La fable de Mézence, dans sa brièveté terrible, est un souvenir plus ancien et plus confus de la tyrannie des Étrusques sur le Latium. Mortua quin eitam Jungebai corpora vwiê, etc. L'atrocité des supplices est un trait caractéristique des gouvernements orientaux, et celui des Étrusques est oriental au moins par son génie.
Pendant la domination des Étrusques, Rome dut changer de gouvernement selon les révolutions de
> Entre mille exemples du pouvoir de Péloquence chez les Grecs, voyez, dans Thucydide, comment Alcibiade se rendit maître de Catane.
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FÉtrurie. Ainsi, lorsque le lucumon Gelé Vibenna (y^x* le chapitre saivant), émigraavec une armée composée sans doute de clients et de serfs , que cette armée envahit Rome, et que la mort du chef mit sa puissance aux mains de son client Mastarna, ce dernier protégea les hommes des rangs inférieurs, les derniers venus dans ce grand asile des populations italiques, étranger lui-même, il voulut que les plébéiens, c*est-à-direles étrangers, eussent part au pouvoir en proportion de leurs richesses. A côté de Fancienne assemblée des curies , auxquelles prenaient part les seuls patriciens, il fonda celles des centuries (yox» plus bas ).
Combien de temps .'dura cet ordre de choses? Rien ne nous porte à en borner la durée à celle de la vie d*un homme. Il est probable que la période plus ou moins longue dans laquelle les plébéiens prirent part aux assemblées, fut désignée ignominieusement par les patriciens, comme le régne du filsde l'esclavage, de Sermuê {êerviu8,capHvâ natuà) . Ainsi Fexpulsion des Tarquiniens , comme la fondation du tribunat, ont été personnifiés outrageusement sous le nom de Brutuê S mot presque synonyme de ServtuB, puisqu'il signifiait originairement esclave révolté.
Les plébéiens n'auront pas 6té à Servius ce nom ignoble que lui donnaient les patriciens. Ils Font accepté , comme les révoltés de la Calabre avaient adopté celui de Brutii, comme les insurgés de Hollande se sont fait honneur du nom de gueux. Mais, en dédommagement, ils ont comblé leur roi favori de toutes les vertus qui donnent la popularité. Le bon roi Servius rachetait les débiteurs devenus esclaves, payait leurs dettes, et distribuait des terres aux pauvres plébéiens. Si la confédération latine reconnut la suprématie de Rome , sous la tyrannie des Tarquiniens , elle ne pouvait manquer de s'y soumettre pendant le règne de Servius. Les villes latines envoyaient leurs députés au temple de Djanus-Djana ( Janus -Juno), qu'il fonda sur la montagne plébéienne', sur FAventin, lieu commun aux Romains et aux Latins , où les plébéiens , c'est-àdire les Latins récemment admis dans la cité, cherchèrent plus tard un refuge contre la tyrannie des patriciens, anciens habitants de Rome {undè inchooêtiê initia libertatiê vestrœ)^ et qui ne fui enclos qu'au temps de l'empire , dans le pomœrium, dans l'enceinte sacrée de la ville , dans la Rome
^ Passé la première année du consulat, le nom de Bruttts ne se trouve plus dans les fastes consulaires.
' Le mauvais génie qui habitait FAventin, c^est Remus. D'après Messala , cité par Aulu-Gelle, XIII, 14, le mont Aventin était funeste, et d*après Sénèque, deBnv,
soumise à la puissance augurale des patriciens. C'est là ce sombre Aventin, la montagne de Rem us, occupée par lui sous de mauvais auspices , la montagne où les pierres pleuvent si souvent dans Tile- Live , où Fon voit se former les orages. Hocnemus, hune, inquit, ftvndoêo vertice coUem, quiê Deus incertum eêt, habitat Deuê, Le poète étrusque ra porte, sans la comprendre , une tradition de I trurie , exprimée symboliquement. Plus d'une fois, sans doute , les patriciens virent se former sur la montagne plébéienne les orages qui allaient fondre sur le Forum.
Servius devenant un homme, il faut qu'il périsse pour faire place à la domination nouvelle des Tarquiniens. Servius avait marié les deux Tullia , ses deux filles, aux deux fils de Tarquin l'Ancien; la bonne Tullia avait épousé le méchant Tarquin; la méchante avait eu le bon pour époux. Celle-ci empoisonne son mari , et décide son beau-frère à s'unir à elle en empoisonnant sa femme. Ce double crime n'est que le prélude et le moyen d'un plus grand. Tarquin s'asseoit dans le trône de Servius, précipite le vieillard par une fenêtre, et l'horrible Tullia, qui vient féliciter son époux, n'hésite pas à faire passer son char sur le corps de son père.
Je ne sais ce que pensera le lecteur de cette opposition symétrique du bon et du mauvais Tarquin, de la bonne et de la mauvaise Tullia , de cet empoisonnement à contre -partie, et de Funion des deux criminels , tolérés par le bonhomme Servius. Quant à moi, plutôt que d'admettre ce roman, j'aimerais mieux voir dans la mauvaise fille de Servius une partie des plébéiens qui , quoique élevés à la vie politique par les institutions nouvelles , appellent les Tarquiniens à Rome , et s'unissent à eux pour tuer la liberté publique.
