‹ ŒuvresChapitre 104 sur 232 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

Que le père dise sur Tun d*eux : Saœresto, il mourra; le père a Tautel et la lance ; il parle au nom des dieux et au nom de là force. Gomme les dieux, il s'exprime par signe , par symbole. Le signe de sa tête a une vertu terrible ; il met tout en mouvement. Dans la cité, dans la famille, même silence. C'est par une vente simulée avec l'airain et les balances qu'il émancipera son fils; pour disputer la possession d'un fonds, il simulera un combat '. S'il sort de ce langage muet , s'il parle , sa parole est irrévocable {uti lingua nuncupassii, ità ju$ esta). Dans cette langue sacrée tous les droits sont des dieux : lar, est la propriété de la maison; dii ho§ptiales, l'hospitalité ; dit pénates, la puissance paternelle ; deusgenius, le droit de mariage ; deus terminuê, le domaine territorial ; dii mânes, la sépulture. Hais plus la parole matérielle est sacrée, moins elle admet l'explication , l'interprétation ; la lettre , la lettre

étaient attachés i Théritage ( comparez la législation indienne, Gans , Erbrechi, 1er y. ). Toutefois , il y avait des exceptions; Caton dit, libro 2, Origin, « Si quis » mortoQS est Arpinatis, ejas haeredem sacra non

• sequantor (?) »0n ne poavait modifier les «acra qu*avcc rautorisation do pontife; Cic, pro domo sud, 51. — Festas : « Pablica sacra qax publico sumptu pro a populo fiunt , quaeque pro montibus , pagis , curiis, » sacellis. At privata, quae pro singulis hominibus, » familiis , gentibus fiant. » Pour le sens de montibus et poffis, ooy. Festus, y. SepHmontio; Yarro, de L. l,, lib. 6 , J 8 : « Dies septimontium nominatus ab heis » septem montibus in queis sita arbs est. Feris , non « populi, sed montanorum modo, ut Paganalibus : (lege » Paganalia eorum ), qui sunt ait oujuspagi. n Cic, pro domo sud, c. 28. « Nullum est in hàc urbe collegium, a nnlli pagani aut montani (quoniam plebi quoque urn bans majores nostri conventieula et quasi consilia

• quaedam esse yoluemnt ). » Ces corporations semblent analogues à nos paroisses. Chacune sacrifiait pour la prospérité de toutes... -* Pro curiis.,,, partie plas étroite de la communauté patricienne ; sacra curiarum, de chaque curie, pour la prospérité de toutes—... pro sacsUis, id est, pro gentibus ; selon Niebuhr, la gens est nne partie de la curie , formée de communautés, Don-seolement de familles. Curie signifie et la commtinavté et son lieu de réunion. Sacellum était sans doute le lieu de la réunion religieuse de chaque gens: Cic, de Harusp, responsis, c 15. « Hulti sunt etiam in » hoc ordine qui sacrificia genttlitia, illo ipso in sacello » factitarint. • — Sacra familiarum , même chose que sœra singulorum. Plus tard, après la chute de la république , gens et familia furent pris Tun pour Pautre. Pline TAncien, H. iV., XXXIY, S8, dit : « Sacra Serriae

• familise. » Hacrob., 5(arf«rii., I, 16, « saera familia CiaudûB f JEmdiœ , Juliœ , ComeUa , et une ancienne inscription nomme un JEdiiuus et un Sacerdos Sergia famUiœ.—Puhlica sacra, dans deux sens : \opopulariaf pour tout le peuple ( Festus , v. Poputaria ) ; 2o pour toutes les parties du peuple (Montée, Pagi, Curiœ,

étroite est tout ce qu'il faut y chercher. Elle hait et repousse l'esprit. Qui virgula cadit, causa cadit^ Ainsi les Romains croiront pouvoir détruire Carthage , parce que, dans le traité, ils ont promis de respecter, non pas urhem, mais eiviiatem, La violation du traité des Fourches Caudines offre encore un exemple frappant de cette superstition de la lettre sans égard à l'esprit.

