‹ ŒuvresChapitre 108 sur 232 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COIIQUÈTB DE L*ITALIB CENTRALE. — ODKBRS DES 8AHNITBS, ETC. 549-983.

Lorsque Tauleur de cette histoire quittait Rome, la plaine ondulée au milieu de laquelle serpente la route était déjà ensevelie dans l'ombre du soir; au levant, des monts couronnés de chênes et de châtaigniers conservaient une teinte bleuâtre, tandis qu'au-dessus , des sommets neigeux réfléchissaient les derniers rayons du soleil couchant. Ainsi le regard du voyageur embrassait tout l'amphithéâtre des Apennins. Les monts inférieurs forment la frontière orientale du Lalium ; les pics qui élèvent derrière eux leurs neiges éternelles marquent le centre de la péninsule , le vrai noyau de l'Italie. Derrière, c'est la sauvage Ami terne , la vallée du lac Fucin , le berceau des anciens Samnites.

A mesure que l'on s'éloigne des environs de Rome, pour s'enfoncer dans les montagnes, le paysage, moins uniforme, n'en est pas moins sinistre et sombre. Ce n'est point la sublimité ni la brillante verdure des Alpes ; pas davantage la végétation africaine de la Galabre et de la Sicile. Frappées de bonne heure d'un soleil brûlant , les collines ont Taridité précoce du Midi avec les végétaux du Nord. A l'orfraie des rivages , au corbeau de la plaine , succède peu à peu le vautour. Le renard malfaisant, le serpent rapide, coupent encore le chemin et effrayent votre cheval, comme au temps d'Horace.

Seu per obliquum similis sagittae terruit mannos... Si vous vous élevez plus haut , si vous pénétrez

1 Séjour d'un officier fronçai» en Calabre , Rouen,

* Orloff, Mém, sur Naples, 5« vol.

' Tit.-Liv., lib. XI. ^ Exercitus aller cum Papirio

dans les forêts qui forment la ceinture des Apennins , vous y retrouverez les vieilles divinités de ritalie ; vous entendrez le pivert frapper du bec le tronc des chênes, et la vallée retentira vers le soir du gémissement de l'ours ou des hurlements du loup {aut vesperUnuê circum gémit ursuê ovile). Plus haut, des cimes dépouillées qui repoussent toute végétation ; enfin les glaces et les neiges.

L'intérieur des Apennins a souvent le caractère le plus âpre. Gravissez un de ces pics, vos regards plongent dans des vallées sinistres, quelquefois sur une lande désolée, sur un vaste lit de cailloux où se tratne un filet d'eau; ou bien encore sur la pente d'un entonnoir où s'engouffrent les torrents. Lorsque de ces ténébreux défilés , de ces vallées pluvieuses, de ces catacombes apennines, comme les appelaient nos Français', le voyageur passe dans la Marche d'Ancône , dans la Campanie , ou même dans les plaines désertes de la Fouille ou du Latium, il croit renaître à la vie et au jour.

Il n'y a pas plus de vingt ans que la hache a commencé à éclaircir ces forêts'. Jusque-là c'était Tasile des troupeaux dans les mois les plus chauds de l'année. Vers le milieu de mai , les moutons de la Fouille , les grands bœufs de la campagne de Rome, quittaient la plaine brûlante, montaient dans les Abbruzzes, et cherchaient l'herbe à l'ombre des châtaigniers et des chênes. Des bergers armés, quelque pécheur indigent au bord d'un lac volcanique ; c'est tout ce qu'on trouve dans ces déserts. Et les vieux Samnites n'étaient pas autre chose ; des pasteurs féroces , ennemis des laboureurs de la plaine ', adversaires opiniâtres de la grande cité italique , comme les cantons d'Uri et d'Unterwalden l'ont été de Rerne.

Ces peuplades, habitant des lieux fortifiés par la nature , n'avaient guère de villes , et les mépri-

9 consule locis maritimis pervenerat Arpos, per omnia A pacata, Samnitium magis injariis et odio , quàm be- » iieficio ullo populi romani. Nam Samnites ei tem- » pestate in montibus vicatim habitantes, campestria et

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saient. Isolés, et par la vie pastorale, et par la profondeur des vallées qui les séparaient , et par rimpétuosité de leurs fleuves rapides , pendant de longs siècles, ils restèrent enfermés dans leurs solitudes, ignorant les richesses de la plaine, découragés peut-être par les murailles colossales des cités pélasgiques. Cependant une forte jeunesse avait multiplié dans ces montagnes. Les pâturages devenaient étroits pour une si grande multitude. Ils commencèrent à descendre vers les vallées. Nous avons vu comment les anciennes migrations des Mamertins, Sabins et Samnites, avaient été consacrées par la religion. Les Étrusques et les Grecs, encore matlres de tous les rivages occidentaux et méridionaux de ritalie , leur opposaient partout une impénétrable barrière de villes fortes , et leur interdisaient les approches de la mer. Cette barrière fut rompue pour la première fois du côté de la Campanie.