Et ce n'est pas la première fois que Servius a été tué par les Tarquiniens. C'est toujours la même histoire de Remus tué par son frère, de Romulus déchiré par les patriciens , de Tullus périssant pour avoir attenté aux droits des augures et des pontifes. Les plébéiens sont Remus qui occupe FAventin, qui n'a pas les auspices, qui méprise l'enceinte sacrée du pomœrium ; ils sont Romulus, en tant qu'ils contribuent par leur admission successive dans la cité, à l'éternelle fondation de Rome, qui fut d'abord et toujours un asile. Mais ils ont été et seront toujours déchirés par les patriciens. Ils sont Tullus
vitœ y c. 14 , il ne faisait point partie du pomœrium , parce que c'était là que les auspices avaient été défavorables à Remus, ou parce que les plébéiens s'y étaient retirés. — Foy, aussi Denys, III , XI. — L' Aventin ne fut compris dans le pomœrium que sous Fempereur Claude; Gell., XIII, 14. Tacit., Annal,, XII, 23.
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Hoêiiliuê, comme principe militaire de Rome, en opposition , en hostilité avec le principe religieux. Ils sont Servius, comme gens d'une naissance inférieure. Tués sous le nom de Servius (Gis de l'esclave ) , ils ressuscitent deux fois sous le nom de Brutus {esclave révolié), d'abord à l'expulsion des Tarquiniens , qui donne lieu à l'établissement des consuls, et ensuite à la fondation du tribunat. Le premier consul, le premier tribun, s'appellent également Bruius.
Cette nécessité poétique d'individualiser les idées dans un langage incapable d'abstractions , obligea les Romains de personnifier la liberté naissante sous le nom d'un roi. Pour que ce roi soit populaire, on suppose qu'il eut l'intention d'abdiquer, et que plus tard, dans la fondation de la république, on suivit ses mémoires. Aussi le souvenir de Servius resta cher à ce peuple, tout ennemi qu'il était du nom de roi. Comme la tradition le faisait naître un jour de nones, sans qu'on sût de quel mois, les plébéiens célébraient sa naissance tous les jours de nones. Le sénat jugea même nécessaire d'ordonner que désormais les marchés ne seraient plus tenus les jours de nones , de crainte que le peuple des campagnes , se trouvant réuni , n'entreprit de rétablir par la violence les lois de Servius.
Dés le commencement du règne des Tarquiniens, nous sommes entrés dans un monde de prodiges, d'oracles, de symboles; l'esprit sacerdotal, c'est-àdire pélasgo-étrusque, est visible, quelques efforts qu'aient faits les Grecs pour helléniser ces lucumons. Nous avons déjà rappelé l'histoire si originale de l'augure Accius Nœvius et des livres sibyllins. Lorsque le premier Tarquin descend le Janicule avec sa femme Tanaquil pour entrer dans Rome , l'aigle oriental , l'oiseau royal de la Perse et de Rome , lui enlève le pileus et le lui replace sur la tète. Servius au berceau est environné d'une flamme divine qui l'illumine sans le blesser. D'autres prodiges effrayent Tarquin le Superbe qui envoie consulter l'oracle de Delphes. Les envoyés sont ses deux fils et son neveu Brutus qui, par crainte du tyran, cachait sa sagesse sous une apparente imbécillité. Il offre au dieu le symbole de sa folie simulée, un bâton de bois creux qui contient un lingot d'or. C'est ainsi que, dans Hérodote, les Scythes envoient à Darius des présents symboliques. L'oracle ayant annoncé aux jeunes gens que celui-là régnerait qui
I La tête d'homme fraicbement coupée, qu'on trouve dans les fondations do Gapitole, et qui fait espérer que Rome deviendra la tète do monde, semble indiquer les sacrifices humains des Étrusques , dont une tradition rapporte d^aillears Porigine à Tarquin le Superbe. Macrob., 1, 7.
baiserait sa mère , Brutus se laisse tomber et baise la terre , mère commune des hommes. Autre fait non moins caractéristique. Tarquin le Superbe ne pouvant prendre la ville de Gabies , un de ses fils s'y introduit comme exilé par son père , et il lui envoie secrètement un messager pour lui demander conseil. Tarquin ne répond rien , mais il se promène en silence dans son jardin, abattant avec une baguette la tète des pavots les plus élevés.Sextus comprend qu'il faut faire périr les principaux Gabiens. Voilà le langage symbolique de la muette Étrurie.
Si l'on pouvait douter que ces Tarquiniens fussent des lucumons étrusques, comme leur nom l'indique, comme les historiens le rapportent uniformément , il suffit de les voir se réfugier d'abord à Céré , dans la même ville où plus tard les vestales portèrent les choses saintes, à l'approche des Gaulois {Cere,ceremonia).