La parole du père, la loi de la famille, celle des pères réunis, qui fait la loi de la cité, ont également la forme nombreuse, la précision rhythmique des oracles. La cité elle-même , qui est la loi matérialisée, n'est que rhythme et que nombre {F. mon Introd. à l'histoire universelle). Les nombres trois, douze, dix et leurs multiples, sont la base de toutes ses divisions politiques ' :

Martia Roma triplex, equitatn, plèbe, senatu. Hoc numéro tribus et sacro de monte tribuni.

Gentet)^ Lirius, v. 52. « An gentilitia sacra nie in bello « quidem intermitti, publica sacra et Romanos deos • etiam in pace deseri placet ? •

Sur la transmission des sacra, le passage capital est àSimCit,^deLegibus, II, 19,20,21.— Sur la detestatio, aUenatio sacrorum, et la manumissio §acrorum eausd, voy, Gell., XV, 27, Festus, v. Manumitti, Cicéron se plaint {pro Murend, c. 12) des subtilités par lesquelles les juristes , qui étaient en même temps pontifes, éludaient la loi , et facilitaient Pextinction des sacra, — Sine saeris hereditas, expression proverbiale pour dire, bonheur sans mélange.

* Sur les Acta légitima, voy, plus bas. Consulter aussi \es Antiquités du droit germanique de Jacob Grimm, et le 3« yol. de mon Histoire de France,

1 Niebuhr : a Si Romulus partagea les trente curies en décades, chaque curie comprenant dix maisons, les trois cents maisons romaines sont dans le même rapport avec les jours de Tannée cyclique que les trois cent soixante maisons athéniennes étaient avec ceflx de Tannée solaire ( trois cent soixante pour trois cent quatre , comme trois cents pour trois cent soixantecinq).

» Les trois cents sénateurs, dont chacun était le décurion de sa gsns, représentaient sans doute les trois cents génies. Les trente sénateurs de Sparte, les trente ^pati des modernes Sonliotes, les trente ducs des Lombards, les trente maisons des Ditmarsh, répondent aux trente jours du mois. Les vingt -huit alherghi, ou familles politiques, entre lesquels André Doria partagea les anciennes familles naturelles de Crênes , les trois classes patriciennes de Cologne, composées chacune de quinze familles, enfin , les schiatte {schlacht, bas ail., pour gescMecht, race ) , entre lesquelles étaient divisés les citoyens des villes de lltalie, présentent des associations semblables à celles des gentes, et des divisions numériques analogues à celles des curies.

• A Athènes , douze poleis , distribuées en douze dèmes, douze phratries, quatre phylés. Aréopage commencé par douze dieux ; douze phratries , trente

HISTOIRE DE LÀ RÉPUBLIQUE ROMAINS

Trois tribus , trente curies , trois cents sénateurs , trente villes latines, etc., etc.

Dans la forme sévère, dans la précision rhythmique de la cité se trouve Texclusion, la haine de tout élément étranger qui vient en altérer les proportions. Voilà pourquoi les législateurs de la Grèce , suivis par Âristote et Platon, enseignent les moyens de retenir la cité dans les dimensions étroites qui sont conciliables avec le nombre et Tharmonie. Dans Rome , faite pour s*agrandir, ces préceptes d*une étroite sagesse ne furent point suivis. Les gentes se grossirent des laboureurs qui, ne pouvant cultiver leurs terres dans le Voisinage hostile de Rome, demandèrent la sauvegarde d*un des chefs romains, et se déclarèrent dans sa clientèle ; souvent encore, elles reçurent les étrangers qui, chassés de leur patrie , vinrent dans la cité victorieuse se placer sous la protection de quelque faknille puissante. Ceux-ci, amenant souvent eux-mêmes un grand nombre de clients et d'esclaves, se trouvaientquelquefois plus riches et plus distingués que leurs patrons. Us n*en perdaient pas moins, comme vaincus, leurs dieux et leur droit augurai. Or, tout droit était dans la religion, et dépendait des augures.

Le patricien sabin ou étrusque , revêtu seul du caractère augurai, avait seul le droit public et privé. Sa parole était la loi, une loi d'une barbarie cyclopéenne : Jdvertùs hostem œtema aucioritas esio, droit éternel de réclamer contre Tennemi. HosHê, ennemi, est synonyme d'hospes, étranger, eC le plébéien est étranger dans la cité. Contre le patricien, ministre des dieux, dieu lui-même dans la famille et dans la cité, il n*y a point d'action (nulla àuctoritas). Il ne peut être puni, et s'il commet un

gentes. Amphictyonie , de trois cent soixante pères de famille.