Dans cette terre heureuse, appelée encore aujourd'hui entre toutes la terre de labour, s'élevait , au milieu d'une plaine abritée du vent du nord , la riche et délicieuse Capoue. Les Samnites, qui l'enlevèrent aux Étrusques , lui 6tèrent son nom de Fultume, pour l'appeler, par opposition à leur ancienne patrie, la ville de la plaine {capua, campania, à campo ). Tombée entre ces mains belliqueuses, Capoue étendit au loin sa renommée militaire. Les cavaliers campaniens étaient estimés autant que les fantassins du Latium. Les tyrans de Sicile en prenaient à leur solde, et nous les trouvons comme mercenaires jusque dans la guerre du Péloponèse. Personne n'eût osé dire alors que Rome, plutôt que Capoue, deviendrait la maltresse de l'iUlie.

Cette gloire des cavaliers campaniens tomba, lorsque leurs frères des montagnes descendirent pour les attaquer. Les mattres énervés de Capoue implorèrent le secours de Rome, et se donnèrent à elle. Les Romains sortirent alors du triste Latium. Ils virent pour la première fois la belle et molle contrée; ils comparèrent les marais du Tibre et les forêts de l'Algide aux voluptueuses campagnes de leurs nouveaux sujets ; ils connurent ces délices des contrées méridionales, dont ils avaient été

* maritima loca, contempto cultorum moUiore, atque, A ut eyenit ferè, locis simili génère, ipsi montani atqae » agrestes depopulabantur : Qux regio si fida Samni- » tibus faisset, aut pervenire Arpos exercitas Romanus 1) nequisset , aut interjecta inter Romam et Arpos, pen nuria rerum onmium, exclusos à commeatibus ab- « sumpsisset. »

* ^oy. Stobée.

' Le consul Posthumius ordonne au proconsul Fabius de sortir du pays des Samnites. Celui-ci répond

longtefnps si voisins sans les goûter , et les bains , et les cirques , et les conversations oisives de l'agora, l'élégance des Grecs, et la sensualité des Toscans *. La première armée romaine n'y tint pas ; dès qu'elle eut goûté de ce lotos, la patrie fut oubliée ; ils n'en voulurent plus d'autre que Capoue. Et pourquoi les légions n'y auraient -elles pas fondé une Rome plébéienne, née d'elle-même, et n'ayant rien à craindre de la tyrannie des Appius? Le complot fut connu, et les coupables, craignant d'être punis, marchèrent contre Rome sous la conduite d'un patricien, qu'ils avaient forcé de leur servir de chef (un Manlius, Hallius, Melius, nom commun des chefs du peuple).- Ils exigèrent l'abolition du prêt à intérêt, la réduction de la solde des cavaliers qui avaient refusé de se joindre à eux ; enfin ils voulurent qu'on pût prendre les deux consuls parmi les plébéiens. C'est ainsi que dans cet âge d'or de la républiqfue les armées faisaient déjà la loi à leur patrie '.

Ces concessions furent un signal d'affranchissement pour les colonies romaines et pour le Latium. Et d'abord , Rome ayant rappelé son armée de la Campanie , les Latins s'unissent aux Campaniens et aux Sidicins, c'est-à-dire aux Samnites de la plaine, pour repousser ceux des montagnes. Rome eut l'humiliation d'avouer aux montagnards que , dans ses traités avec les Latins , rien n'empêchait ceux-ci de faire la guerre à qui ils voulaient '.