Il est vrai que Tarquin se réfugie ensuite chez un Latin, chez son gendre Octavius Hamilius; mais ce Latin est de Tusculum; et c'est dans le territoire de Tusculum ( in iustulano açro ) que se donne la grande bataille du lac Rhégille où les Tarquins perdent leurs dernières espérances. Enfin , ce qui me semble décisif, Tarquin chasse du Gapitole tous les dieux latins, excepté la Jeunesse et le dieu Terme , pour y établir les trois grandes divinités étrusques qui devinrent le Jupiter, la Junon et la Minerve des Romains. J'ai peine à comprendre comment Niebuhr , qui en fait lui-même la remarque, s'obstine à faire venir les Tarquins duLatium. La forme même du Gapitole, qui répond à celle des temples étrusques, témoigne de l'origine de ses fondateurs! La fondation solennelle de Rome, la forme primitive {Roma quadraia, comme Cosa, etc.), le mystère étrusque du pomœrium, attribué à l'AIbain Romulus, se rapportent bien plus naturellement à cette époque de la royauté romaine où l'influence étrusque est partout visible. Il faut un gouvernement sacerdotal, vivace et patient, comme ceux de l'Inde, de l'Egypte et de l'Etrurie, une de ces théocraties qui croient à leur éternité , pour élever ces prodigieux monuments, qu'un roi commencerait peut-être, mais qui seraient abandonnés par son successeur : ce Gapitole^, dont l'emplacement seul dut être préparé par de si grands travaux , et qui embrassait une enceinte de huit cents pieds de circonférence , cette Cloaca maxima ' qui
' La Yoûtfe intérieure, formant un demi-cercle, a dixhuit palmes romaines de hauteur et de largeur. Cette voûte est close par une seconde, et celle-ci par one troisième. Elles sont toutes formées de blocs taillés de pepêtino, longs de sept palmes un quart, hauts de quatre un sixième, fixés ensemble sans ciment. On dé-
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porte Rome depuis lant de siècles et semble encore aujourd'hui plus ferme et plus entière que la roche Tarpéienne qui la domine.
L'expulsion des prêtres -rois deTarquinies était célébrée tous les ans à Rome par une fête , comme rétait chez les Perses la mo^opAonté ' , le massacre des Mages , c'est-à-dire des prêtres mèdes qui , à la mort deCambyse, avaient usurpé la royauté sur les Perses. Toutefois les Romains, comme les Perses, reconnaissaient la supériorité de ceux qu'ils avaient traités si mal. Ils continuèrent de consulter les augures étrusques dans les occasions importantes ; les patriciens leur envoyaient même leurs enfants en étrurie ; mais le peuple les vit toujours avec défiance, et lorsqu'il se crut trompé par eux, il les punit cruellement et sans égard à leur caractère sacré. La statue d'Horatius Codés ayant été frappée de la foudre, on fit venir des haruspices étrusques , qui , en haine de Rome , conseillèrent de la faire descendre dans un lieu que le soleil n'éclairait jamais. Heureusement la chose se découvrit, et l'on plaça la statue dans un lieu plus élevé , ce qui tourna au grand avantage de la république. Les haruspices avouèrent leur perfidie et furent mis à mort. On en fit une chanson que chantaient les petits enfants par toute la ville :
Malheur au mauvais conseiller ; Sur lui retombe son conseil >.
Ces traditions injurieuses pour les étrusques, conservées par un peuple qui révérait leur science, et leur devait une partie de sa religion, ne supposent-elles pas la crainte qu'ils ne reprissent leur ancienne suprématie ? Au reste , la royauté semblait si inhérente â la prêtrise, que, malgré l'odieux du nom de roi , Ton conserva toujours sous la république un res sacrorum. Si l'on songe que la religion romaine était liée tout entière à la doctrine étrusque des augures, ce nom de roi semblera appartenir en propre à l'Étrurie. Mais, retournons au récit de Denys et de Tite-Live.
Au moment où l'outrage fait à Lucrèce par un des Tarquins souleva le peuple contre eux , ils avaient confié la première magistrature, la place de tribun des Ceiereê, à l'imbécile Brutus. Il usa du
couvrit, en 1742, un aqueduc non moins étonnant, quarante palmes au-dessous de la surface actuelle du sol. Cet aqueduc doit être plus récent ; car il est bâti de travertino, genre de matériaux qui ne vint en usage que long^temps après les rois, lesquels employaient de la pierre d'Albe ou de Gabies. Cette construction ou cette réparation si coûteuse eut lieu peut-être après les prodigieuses contributions de Garthage. Les tremble-
pouvoir de cette charge pour les chasser de Rome et ensuite de Colla tie. Ils restèrent à Gabies, et sans doute à Tusculum. Ce Brutus , qui fait exiler Tarquin Coliatin, l'époux infortuné de Lucrèce, comme appartenant à la famille des tyrans , est lui-mémo fils d'une Tarquinia et neveu de Tarquin le Superbe. Cette contradiction choquante semble indiquer que toute cette histoire exprime par des noms d'hommes des idées générales ou collectives. Brutus, fils de Tarquinia, peut signifier l'indépendance nationale succédant à la tyrannie des Tarquiniens. Les fils de Brutus sont les Romains affranchis; quelques-uns d'entre eux conspirent pour le rappel des Tarquiniens, et sont condamnés par Brutus, leur père. Les Grecs , qui rédigeaient les premiers l'histoire romaine , d'après les brèves indications des anciens monuments , n'y trouvant plus le nom de Brutus qu'à l'époque du tribunat, ne pouvant le faire vivre si longtemps, et ne concevant point que Brutus, originairement patricien puisqu'il fut le premier consul , devienne plébéien pour fonder le tribunat, tirent encore d'une idée deux hommes, comme Romulus et TuUus , comme Tarquin l'Ancien et Tarquin le Superbe. Puis ils cherchent à se débarrasser du premier Brutus d'une manière régulière. Il faut qu'il meure, il mourra du moins d'une manière héroïque. LesVelens, alliés de Tarquin contre Rome, s'avancent ayant à leur tète le jeune Aruns, second fils de Tarquin. Le nom d'Aruns est invariablement celui du frère puîné du lucumon, et c'est aussi probablement un nom générique. Aruns et Brutus s'aperçoivent , lancent leurs chevaux l'un sur l'autre, et périssent au même instant d'un coup mortel; c'est la mort d'ÉtéocIe et de Polynice. Après une bataille indécise , les étrusques se retirent, et pendant la nuit, une grande voix, sortie du bois d'Aricie, annonce qu'ils ont perdu un guerrier de plus que les Romains , et que ceux-ci sont vainqueurs.