» La laie , vue par Êuée au lieu où fut depuis Rome , a trente petits. La confédération latine se composait de trente villes. Du nom de trente Sabines (Plutarque), Romulus fonde trente curies , formées chacune de dix genteg, lesquelles^ représentées par leurs chefs, donneront trois cents sénateurs. Les trois tribus de Romulus soot portas au nombre de trente et une par Servius (DeDys)ki>

Réunissons ici d^autres exemples de la prédilection de Rome pour les mêmes nombres : douse vautours apparaissent à Romulus, exprimant, par leur nombre, les douze siècles que les prophéties étrusques promettaient h la cité. Le célèbre augure Vettius l'expliquait ainsi au temps de Varron (Varro, lib. XVIII ; Aniiquit. in Censorin,, 17). Les douze siècles âniraient en 501 après J.-C, époque de Textermination des vieilles familles par Totila, et de la soumission de Rome aux exarques grecs. Albe a duré trois cents ans avant la fondation de Rome. L'histoire de Rome elle-même, jus-

forfait, la curie déclare seulement qu^il a fait mal, improbe factufn,

àous les rois, les plébéiens illùsti'es entrèrent dans le patriciat, et furent admis à la participation du droit divin et humain, qui leur assurait la liberté et la propriété. Les plébéiens pauvres furent employés dans les constructions prodigieuses auxquelles les lucumons étrusques attachaient les classes inférieures. Ils souffrirent, ils crièrent. Ils aidèrent à renverser le patriciat sacerdotal des étrusques, et se trouvèrent alors sans ressources et sans protection contre les patriciens guerriers qui restaient.

Deux cris s'élevèrent du peuple contre les patriciens dès les premiers temps de la république. Les plébéiens réclamèrent, les uns des droits, et les autres du pain. Tous les droits étaient compris sous un seul mot : ager romanus. Celui qui avait part à ce champ sacré, limité par les augures et les tombeaux, se trouvait patricien de fait. Le mot d*ager a fait confondre ces deux réclamations si différentes dans leur motif et dans leur résultat. Les plébéiens les plus nécessiteux cédèrent, acceptèrent des terres profanes , mesurées à l'image de Vager; ils formèrent des colonies, et étendirent au loin la puissance de Rome. Les autres persistèrent; ils obtinrent part à l'amer sacré, ou du moins aux droits de Vager, et fondèrent les libertés plébéiennes.

La création de deux rois annuels , appelés consuls ', le rétablissement des assemblées par centuries, où les riches avaient l'avantage sur les nobles, les lois du consul. Yaléri us Publîcola qui baissait les faisceaux devant l'assemblée , et permettait de tuer quiconque voudrait se faire roi, tous ces changements politiques n'amélioraient pas la condition du pauvre plébéien. Le droit de provocation établi

qu'à la prise de la ville par les Gaulois, se divise, selon Fabius Pictor, en deux périodes, la première double de la seconde \ deux cent quarante ans sous les rois : cent vingt après. Dans chaque tiers de cent vingt années , nous trouvons dix multipliés par douze. L*année cyclique, instituée par Romulus , était divisée en trentehuit nundines ; Romulus règne trente-huit ans, Numa trente-neuf ans; trente-neuf, nombre mystérieux, qui équivaut à trois fois dix, et trois fois trois (Nieb.,/NM- M'm). Numa établit neuf corporations d'artisans (Plut.). La gens Potitia, chargée des sacri6ces d'Hercule, se composait de douze familles, et (vers l'an 440) de trente hommes adultes (Nieb., II, 416). Ajoutez à tout ceci les trois Horaces , qui donnent à Rome la victoire sur Albe ; les trois guerriers qui défendent le pont Sublicius contre l'armée de Porsenna, enfin, les trois cents jeunes patriciens qui ont juré , avec Scévola y la mort du roi de Clusium \ les trois cents Fabius qui périssent en combattant les Yeïens, etc.

> i'f^/ettrj^ jusqu'au décemvirat, selon Dion et Tite- Live. Foif. plus bas.