Mais cette indépendance temporaire ne suflBt point aux peuples du Latium et aux colons romains établis parmi eux. Deux de ces derniers, alors préteurs des Latins, vinrent réclamer avec menace leur part dans la cité romaine , et exiger que l'un des deux consuls et la moitié des sénateurs fussent pris parmi les Latins. Ceux qui avaient part aux travaux ne devaient-ils pas avoir part à l'honneur? La cité souveraine, plutôt que de céder, eut recours aux Rarbares des montagnes. Ses armées traversèrent les contrées pauvres et sauvages des Marses et des Péligniens, leur promirent les dépouilles des habitants de la plaine, celles même des colonies romaines , et les entraînèrent avec elles dans la Campanie *, Ce fut près du Vésuve, non loin de Véséries , qu'une bataille acharnée termina cette

qu'il n'a point d'ordre à recevoir du consul, ni du sénat, que c'est au sénat à prendre les, siens. Il fait marcher son armée contre Fabius. — Il triomphe de sa propre autorité.

» Tit.-Liv., VIII, c. 15.

* Tit.-Liv., lib. VIII, 8. Selon lui, c'est à cette époqne que les Romains substituèrent à la phalange la division en manipules , l'écu au bouclier, et qu'ils adoptèrent l'usage de combattre sur trois rangs, hattoH, principes ^ triarii, f^oy, Polybe.

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gaerre fratricide. Les Romains Font ornée de traditions héroïques. Le patricien Manlias condamne à mort un fiis coupable d'avoir vaincu contre son ordre ; le plébéien Décius se dévoue avec l'armée ennemie aux dieux infernaux.

Voyons comment les Romains usèrent de la victoire : tt On punit le Latium et Gapoue, dit Tite- Live ^ par la perte d'une partie de leur territoire. Les terres du Latium auxquelles on joignit celles des Privernates, furent distribuées au petit peuple de Rome , ainsi que la partie du territoire de Falerne , qui s'étend dans la Campanie, jusqu'au Yulturne. Les terres des Privernates formaient le quart de celles qui furent conûsquées sur les Latins. On se contenta de donner dans le Latium deux arpents par tète; on en donna trois et un quart dans le pays de Falerne , à cause de la distance. Entre les Latins, les Laurentins furent exceptés de la punition ; entre les Campaniens , les chevaliers de Capoue qui n'avaient pris aucune part à la défection. On ordonna le renouvellement du traité avec les Laurentins ; et c'est ce qui se pratique encore tous les ans , le dixième jour des fériés latines. On donna aux chevaliers campaniens les droits de cité romaine, et cette distinction fut consignée sur une table d'airain qui resta attachée dans le temple de Castor à Rome. On imposa de plus aux Campaniens l'obligation de payer tous les ans à chacun de ces chevaliers ( ils étaient seize cents ) , la somme de quatre cent cinquante dejiiers... On accorda aux habitants de Lanuvium le droit de cité romaine, et on leur rendit leurs fêtes

' Tit.-Lîv., YIII, 9. « Dans ce moment de désordre, le consul Décius, appelant à haute voix le grand pontife Hareus Yalérius : « Il nous faut, dit -il, le secours 9 des dieux. Allons, pontife suprême du peuple romain, » dicte-moi les mots dont je dois me servir en me dé- » vouant pour les légions. » Le grand prêtre lui ordonna de prendre la robe prétexte ; et Décius, la tête voilée, une main élevée sous sa robe jusqu^au menton , un javelot sous les pieds, prononça debout ces paroles: « Janus, Jupiter , Mars , père des Romains , Quirinus , » Bellone , dieux lares , dieux novensiles , dieux indi-

• gètes , vous tous qui tenez dans vos mains et notre > sort et celui de nos ennemis , et vous dieux mânes , » je vous supplie, je vous conjure, je vous demande la » grftee,'et j'y compte , de procurer au peuple romain » des qniritcs, le courage et la victoire , et d'envoyer » aux ennemis du peuple romain des quirites , la ter-

• rear, la consternation et la mort. Gomme il est vrai » que j^ai prononcé ces mots, je me dévoue pour la ré-

• publique du peuple romain des quirites, pour les lé- 9 gions, pour les auxiliaires du peuple romain des » quirites , et je dévoue avec moi , aux dieux mânes et V à la terre, les légions et les auxiliaires des enne- » mis. «