Cependant les Tarquiniens ne se tiennent pas pour battus. Us s'adressent à Porsenna, lar de Clusium ( lar veut dire seigneur , et n'est point an nom d'homme) , celui dont le tombeau fabuleux a été si ingénieusement restauré, et de nouveau renversé par M. Letronne. 11 faut connaître cet échantillon des fables qui s'attachaient chez les étrusques
ments de terre, le poids des bAtiments, un abandon de quinze siècles n'en ont point dérangé une pierre.
1 Begifugia, ou FugaUa, Nieb., vol. I. Denys, Y.
' Gell., y, 5. — yoy, aussi dans Plutarque, m Cam, vitâ, rhistoire du char de terre, commandé par les Romains aux potiers de Yeïes ; — et une autre histoire , citée plus haut dans les notes du chap. des Étrusques, d'après Plin., XXVIII, 3.
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au nom de Porsenna. Vraisemblablement les Romains n'auront pas voulu rester en arrière *. Il n'y a que les héros des époques mythiques , créés par les vanités nationales , et doués par elles a plaisir, qui puissent se construire de pareils tombeaux.
Les Romains, qui tout à l'heure ont si bravement soutenu en bataille l'attaque des Vefens et Tarquiniens, et qui leur ont tué 11,000 hommes, laissent Porsenna venir paisiblement jusqu'au Janicule. Ils le laisseraient entrer dans Rome par le pont Sublicius, si Horatius Goclès, avec Herminius et Lartius, ne défendait le pont contre une armée. Les Romains, entre antres récompenses, donnent à leur défenseur autant de terres qu'il en pouvait entourer d'un sillon tracé en un jour. Ainsi , Rome dont le territoire ne s'étendait pas alors à trois lieues de ses murs , donnait peut-être une lieue carrée ; et plus de deux cents ans après, quand l'Italie était conquise , le vainqueur de Pyrrhus ne reçut que cinquante arpents. Ce sont là les exagérations de la poésie. Elle couvre d'or les guerriers des temps barbares , et les clephtes de l'Olympe , et les héros des Nibe* lungen , et les Sabins de Tatius dont les bracelets précieux éblouirent la belle Tarpeia et lui firent ouvrir les portes de la citadelle ^.
Les Étrusques réduisaient la ville à la famine, lorsque le dévouement d'un jeune patricien, nommé Calus M ucius (notez que la famille M ucia était plé* béieone), procura aux Romains une délivrance inespérée. Déterminé à pénétrer dans le camp ennemi
1 Plin., XXVI, 19. « Nsmqne et italicum ( labyrintham ) dici convenit , quem fecit 8ibi Porsenna rex Etruriae sepalcri causA, simul ut externoram regum vanitas quoque ab Italis superetur. Sed cùm excédai omnia fabulositas , atemnr ipsius M. Varronîs in expositione ejas rerbis : « Sepnltus est, inquit, sub urbc » Glosio : in que loco monumentam reliquit lapide
• qoadrato quadratum : singula latera pedam trece- « nûm, alta qninquagenùm : inque basi quadratA intus
• labyrinthom iuextricabilem : qno si quis improperet B sine glomere lini,exitum invenire neqaeat. Supra id » quadratum pyramides stant quinque, quatuor in 1» angulis , in medio una : in imo latae pedam quinûm B septuagenûm , alta: centom quinquagenûm : ita fas- B tigatae, ut in summo orbis aeneus et petasus unus » omnibus sit impositus , ex quo pendeant exapta ca- B tenis tintinnabula, qnae vento agi ta ta, longe sonitus » référant, ut Dodonae olim factum. Supra quem orbem B quatuor pyramides iusuper, singul» exstant ait» a pedum centenûm. « Supra quas uno' solo quinque pyramides, quarum altitudinum Varronem puduit adjicere. Fabulae etruscœ tradunt eamdem fuisse , qnam totius operis : adeè vesana dementia quœsisse gloriam impendio nulli profnturo , pneterea fatigasse regni vires, ut tamen laus major artificis esset. «
2 C'est ainsi que dans la plaine de Macédoine, le sul-
et à poignarder le roi de Clusium , il commence par confier ce secret au sénat, c'est-à-dire , à traU cents personnes ; il tue un scribe au lieu du roi , et pour punir sa main droite d'avoir manqué son coup, il la laisse se consumer au brasier d'un autel. Profitant alors du saisissement de Porsenna, il lui déclare que trois cents autres jeunes patriciens ont juré de tenter la même aventure. Le. pauvre prince se hAte d'envoyer des ambassadeurs à Rome. Il abandonne aisément les Tarquiniens pour lesquels il était venu , et se contente de faire restituer aux Velens les terres que les Romains leur avaient enlevées. Parmi les otages qu'on lui donna , il y avait plusieurs jeunes filles ; coutume germanique (Tacite) et peut-être étrusque, dont nous ne retrouvons nul autre exemple dans l'histoire de la Grèce et de Rome. Quoi qu'il en soit , les jeunes filles sortirent du camp étrusque aussi aisément que Mucius y était entré ; et, guidées par Glélie , l'une d'elles , elles passèrent le Tibre à la nage. Le sénat romain , religieux observateur du droit des gens , comme il l'avait montré en approuvant l'assassinat de Porsenna , ne manque pas de renvoyer les jeunes filles. De son cité , le Toscan , incapable de se laisser vaincre en bons procédés , accorde à Clélie la liberté d'une partie des otages, et lui donne des armes et un beau cheval. Il pousse la générosité envers les Romains jusqu'à leur faire présent de tous les vivres qui restaient dans son camp. De ce présent du roi , on tira l'expression consacrée