HISTOIRE, DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

par Yalérias, était un privilège des patriciens, comme tous les autres droits.

Que ceux qui méprisent Findustrie, et qui , nourris, vêtus par elle, usent de ses bienfaits en la blasphémant, que ceux-là lisent Thistoire, qu'ils voient le sort de Thumanilé dans les temps anciens. L'industrie et la conquête de la nature physique pour la satisùiction des besoins de l'homme, c'est là son but direct» Mais ses bienfaits indirects sont plus grands encore. Elle élève peu à peu les hommes à l'aisance et à la richesse , les rapproche peu à peu de l'égalité , réconcilie le pauvre avec le riche, en laissant au premier l'espoir de s'asseoir un jour sur une terre à lui, de pouvoir enfin essuyer la sueur de son fk'ont, et reprendre haleine.

Il n'en était pas ainsi dans les cités antiques. Le riche n'avait jamais besoin du pauvre ; le travail de ses esclaves lui suffisait. Le pauvre et le riche, enfermés dans la même cité, placés en face l'un de l'autre, et séparés par une éternelle barrière, se regardaient d'un œil de haine. Le riche n'assurait sa richesse qu'en devenant plus riche et achevant d'accabler le pauvre. Le pauvre, ne pouvant sortir autrement de la misère , rêvait tom'ours des lois de meurtre et de spoliation. Tel est le tableau des cités grecques. La victoire alternative des riches et des pauvres est toute leur histoire ; à chaque révolution, une partie de la population fuit ou périt, comme dans cette hideuse histoire de Gorcyre que nous a conservée Thucydide.

Voyons quelle était, à Rome, la situation des plébéiens. Le cens du consul Valérius Publicola donna cent trente mille hommes capables de porter les armes , ce qui ferait supposer une population de plus de six cent mille Ames, sans compter les affranchis et les esclaves. II fallait que cette multitude tirât sa subsistance d'un territoire d'environ treize lieues carrées. Nulle autre industrie que l'agriculture; entourées de peuples ennemis, les terres étaient exposées à de continuels ravages , et la ressource incertaine du butin enlevé à la guerre ne suffisait pas pour les compenser. La guerre 6te plus au vaincu qu'elle ne donne au vainqueur ; quelques gerbes de blé que rapportait le plébéien ne com<pensaient pas la perte de sa chaumière incendiée , de ses charrues, de ses bœufs enlevés l'année précédente par les Eques ou les Sabins. Lorsqu'il ren-

' Varro, cfo L. /.^ VI , 5 : u Nexum Manilius scribit » omHê quod per lûtram et œb geritur in quod tint man-' » dpi .' Macius Scavola , quœ per me et libraf» fiuni,

• ni Migenhtr, praeterquam qaa mancipio deotur. Hoc

• veritts esse, ipsum verbum ostendit, de quo quaeritur.

• Nam idem quod obligatur per libram , neque suum o fit : inde nexum dictum. Liber , qui saas opéras in

trait dans Rome , vainqueur et ruiné , et que ses enfants l'entouraient en criant pour avoir du pain, il allait frapper à la porte du patricien ou du riche plébéien, demandait à emprunter jusqu'à la campagne prochaine, promettant d'enlever auxYolsques ou aux Étrusques de quoi acquitter sa dette, et hypothéquant sa première victoire. Cette garantie ne suffisait pas : il fallait qu'il engageât son petit champ, et le patricien lui donnait quelque subsistance en stipulant le taux énorme de douze pour cent par année. Depuis l'institution des comices par centuries , le pouvoir politique ayant passé de la noblesse à la richesse, l'avidité naturelle du Romain fut stimulée par l'ambition, et l'usure était le seul moyen de satisfaire cette avidité. La valeur du champ engagé était bientôt absorbée par les intérêts accumulés. La personne du plébéien répondait de sa dette; quand on dit la personne du père de famille, on dit sa famille entière, car sa femme, ses enfants, ne sont que ses membres ' . Dès lors il pouvait encore voter au Forum, combattre à l'armée : il n'en était pas moins nexu$, lié ; ce bras qui frappait l'ennemi sentait déjà la chaîne du créancier. La terrible diminutio capitis était imminente. Le malheureux allait, venait, et déjà il était mort.