particulières, en stipulant toutefois que leur temple de Junon Sospita et son bois sacré seraient communs entre eux et les Romains. Aricie, Nomente et Pedum obtinrent également le droit de cité , avec le même privilège que Lanuvium. Tusculum l'avait obtenu anciennement ; on le lui conserva , et l'on affecta de regarder sa révolte comme le crime de quelques factieux, où la cité elle-même n'avait point de part. Il n'en fut point ainsi de Yélitre , ancienne colonie de citoyens romains. Comme elle s'était révoltée plusieurs fois , on la traita avec la plus grande rigueur. On abattit ses murs ; on lui ôta son sénat ; on assujettit les habitants à s'établir au delà du Tibre, et si l'un d'entre eux était surpris en deçà du fleuve, il encourait ce qu'on appelait la peine de la clarigation; c'est-à-dire que le premier venu pouvait se saisir de sa personne , en faire son esclave , sauf à le relâcher , lorsque la somme déterminée par la loi (mille as) avait été entièrement acquittée. Les terres confisquées sur les sénateurs de cette ville furent distribuées à une nouvelle colonie qu'on y envoya, en sorte que Yélitre ne tarda point à recouvrer son ancienne population. On en forma une pareille à Antium ; et les Antiates eurent la permission de s'y faire inscrire , s'ils le voulaient : mais on retira de leur port tous les vaisseaux longs, on interdit aux habitants toute navigation maritime ; du reste on leur accorda les droits de cité romaine. Tibur et Préneste furent punies par la confiscation d'une partie de leur territoire , moins à cause de leur dernière révolte, commune à tous les Latins, que pour avoir

0 Je crois devoir ajouter que le dictateur, le consul et le préteur qui veulent dévouer aux dieux infernaux Tarmée ennemie, ne sont pas tenus absolument de dévouer aussi leur personne ; ils peuvent désigner tout autre Romain qu'ils voudront, pourvu qu*il serve actuellement dans Tarmée qu*il commande. Si Tbomme qu'on a dévoué meurt dans le combat, on juge le sacrifice entièrement consommé. Mais s'il survit, on supplée à sa mort par un mannequin, haut de sept pieds et plus , qu'on enfouit dans la terre , et par une victime qu'on immole à sa place : l'endroit où ce mannequin aura été enterré , devient pour le magistrat romain une enceinte sacrée où il ne peut passer sans profanation. S'il se dévoue en personne , comme Décius , et qu'il ne meure pas, dès ce moment tout sacrifice public et privé lui est interdit. Si pourtant le magistrat qui s'est dévoué veut se contenter de consacrer ses armes à Yulcain, ou à tout autre dieu, et substituer l'immolation d'une victime ou toute autre cérémonie expiatoire , il le peut. Le javelot que le consul a tenu sous ses pieds , tout le temps de sa prière, ne doit jamais tomber au pouvoir de l'ennemi ; et si ce malheur arrivait, il faudrait l'expier, en sacrifiant au dieu Mars plusieurs «M0ve/a«ri7ia. n Tit.-Liv., YIII, 11.

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précédemment associé leurs armes à celles des Barbares gaulois. Les assemblées générales des peuples latins furent supprimées ; on défendit entre eux tout mariage, tout commerce. Les Gampaniens, en considération de leurs chevaliers , et les habitants de Fundi et de Formies, pour avoir toujours fourni le passage aux armées romaines, furent récompensés par le droit de cité sans suffrage; Cumes et Suessula obtinrent le même privilège. Des galères d'Antium , une partie fut retirée à Rome , le reste fut brûlé. On en réserva seulement les éperons , dont on décora la tribune aux harangues : c'est de là qu'elle prit le nom de JRostra. >»

Ainsi périt la vieille nationalité campanienne et latine (540-514). L'unité de l'Italie, et par suite celle du monde, furent préparées par la victoire de Rome. Mais ces belles contrées perdirent avec la vie politique leur richesse, et même leur salubrité. Dès lors commence lentement,mais invinciblement, cette désolation du Latium que toute la puissance des maîtres du monde ne put arrêter. Le port d'Anlium se combla , les fleuves s'obstruèrent peu à peu , et se répandirent dans les campagnes. Le riche pays des Yolsques est avyourd'hui couvert par les marais Pontins. On cherchait dès le temps de Pline la place de leurs vingt-trois cités ^