tan Mahomet II investit le héros des romances turques de tout le terrain dont il pouvait faire à cheval le tour en une journée. Niebnhr, auquel nous empruntons cet exemple , en aurait pu citer bien d^autres. Le Scythe qui garde Tor sacré , reçoit, dans Hérodote, un pareil présent. Hérod., IV, 7. — Grimm, von der Poetie im recht. Savigny, Zeùtek., 2 , b. 5 , 69. Heimskringla. Le roi Gylf donne à Géfion ce qu*i1 peut labourer en an jour et une nuit. L*acte de fondation du couvent de Keomé porte que le roi octroya autant de pays que saint Jean en parcourrait en un jour sur un Ane.Clovis donne à Péglise de Reims (Hincmar), Waldemar accorde aux habitants de Slageles, autant de terrain que saint Rémi, ou saint André, peut en parcourir à cheval pendant que le roi sera au bain, ou qu*il fera la méridienne. Et le saint va si vite que l'on est obligé de dire à Waldemar : Seigneur, levex-vous, il va parcourir votre royaume. — Ces histoires ne sont pas sans analogie avec les fables suivantes : Didon achète aux Africains , Raimond de Poitiers à Mellusine , Ivar ( fils de Regnar) achète au roi d'Angleterre, ce qu'ils pourront couvrir avec la peau d'un bœuf; mais ils la coupent en lanières, etc. De même le Dieu indien, è qui la terre et la mer sont interdites , demande h l'Océan de lui céder seulement le terrain par-dessus lequel sa flèche volera. Bile vole à deux cents lieues.
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pour les ventes de biens confisqués : yéndre ies biens du roi Parsenna ; dérivation que Tite-Live lui-même trouve absurde.
Un bienfait n^est jamais perdu.Ce bon et trop facile Porsenna ayant été défait par les habitants d*Ancie, une partie des siens se réfugièrent à Rome et y furent reçus avec la plus touchante hospitalité; on se partagea les blessés pour les soigner. llss*y trouvèrent si bien Qu'ils ne voulurent plus quitter la ville , et y occupèrent un nouveau quartier appelé du nom de leur patrie , Tuscus f^icus , quartier des Toscans. Porsenna , reconnaissant , envoya bien encore réclamer en faveur des Tarquins : Mais les Romains axant répondu guUls consentiraient plutôt à V anéantissement de leur ville qu'à celui de leur liberté, il eut honte de ses importunités : Eh bien ! dit-il, puisque c*est un parti irrévocablement arrêté, je ne fDOUs fatiguerai point de représentations inutiles. Que les Tarquins cherchent une autre retraite. Je ne veux pas que rien puisse troubler V union qui doit régner entre nous. Et il rendit aux Romains ce qui lui restait d'otages , avec les terres qu'ils avaient restituées aux Jetons, ses alliés ( lesquelles par conséquent ne lui appartenaient pas). Qui aurait espéré que la peur faite par Mucius à cet excellent prince eût amené de si heureux résultats? Car enfin , à l'exception de celte peur, rhistoire ne mentionne aucune cause de réconciliation.
Cette figure bénigne et insignifiante de Porsenna dans les traditions romaines fait penser â celle que les Nibelungen donnent au roi des Huns , au terrible Attila. LefiéaudeDieu devient, dans le poëme, patient et débonnaire, ainsi que Charlemagne dans Turpin. Attila reste spectateur impassible du combat de géants dans lequel tous les héros périssent à la fin du poème. La bataille du lac Rhégille débarrasse de même la scène de l'histoire romaine de toute la race héroïque, qui devait disparaître avant le jour de l'histoire, comme les esprits s'envolent le matin au chant du coq.
Les trente nations latines sont entraînées contre Rome par le dictateur de Tusculum , Octavius Mamilius, gendre de Tarquin. Les Romains lui opposent un roi temporaire qu'ils appellent aussi dictateur. Avant que la guerre commence entre des peuples unis par le sang (ce qui pourtant n'était pas nouveau pour eux ) , on permet aux femmes de chaque nation qui s'étaient mariées à des hommes de l'autre, de retourner chez leurs parents. Toutes les Romaines abandonnent leurs maris Latins; toutes les Latines, excepté deux, restent â Rome.
Les deux armées s'étant rencontrées, tous les héros se prennent corps à corps, comme ceux de
riliade, et leurs succès alternatif font balancer la victoire. Le vieux Tarquin combat Posthumius, le dictateur romain. Celui de Tusculum, Octavius Mamilius , fond sur OEbutius , général de la cavalerie, et périt de la main d'Herminius, un des compagnons d'Horatius Coclès. Marcus Yalerius attaque un fils de Tarquin, succombe, et ses deux neveux, fils de Yalerius Publicola , trouvent la mort en voulant sauver le corps de leur oncle. Enfin, le dictateur excepté , tous les chefs sont tués ou blessés. La victoire était â peine assurée aux Romains , qu'on vit â Rome deux jeunes guerriers d'une taille gigantesque et montés sur des chevaux blancs. Ils se lavèrent, eux et leurs armes, à la fontaine de Juturne, près du temple de Vesta , et ils annoncèrent au peuple assemblé la défaite des Latins. C'étaient les Dioscnres , auxquels le dictateur avait voué un temple pendant la mêlée , et qu'on avait vus combattre et décider la victoire. Sur le champ même de la bataille , la trace d'un pied de cheval imprimée dans le basalte , attesta la présence des deux divinités.