Enfin l'époque fatale arrive. Il faut payer. La campagne n'a pas été heureuse. L'armée rentre dans Rome. Que deviendra le plébéien? Les Douze Tables donnent la réponse. Elles n'ont fait que consacrer les usages antérieurs. Écoutons ce c?uMi terrible de la loi (les horrendi carminii erat, Tite- Live).

Qu'on l*appelle en justice ^. S'il n'y va, prends des témoins, contrains-le. S'il diffère et veut lever le pied, mets la main sur lui» Si l'âge ou la maladie l'empêche de comparaître, fournis un chevaly mais point de litière. Eh quoi ! le malheureux est revenu blessé dans Rome; son sang coule pour le pays; le jellerez-vous mourant sur un cheval ? N'importe , il faut aller. Il se présente au tribunal avec sa femme en deuil , et ses enfants qui pleurent.

Que le riche réponde pour le riche; pour le prolétaire, qui voudra. — La dette avouée, l'affaire jugée , trente Jours de délai. Puis , qu'on mette la main sur lui, qu'on le mène au Juge. — Le coucher du soleil ferme le tribunal. S'il ne satisfait au Jugement, si personne ne répond pour lui, le créan-

» servitute pro pecunia, quam debeat, dum Bolveret..., « Nexuê vocatar, ut ab aère obœratus. Hoc C. Popikio « rogante Sylla dictatore sublatum ne 6eret ; et omneîs « qui bonam coptam jurarent, ne essent nexi, disso- 0 luti. « — A^oy. aussi Festus, v. Nexum, et le beau chapitre de Niebnhr.

' f^off, plus bas le texte des D«uze Tables.

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cier l'emmènera et l'attachera avec de$ courroies ou avec des chaînée qui pèseront quinze livres; moins de quinze livres, si le créancier le veut, — Que le prisonnier vive du sien. Sinon, donnez-lui une livre de farine, ou plus à votre volonté» Grâce soit rendue à rhumanilé de la loi ! Elle permet au créancier d'alléger la chaîne et d'augmenter la nourriture; elle lui permet bien d'autres choses en ne les défendant pas, et les fouets et Thumidité d'une prison ténébreuse, et la torture d'une longue immobilité... J'aime encore mieux m'arréter dans l'horreur de ce cachot, que de chercher ce qu'est devenue la famille du pauvre misérable , esclave aujourd'hui comme lui. Heureux si, par une émancipation prudente, il a su préserver à temps ses enfants. Sinon, leur père pourra, de l'ergastulum obscur où on le retient , les entendre crier sous le fouet, ou peut-être, au milieu des derniers outrages, l'appeler à leur secours.

S'il ne s'arrange point, tenez-le dans les liens

soixante jours; cependant produisez-le en justice

par trois jours de marché, et là, publiez à combien

se monte la dette. Hélas ! lorsque l'infortuné sortira

des tortures du cachot pour subir le grand jour et

l'infamie de la place publique , ne se trouvera-t-il

donc personne pour l'arracher à ces mains cruelles?

Au troisième jour de marché, s'il y a plusieurs

^créanciers, qu'ils coupent le corps du débiteur.

S'ils coupent plus ou moins, qu'ils n'en soient pas

responsables. S" ils veulent, ils peuvent le vendre à

l'étranger au delà du Tibre, Ainsi dans Shakespeare,

le juif Shylock stipule, en cas de non payement,

une livre de chair à prendre sur le corps de son

débiteur.

Il ne faut pas s'étonner s'il y eut un grand tumulte sur la place, lorsqu'on vit pour la première fois un pauvre vieillard s'élancer couvert de haillons, hâve et défait comme un mort , les cheveux et le poil longs, hérissés, comme d'une béte sauvage, et qu'on reconnut dans cette figure effrayante un brave soldat dont la poitrine était couverte de cicatrices. l\ conta que, dans la guerre des Sabins, sa maison avait été brûlée , ses troupeaux enlevés , puis les impôts tombant sur lui à contre - temps... de là des dettes, et l'usure nourrie par l'usure, ayant, comme un cancer rongeur , dévoré tout ce qu'il avait , le mal avait fini par atteindre son corps. II avait été emmené, par un créancier, par un bourreau... Tout son dos saignait encore de coups de fouet. Un cri d'indignation s'éleva. Les débiteurs , ceux même

I « Saginare plebem populares 6oos, qaos jugulet, » dit admirablement Tite-Live à roccasion de Maiilius.