C'est aux patriciens , il faut le dire , qu'on doit principalement rapporter les traitements barbares dont les vaincus sont ici l'objet. Le sénat conûrme la domination des chevaliers campaniens , comme il soutient les lucumons de Yulsinies contre leurs clients, les riches de la Lucanie contre les pauvres. Au contraire, le consul Tib. ^milius Mamercinus, le dictateur Publilius Philo, son lieutenant Junîus Brutus, les deux derniers plébéiens, tous trois amis du peuple , comme l'indiquent d'ailleurs les surnoms de Publilius et de Brutus, agissent mollement contre les Italiens. Nous avons remarqué combien le père de la loi agraire, Spurius Qassius, se montra favorable aux Berniques qu'il avait vaincus. P^ous verrons de même les tribuns parler pour les Samnites' dans la discussion du traité des Fourches Caudines; et plus tard le démagogue Marius ménager les alliés dans la guerre sociale jusqu'à perdre sa popularité. C'est que les plébéiens se souvenaient toujours de leur origine italienne ; dans ce grand asile de Romulus, qui devait recevoir à la longue toutes les populations de l'Italie, les plébéiens, comme derniers venus, se trou-

' « Palas Pomptina, quem locam XXIII urbium fuisse • Macianus ter consul prodidit. » Plin., III, 5. *Tit.-LiT.,IX,7.

' ^oy. plus bas le passage d'Hannibal.

* Papiriuêf Publiiius, synonymes du créancier patri-

vaient plus près de ceux qui n'étaient pas admis encore.

Les plébéiens, par les armes desquels le sénat avait écrasé les Latins leurs frères, exigèrent en retour l'égalité des droits politiques. Le dictateur plébéien, Publilius Philo, renouvela la loi qui rendait les plébiscites obligatoires pour les patriciens. Il flt ordonner de plus que le sénat ne pourrait refuser sa sanction aux lois faites dans les assemblées des centuries ou des tribus , mais qu'il approuverait d'avance le résultat de leurs délibérations. Enfin parmi les deux censeurs, on devait toujours nommer un plébéien (559). Ainsi fut consommé la pacification de \a cité , le mariage des deux ordres, l'unité de Rome. Il ne fallait pas moins, au commencement de la lutte de deux siècles qui allait lui soumettre l'Italie , et par l'Italie le monde.

Alors s'ouvre cette terrible épopée de la guerre du Samnium, le combat de la cité contre la tribu, de la plaine contre la montagne. C'est l'histoire des Saxonê et des Htghlanden de l'Ecosse. Ceux-là disciplinés en gros bataillons ; ceux - ci assemblés en milices irrégulières, mais la nature est de leur parti ; les montagnes couvrent et protègent leurs enfants. Défilés sombres, pics aériens, torrents orageux , neiges et frimas des Apennins' ; les éléments sont pour les fils de la terre contre les fils de la cité.

Deux chefs des armées romaines : le patricien Papiriuê [Patriciuê, Papiriuê, comme poler, pappa, pappus)^ le plébéien PublUiuB '. On sait que, dans toute cette histoire , ce sont les noms invariables du créancier impitoyable et du débiteur maltraité. Papirius essaye de renouveler, à l'égard de son lieutenant Fabius Rullianus qui a vaincu contre ses ordres, la sévérité atroce deManlius envers son fils. Pour relever ce Papirius, les historiens lui attribuent une force et une agilité imitée des temps héroïques, mais à peu près superflue dans les guerres de tactique que faisaient dès lors les armées disciplinées de Rome. C'est Papirius que les Romains, disent -ils, auraient opposé à Alexandre le Grand , s'il eût passé en Italie ^. Dans la forme grecque que les premiers rédacteurs de l'histoire romaine ont donnée à leur ouvrage , Papirius est l'Achille de Rome ; et , pour (fue la ressemblance fût plus grande, ils l'ont surnommé Cursor {nàfecç

cien et du débiteur plébéien. F'oy,, par exemple, Tit.- Liv., YIII, c. 28. — Tite-Lîve les appelle les deux premiers capitaines du temps, IX, 7.

* Héme livre, c. 17.

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Dans cette latte terrible où les Romains entrai* naient contre les montagnards presque tous les habitants des plaines , Latins, Campaniens, Apaliens, où les Samnites avaient pour eux les Vestins, les Lucaniens, les Eques, les Marses , Frentans, Péligniens et tant d*autres tribus , les colonies grecques des bords de la mer, Tarente, Palépolis, osèrent entreprendre de tenir la balance entre les grandes nations barbares de l'Italie. Ces pauvres Grecs ignoraient tellement leur faiblesse que dans une occasion (Tit.-Liv., IX, 14), ils osèrent défendre la bataille aux deux partis. Celte insolence amena d'abord la ruine de Palépolis. Incapable de se défendre contre Rome, elle introduisit les Samnites dans ses murs, et fut obligée, par la tyrannie de ses alliés, d'appeler les Romains comme des libérateurs.