Cette glorieuse victoire ne produit aucun résultat; après quelques années vides d'événements, Rome reconnaît l'indépendance et l'égalité des Latins. La date de la bataille est incertaine, ce qui prouve qu'elle ne figurait pas dans les fastes des triomphes. Enfin , Tite-Live se contredit en avançant que le surnom de Regillensis (ut donné au dictateur , puisqu'il nous apprend lui-même plus tard que Scipion l'Africain fut le premier qui tira un surnom d'une victoire '. Le véritable résultat de la bataille, c'est de terminer l'époque royale et d'en préparer une nouvelle. Mnsi les mânes de Lucrèce sont apaisés, et les hommes des tempes héroï' ques ont disparu du monde, avant que l'injustice, déchirant l'État qu'ils ont affranchi , donne iiatasance à l'insurrection ^.
ORIGIRB PROBABLE DE ROME. — BtPUBLIQDE , AGE HftBOf- QDE. — CCRIB8 ET CENTURIES. — LUTTE DES FATRICIETia ET DES PLiBilBNS. — TRIBUNAT.
Élevons-nous au-dessus de cette critique minutieuse , dans les arguties de laquelle on tournerait éternellement. Interrogeons le sens commun. De-
1 Tite-Live, XIX, 45.
2 Niebuhr, que oous avons suivi dans les vingt dernières lignes de ce chapitçe.
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mandons-lui quelques notions vraisemblables auxquelles on puisse s^arréter. Le vraisemblable est déjà beaucoup dans une histoire si obscure et si confuse.
Rome est une cité d'origine pélasgo-latine. La tradition qui lui donne Albe pour métropole, et fait remonter son origine , par Albe et Lavinium , jusqu'à la grande ville pélasgique de Troie, fut adoptée publiquement par le peuple romain, qui reconnut les habitants dllium pour ses parents. Le culte asiatique de Vesta , celui des pénates , analogues aux Cabires pélasgiques, et représentés comme Romulus et Remus , sous la forme de deux jeunes gens, témoignent encore de cette origine. Elle explique très-bien comment les Romains, dont les rapports avec les Hellènes furent si tardifs , ont , dans leur religion , dans leur langue , une ressemblance éloignée avec la Grèce. Les rites étrusques, conformément auxquels Rome fut fondée, doivent avoir été communs à tous les Pélasges qui occupaient les rivages de Fllalie. Les Pélasges dominaient dans la population du Latium : mais , en Étrurie, ils se mêlèrent aux victorieux Rasena, qui changèrent la langue plus que la religion de cette contrée. Les hauteurs principales de la c6te occidentale, depuis l'Amo jusqu'au Liris, sont couverts des ruines des cités pélasgiques.
Mais si Rome fut originairement une ou plusieurs villes pélasgiques dispersées sur les sept collines , il n'est pas moins probable que ces villes furent ensuite occupées par une bande de pasteurs sabins. La tradition ne cache point que Tatius fut vainqueur . qu'il pénétra dans la ville ; et quoiqu'elle sauve l'honneur national par l'intervention des Sairfnes , il n'est pas moins constant que le second roi de Rome, Numa , fut un Sabin *.
On sait comment les Mamertins, Sabins, Sabel*
' ^^' plos haut la note 1 de ce même livre. Sar le caractère sabin de Rome et de Romulus , voy, Caton dans Servins, JEn., YIII, 658. Denys, II. Festus, v. Cnris, Quirintis. Ovid., Faêt,, II , 477.
^ f^oy. dans Renys, I, et dans Virg., VU, la tradition sur la colonie arcadienne, c*est-à-dire pélasgique, d^Êvandre.
s Comme les Highlanders de PÉcosse sur les hommes des basses terres... Ils pureni longtemps se perpétuer sans femmes , comme les mameluks d*Égypte et tant d^autrcs milices barbares. Les consuls envoient sans cesse ( Denys , IX ) acheter des blés. Ils imposent souvent des fournitures de vivres aux vaincus : en 472, aux Yeiens ; en 466, aux Antiates et aux iqnes, etc., etc. On stipule avec les Èques qu'ils ne payeroni aucune eontribuHon f ce qui semble impliquer que d'antres peuples en payaient. —LMnsti tu tion àe^fieiausy qu*on représente comme un moyen de rendre la guerre plus
liens OU Samnites (c'est le même mot), s'emparèrent de Capoue, comment les Mamertins campaniens se rendirent maîtres, longtemps après, de Messine et de Rhegium. Us entrèrent dans ces villes comme alliés et auxiliaires , massacrèrent la plupart des hommes , épousèrent les femmes. C'est vraisemblablement à un événeinent semblable qu'il faut attribuer la fondation de Rome. Les villages osques, ou pélasgiques , dispersés sur les sept collines ' , auront été occupés de gré ou de force par un ver sacrum des bergers sabins (^o^. plus haut). Le nom de quirinus et quirites n'est autre que celui de mamertin, puisque mamers était chez les Sabins identique avec quir , lance , et que le Mars sabin n'était autre chose qu'une lance. Ces Mamertins se jetèrent audacieusement sur le Tibre, entre les grandes nations des Osques et des Étrusques ; de là ils percevaient des contributions noirsê ' sur ces peuples agricoles. Se recrutant par un asile, ils purent longtemps se perpétuer sans femmes. Romulus désigne à lui seul un long cycle. L'enlèvement des Sabines , particularisé par la poésie comme un seul événement , dut revenir à chaque campagne. On enlevait des femmes en même temps que des esclaves , des gerbes et des bestiaux.