^ On nous a conservé quelques autres exemples de

qui n'y avaient d'autre intérêt que celui de la pitié, lui prêtèrent main-forte et s'ameutèrent. Les sénateurs qui étaient sur la place faillirent être mis en pièces. Leurs maisons étaient pleines de captifs qu'on y amenait chaque jour par troupeaux (gregatim adducebantur, Liv.).

Les consuls étaient alors un Âppius et un Servilius, noms expressifs du chef de l'aristocratie et du partisan du peuple (Servius, Servilius à servo). Ce dernier rôle passe à divers individus, aux Yalérius, aux Ménénius, auxSpurius Cassius, Spurios Mélius, Mécilius, Métilius, Manlius. Les favoris du peuple apparaissent un instant ' et font place à d'autres. •

Ni la violence d'Âppius, ni la condescendance de Servilius , ou de Valérius , qui fut créé dictateur l'année suivante, n'aurait apaisé les plébéiens. Les Voisques approchaient pour profiter du trouble. Deux fois le même danger força le sénat d'ordonner la délivrance des débiteurs. Les plébéiens vainquirent plus tôt que le sénat ne l'aurait voulu. Mais ils furent retenus sous les armes. Engagés par leur serment, ces hommes religieux eurent un instant l'idée de se délier en égorgeant les consuls, auxquels ils avaient juré obéissance. Ensuite ils enlevèrent les aigles et se retirèrent sur le Mont Sacré ou sur l'Aventin. Là ils se fortifièrent, se tinrent tranquilles , ne prenant autour de Rome que les choses nécessaires à leur nourriture. La tradition nationale s'était plu à parer de cette modération le berceau de la liberté.

Ceux qui connaissent la race romaine , qui ont retrouvé dans Rome et sur les montagnes voisines cette sombre population, orageuse comme son climat, qui couve toujours la violence et la frénésie, ceux-là sentiront le récit de Tite-Live. L'armée pouvait d'un moment à l'autre descendre dans la ville , où les plébéiens l'auraient reçue ; l'ennemi pouvait en six heures venir du pays des Èques ou des Herniques. Les patriciens envoyèrent au peuple celui des leurs qui lui était le plus agréable, Menenius Agrippa. Il leur adressa l'apologue célèbre des membres et de l'estomac , véritable fragment cyclopéen de l'ancien langage symbolique '. L'envoyé eut peu de succès. Les plébéiens voulurent un traité. Un traité entre les patriciens et les plébéiens , entre les personnes et les choses ! Ce mot seul, a dit un grand poète ', vieillit l'apologue de Menenius d'un cycle tout entier.

Ils refusèrent de rentrer dans Rome, s*il ne leur

ces fables politiques : le cerf et le cheval, de Stésichore; le renard, le hérisson et les mouches, d^Ésope ; le chien livré par les moutons , de Démostliènes. 3 M. Ballauche.

HISTOIRE D£ LÀ RÉPUBLIQUE ROMAINE

était permis d*élire parmi eux des tribuns qui les protégeassent. Les deux premiers furent Junius Brutus et Sicinius Bellutus {à belluâ, c'est sans doute un synonyme de Brutus). Humbles furent d*abord les pouvoirs et les attributions de ces magistrats du peuple. Assis à la porte du sénat, ils en écoutaient les délibérations sans pouvoir y prendre part. Ils n'avaient aucune fonction active. Tout leur pouvoir était dans un mot : f^eto, je m'oppose. Avec cette unique parole , ils arrêtaient tout. Le tribun n'était que Torgane, la voix négative de la liberté. Hais cette voix était sainte et sacrée. Quiconque mettait la main sur un tribun était dévoué aux dieux : sacer esto. C'est de ce faible commencement que partit cette magistrature qui devait emprisonner les consuls et les dictateurs descendant de leur tribunal. Le pauvre eut mieux qu'il ne voulait. Muet jusque-là, il acquit ce qui distingue l'homme : une voix ; et la vertu de celte voix lui donna tout le reste.

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