Les Samnites, chassés de la Campanie par Publilius Philo, vaincus trois fois par Papirîus et Fabius, se découragèrent et voulurent livrer les auteurs de la guerre aux Romains , entre autres Brululus Papias * qui se donna plutôt la mort. Ne pouvant, à aucune condition , obtenir la paix , ils tinrent ferme dans leurs montagnes , et surent attirer les Romains dans un piège tel que la nature semble en avoir préparé exprès dans les Apennins. Des bergers samnites font accroire aux Romains que la grande ville de Luceria va être prise, et les déterminent à la secourir en passant les montagnes par le chemin le plus court (522). Conduites par le consul Spurius Posthumius ' les légions s'engagent dans un défilé étroit et profond entre deux rocs à pic couronnés de forêts sombres. Parvenus à l'extrémité , ils la trouvent obstruée par un immense abalis d'arbres. Ils veulent retourner et voient le piège fermé sur eux. L'ennemi est sur leurs têtes. Le général des Samnites, Caïus Pontius, n'avait qu'à délibérer sur le sort de l'armée romaine, qu'il pouvait écraser sans combat. Il voulut prendre conseil de son vieux père , le sage Herennius ; le vieillard se fit porter au camp et prononça cet oracle : Tuex-ieê tau$, au renvoxest-leê Um$ acec honneur; détruiseM vo$ ennemis, ou faUes^en

* Voici la cinquième fois qu'un défenseur de la liberté s'appelle Bru tus : le premier consul , le premier tribun , le lieutenant plébéien du dictateur plébéien Publiiîtts Philo , enfin tout le peuple brutien rérolté contre les Lucaniens.

^ Spuriuê PoMlkumiuêy fils d*un bâtard posthume (?). Aurait-on voulu flétrir de ce nom ignominieux Tautenr de la honte de Rome , comme les démagogues Spuriuê Cassius, Spurius Melius, Spnriuê Hccilius, etc.?

' L*historien fait faire ici par Posthumius la critique de son propre récit : • Pendant qu*ils faisaient venir Herennius, dit le consul, n*avaient-ils pas le temps d^nyojer à Rome?» Liv., IX, c. 9. — « Cùm apparitor

des amis. Pour son malheur , Pontius ne suivit ni Tun ni l'autre conseil { il fit passer les vaincus sous le joug , et sur la simple promesse d'un traité , il les renvoya mortellement outragés dans leur patrie. Il ne s'agissait plus pour Rome que de tromper les dieux garants de la promesse des consuls ; Posthumius y avisa. Nous seuls avons juré ', dit -il aux sénateurs, livrez -nous et recommencez la guerre. Ici l'histoire noi|S offre une comédie sérieuse , la plus propre à nous faire comprendre combien les Romains respectaient la lettre aux dépens de l'esprit : écoutons les propres mots de Tite-Live: u Comme l'appariteur ménageait le consul par respect et que les nœuds étaient un peu lâches : Serre, serre, lui dit-il, afin que je sois bien un captif qu'on livre pieds et poings liés. » Quand on fut dans l'assemblée des Samnites et auprès du tribunal de Pontius , le fécial Aulus Cornélius Arvina parla ainsi : «Puisque ces hommes -ci, sans la participation » du peuple romain des Quirites, ont répondu de n la conclusion d'un traité de paix , et qu'en cela n ils ont commis une grande faute, je viens en ré- » paration , et , pour preuve que le peuple romain » n'est point participant de leur crime , je viens » vous les amener , et je vous les livre. » Comme le fécial achevait , Posthumius lui donna de toute sa force un coup de genou, en disant à haute voix : (c Que lui, Posthumius, appartenant désormais au » peuple samnite, était un citoyen samnite ; que le n fécial était un ambassadeur romain ; que le droit » des gens avait été violé par lui dans la personne » du fécial ; que les Romains avaient dès lors un » plus juste sujet de guerre. »

Les Samnites ne voulurent point de cette satisfaction dérisoire , mais les dieux semblèrent s'en contenter. Il coûte à dire que les parjures furent vainqueurs, et que la foi et la justice passèrent sous le joug avec les Samnites.