Selon la tradition, le héros Picus (le pivert, l'oiseau fatidique des Sabins), est père de Faunuê- Fauna, ou Fatuuê-Fatua, qui a pour fils Latinus; en d'autres termes , les oracles du pivert ont guidé vers le Latium les colonies sabines. Ce Picus, adoré aussi sous le nom de Picumnus, était, chez les Sabins, armé d'une lance ou pique. Chez les laboureurs du Latium, il devient PUumnus, de pila, mortier pour broyer et moudre. Toutefois le caractère de la Rome primitive, comme de nos jours celui de la campagne de Rome, n'est pas moins pastoral qu'agricole *, A n'en juger que par la
solennelle et plus difficile , indique plutôt qu^elle était permanente. C^étaient eux sans doute avec les quœstores qui réglaient et percevaient les contributions levées sur les laboureurs étrusques et volsques. — Cincius, dans Aulu-Gelle (XVI, 4), raconte qu^anciennement, lorsqu^on levait des troupes, les tribuns militaires faisaient jurer aux soldats que, dans le camp et à dix milles à la ronde , ils ne voleraient pas au delà de la valeur d'une pièce d'argent par jour, et que s'ils trouvaient quelques effets d'un plus grand prix , ils les rapporteraient h leur chef. Les choses qu'il leur était permis de s^approprier sont exceptées dans la formule; c'était une pique , le fât d'une lance , du bois , des navets , des fourrages, une outre , un sac et un flambeau.
* Foy, Festus. Nonnius Marcellns, p. 167. Serv., £n,, YIII , 63 , 90. Yarro, de R. r., Il , zi. « Alii pro I coagalo addont de (ici ramo lac, et acetum.. . Ideô apud
HISTOIRE D£ LÀ RÉPUBLIQUE ROMAINE
langue, les premiers Romains durent être en grande partie des pasteurs et des brigands. Roma, rumon (le Tibre), rumina, ruminalU, Romulus , Tiennent de ruma, mamelle, ainsi que cures, Quirtniff, de curis, cur, queir, lance. Palatium dérive de Paies, déesse du foin. De pecus , troupeau, argent se dit pecimta; fortune, pecuUum; conçussion, pectêkUuB. De paêcere, paitre, vient pascua, revenus. Fruit se dit glans; celui du chêne était le fruit par excellence pour les pasteurs de ces innombrables troupeaux de porcs qui ont touyours nourri Fltalie. Les enclos dans lesquels le peuple se rassemblait au Champ de Mars , s'appelaient avUia. Les noms d*hommes rappellent aussi ce caractère originaire des fondateurs de Rome : Porciuê, Ferres, Scrofa, Fitulus et FUellius, Taurus, Ovilius, Capriciuê, EquHius, etc. ^ Le loup, craint et révéré des pasteurs Sabins, est au premier siècle, pour Rome, ce que fut Taigle par la suite. C'était le symbole avoué du brigandage. Les Italiens appelaient Rome la tanière des loups ravisseurs de l'Italie {Foy. livre III). Une louve avait nourri Romulus, dont la naissance miraculeuse se retrouve dans les traditions des pasteurs sabins ^ : du dieu Mars- Quirinus , une jeune fille des environs de Reate a pour fils Modius Fabidius qui réunit des vagabonds, et fonde avec eux la ville de Cures , c'est-à-dire, la ville de Mars ou de la lance. Ainsi cette formule poétique semblerait avoir été commune à l'histoire des divers établissements de Mamertins.
Les anciens habitants de Rome , soumis par les Sabins , mais sans cesse fortifiés par les étrangers qui se réfugiaient dans le grand asile , durent se relever peu à peu. Ils eurent un chef lorsqu'un lucumon de Tarquinies (Tarquin l'Ancien) vint s'établir parmi eux ; les Pélasges latins furent réhabilités par la splendeur des Pélasges étrusques qui apportaient â Rome les richesses et les arts d'un peuple industrieux et civilisé. Sans doute les douze villes étrusques qui,. selon Denys, envoyèrent à Tarquin l'Ancien la prétexte, le sceptre et la chaise
divae Rumiae sacellum à pafttorîbuB Mtam ficam. Ibi enim soient sacrificari lacté pro vino, et pro lactentibas. Hammae enim Rumù, sive Rumœ, ut antè dicebant, àRumi; et indè dicontur subrumi agni : lactentes, à lacté. » Festos , v. Curis. Serv., £n,, l , 296. Ovid., Fa«f.^IV.Macr., 8.1,9.
* f^oy. le scholiaste cité par Oudcndorp , Phare. Lucan., 1 , 197. — lit. Liv., XXVI, 22. — Varro, d9 R. r,, II, 14 et I, 2.
* Denys, liv. II.
' Prononcé à Foccasion de Padmîssion des Gaulois de Lyon dans le sénat, et retrouvé sur deux tables découvertes à Lyon dans le seizième siècle. Depuis Juste- Lipse, on a souvent imprimé ce fragment avec les
curule , insignes de la suprématie , faîssaient hommage à leur métropole Tarquinies , dans la personne de ses lucumons devenus maîtres de Rome. Le palriciat sacré des Tarquiniens prévalut sur le patriciat guerrier des Sabins. Les Tarquiniens admirent volontiers dans la cité de nouvelles populations pélasgo- latines qui pouvaient les fortifier contre les guerriers sabins enfermés dans les mêmes murs. Les Latins, les plébéiens, furent mieux traités encore lorsque le pouvoir passa aux clients des lucumons étrusques, conduits par Servius Tullius, ou plutôt symbolisés par ce nom expressif. Ces clients étaient frères des Latins par leur commune origine pélasgique. Servius, ou Mastarna, comme l'appelaient les Etrusques , est l'ami , l'allié des Latins.