Rome leur accorda deux ans de trêve pour avoir le temps de s'affermir par des colonies dans les deux plaines de l'Apulie et de la Campanie, et serrer ainsi ses ennemis dans leurs montagnes. L'es-

yerecundià majestatis Posthumium laxè vinciret : « Quin tu,inquit, adducis lorum, ut justa fiât deditio?» Tum ubi in cœtus Samnitium , et ad tribunal ventum Pontii est, A. Cornélius Arvina fecialis ita verba fecit : « Quandoque hice homines, injussu populi romani quin ritinm, fœdus ictum iri spoponderunt : atque ob eam • rem , noxam nocuerunt j ob eam rem , qu6 populus » romanus scelere impio sit solutus, hosce homines n vobis dedo. a Hxc dicenti feciali Posthumius genu quanta maxime poterat vi, perculit, et clarà voce ait , 0 se Samnitem civem esse, illum legatum, fecialem à se » contra jus gentium violatum ; ed justiùs bcllum ges- » turos. o

poir d*ane révolte fit descendre les Samnites dans fa Campanie , mais Gapoue tremblante contempla leur défaite sans les secourir. Us se tournèrent alors vers le nord de Tltalie et invoquèrent Tappui de la confédération étrusque (313).

Ce grand peuple, dépouillé lentement depuis deux siècles, était refoulé peu à peu sur lui-même. Les Samnites lui avaient depuis longtemps enlevé ses établissements lointains de la Campanie, et les Gaulois ceux des bords du P6. Toute la population s'était ainsi concentrée dans la mère patrie. Là , d'innombrables agriculteurs couvraient les campagnes, rinduslrie animait les villes ; d'incroyables richesses s'accumulaient ; qu'on en juge par un seul fait ; les Romains tirèrent un peu plus tard de la seule Arretium de quoi- équiper sur-le-champ et nourrir une armée *. Toutefois, au milieu de leurs fêtes religieuses et de leurs éternels banquets, les lucumons de l'Étrurie s'avouaient leur décadence et prédisaient ie êoir prochain du monde. Ils ont empreint leurs monuments de ce caractère d'une sensualité mélancolique qui jouit à la hâte et profite des délais de la colère céleste. Cependant, derrière les murs cyclopéens des villes pélasgiques, ils entendaient le péril s'approcher. Les Liguriens avaient poussé jusqu'à l'Arno ; les Gaulois gravissaient à grands cris l'Apennin, comme des bandes de loups , avec leurs moustaches fauves et leurs yeux d'azur, si effrayants pour les hommes du Midi ^. Et cependant du Midi même , les lourdes légions de Rome marchaient d'un pas ferme à cette proie commune des Barbares. Déjà la grande ville de Veïes laissait une place vacante dans la réunion nationale des fêtes annuelles de Yulsinies. 11 fallut bien quitter les pantomimes sacrées , et les tables somptueuses, et les danses réglées par la flûte lydienne ; il fallut équiper en soldats les dociles laboureurs des campagnes , et donner malgré soi la main aux intrépides Samnites.

L'armée de la confédération commença la guerre avec peu de gloire. Repoussée de Sutrium, colonie romaine , elle s'enfonça dans la forêt Ciminienne , n'imaginant pas que les Romains eussent jamais l'audace de l'y suivre, a Cette forêt, dit Tite-Live (XI , 36), était alors plus impénétrable et plus effrayante que ne l'ont été de mon temps celles de la Germanie. Jusque -là aucun marchand ne s'y était hasardé. » Quiconque a vu en effet le pays qui s'étend entre ces lacs volcaniques, ces collines tourmentées, ces laves, ces c6nes de basalte, comprendra l'hésitation des Romains pour entrer dans ce pays plein des monuments de la colère des dieux.

' Avec laquelle Scipion termina la seconde gaerre puniqae.

Joignez -y le voisinage de la sombre Yulsinies , le centre de la religion étrusque , avec ses hypogées , ses fêtes lugubres et ses sacrifices humains. Enfin le souvenir des Fourches Caudines...