D'après un fragment d'un discours de l'empereur Claude', qui nous a été conservé, un puissant lucumon nommé Cœlius Ribenna aurait rassemblé une grande armée au temps de Tarquin l'Ancien ; un de ses compagnons, Mastarna, vint â Rome avec les restes de cette armée et y régna sous le nom de Servius Tullius ; il donna au mont Cœlius le nom de son ancien chef : u Servius Tullius , si » nostros sequimur , captiva natus Ocresià , si tus- » cos, CœU quondam Vivenae sodalis fidelissimus, » omnis que ejus casùs comes : postquàm varia » forlunâ exactus cum omnibus reliquiis Cœlianî » exercitùs Elruria excessit, montem Cœliumoc- » cupavit, et à duce suo Cœlio ilà appellitatus (scr. » appellitavit ) , mutaloque nomine, nam lusce » Mastarna ei nomen erat, itâ appellatus est ut n dixi , et regnum summâ cum reip. utilate opti- » nuit. » Mastarna emmenant, sans doute, une foule de clients et d'hommes d'une classe inférieure, les réunissant aux Latins et Sabins qui s'étaient établis dans Rome, dut renverser le pouvoir sacerdotal des Tarquiniens pour y substituer une constitution toute militaire , qui donna à la ville le caractère guerrier qu'elle a conservé. Il substitua au pouvoir de la noblesse, celui de la richesse * , les cen-
oeuvres de Tacite. Il est d*autant plus important, outre son caractère officiel, que Tempereur Claude avait luimême écrit une histoire des Étrusques, f^oy. Suétone. Niebuhr a fait le premier remarquer ce texte précieux. * La constitution de Servius TuUius diffère pourtant des timocraties grecques, en ce que dans celles-ci on ne sent pas si bien Punité du peuple. Les classes n*y viennent pas en armes hors du pacifique pomcerium pour donner leurs suffrages. Nulle part aussi plus qu'à Rome rfaonneur militaire ne fut si nécessaire pour garder sa place dans la classe à laquelle on appartenait par sa fortune. Pour créer cette armée et lui donner la puissance, il eàt fallu plus qu*une sagesse, plus qu^une vie d*homme. Servius Mastarna amena Tarmée de
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taries aux curies, Torganisation militaire à la forme symbolique *.
Cependant la victoire précoce des plébéiens est peu durable. Les lucumons Tarquiniens qui s*é* taient d*abord rattachés à eux , redeviennent maîtres , et accablent d'une égale oppression les nobles sabins et les plébéiens latins. C'est le règne de Tarquin le Superbe , terminé par Texpulsion définitive des Étrusques '. Leur ruine ne profite qu'aux patriciens , aux Sabins , fortifiés par l'arrivée du Sabin Appius et de ses cinq mille clients.
La Rome sacerdotale et royale des Pélasges étrusques et latins s'ouvrait sans peine à l'étranger. La Rome aristocratique de la république ferma le sénat aux plébéiens, la cité aux populations voisines. Le principe héroïque et aristocratique prévalut d'abord contre le principe démocratique que le sacerdoce avait protégé , et ce ne fut que par d'incroyables efforts que le peuple s'assura l'égalité des droits. Il triompha par l'institution des tribuns , chefs civils de la démocratie, qui continuèrent les rois et préparèrent les empereurs ; il triompha par l'admission des Latins, ses frères, par celle des Italiens ; il triompha par l'établissement d'un chef militaire, ou empereur, qui consomma l'œuvre populaire par la proscription de l'aristocratie et l'égalité de la loi civile.
Les plébéiens constituaient dans Rome le principe d'extension, de conquête, d'agrégation; les patriciens celui d'exclusion, d'unité, d'individualité nationale. Sans les plébéiens, Rome n'eût point conquis et adopté le monde ; sans les patriciens , elle n'eût point eu de caractère propre , de vie originale, elle n'eût point été Rome.
Gicéron appelle le sénat : Omnium terrarum arcem. Toutes les nations doivent escalader à leur tour cette roche du Capitole , où siège la curie , le sénat. Mais l'héroïque aristocratie qui s'y est en-
Gcdius avec toat ce qui s^y était joint , et la réunit aux Latins et Sabins qui s*y étaient établis dans Rome. Otf. HûUer.
1 Le caractère de cette constitution ne peut être bien connu que lorsqu'elle a porté tout son fruit ; aussi avons-nous rejeté les détails les plus étendus que nous devions donner sur ce sujet au chap. I» du Ille livre. Hais on va voir dès les premiers temps de la république (quelques pages plus loin) Tinfluence qu'exerça sur les mœurs romaines Taristocratie d'argent substituée à Taristocratie sacerdotale.
2 La langue de Rome est latine et non point étrusque; ceci suffit pour prouver qu'un assez petit nombre d'Étrusques s'y établirent. On peut appliquer ici les principes d'Abel Rémnsat, dans sa belle préface des Recherchée eur les langues tartareê» Pour peu que le nombre des Étrusques eût été considérable à Rome, l'influence religieuse eût fait prévaloir la langue sacrée. — Selon