(( Parmi ceux qui assistaient au conseil (Liv., XI, 38), se trouvait un frère du consul qui prit l'engagement d'aller reconnaître les lieux et d'en rapporter avant peu des nouvelles certaines. Élevé à Céré chez des hùtes de son père, il y avait puisé toute l'instruction des Étrusques, et savait Irèsbien leur langue. Des auteurs assurent qu'alors il était aussi commun aux enfants des Romains, de faire leur étude de la langue étrusque, qu'aujourd'hui de la langue grecque... Le frère du consul avait un esclave qui, ne l'ayant pas quitté pendant son séjour à Céré , avait eu occasion d'apprendre aussi la langue. Tous deux ne prirent d'autre précaution que de se faire donner en partant quelque idée de la nature du pays où ils allaient entrer, et des noms des principaux peuples, de peur de se trahir par leur hésitation, lis prirent des habits de bergers , et les armes du pays , des faux et deux javelots gaulois. »

Les Gaulois ombriens, ennemis des Toscans, promirent à ces envoyés de combattre avec les Romains et de leur donner des vivres pour trente jours. Fabius traversa la forêt; mais les ravages des Romains, ou peut- être la mobilité gauloise , avait déjà fait changer les Ombriens de parti. Fabius n'en vainquit pas moins, et les trois villes les plus belliqueuses de l'Étrurie, Pérouse, Arretium et Cortone, demandèrent une trêve de trente ans.

Cependant l'armée romaine qui combattait les Samnites, avait failli rencontrer dans les forêts voisines du lacAverne de nouvelles Fourches Caudines. Le sénat voulait, dans ce danger , élever à la dictature Papirius Cursor; mais comment espérer que le consul Fabius nommât le vieux général qui autrefois avait demandé sa mort? Fabius reçut les députés du sénat, les yeux baissés, et sans dire un mot. Un jour entier il lutta contre lui-même; mais la nuit suivante, à l'heure du plus profond silence, selon l'usage antique, il nomma Papirius dictateur.

Les Étrusques, cherchant dans les terreurs de la religion un secours pour fortifier le courage des leurs , s'unirent entre eux par la loi êttcrée, qui dévouait tout fuyard aux dieux infernaux. Chaque combattant se choisissait un compagnon : et tous se surveillant ainsi les uns les autres , les lâches devaient trouver plus de péril dans la fuite que dans le combat. On se rencontra sur les bords sacrés du lac Yadimon. La rage et le désespoir furent

3 Toy. Thierry, //mI. desGauiaiê.

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tels dans l'armée des Étrusques, qu'ils laissèrent là les traits et les javelots, pour en venir sur-le*charop à répée. Us percèrent la première et la seconde ligne des Romains , mais vinrent échouer contre les triaires et les cavaliers. Jamais TÉlrurie ne put se relever d'un pareil coup.

Les Samnites n'étaient pas plus heureux. Enrichis sans doute par les subsides des Étrusques, les montagnards avaient formé deux armées , distinguées l'une par ses boucliers ciselés d'or et par des vêtements bigarrés , Taulre par des habits blancs et des boucliers argentés ^ Ils avaient tous la jambe gauche cuirassée , et le casque chargé d'un brillant panache. Les Romains n'en furent point étonnés. Foyez-vaus, leur disait, en désignant les blancs , le consul Junius le bouvier ( Bubulcus ) , voxBX-vous ce$ victimes dévouées au dieu des morts! Ces belles armes allèrent orner le Forum. Les lâches Campaniens en eurent leur part ; ils en parèrent leurs gladiateurs , et ils appelaient ces esclaves dressés à combattre dans les jeux , du nom de Samnites.

Tite-Live ne compte que par vingt et trente mille les Samnites tués à chaque bataille. Quelque exagérés qu'on suppose ces nombres , on a peine à comprendre qu'un peuple ait suffi à tant de défaites. C'est que les Samnites se recrutaient chez presque toutes les tribus de Tltalie centrale et de la grande Grèce, chez les Ombriens, chez les Marses, Marrucins, Péligniens et Frentans , même chez les Èques et les Berniques, alliés de Rome. Ce fut pour tourner ses armes contre ces peuples et enlever leur secours aux Samnites , que Rome accorda à ces derniers un traité de paix et même d'alliance. Les Herniques et les Èques, qui avaient fourni tant de soldats aux Romains, ne s'en défendirent pas mieux. Ces peuples , depuis bien des années , ne faisaient plus la guerre en leur nom ; leurs armées, sans chef ni conseil, se dispersèrent d'elles-mêmes ; chacun courut à son champ pour transporter ce qu'il avait dans les villes. Les Romains, les attaquant séparément , en eurent bon marché; en cinquante jours ils prirent aux Èques, rasèrent et brûlèrent quarante et une bourgades. Pour les Herniques, on s'était contenté de leur imposer l'onéreux privilège du droit de cité sans

« VirgiL,VII,686:

Vestigia nuda •inistri Inttituére pedis; crudus teçit altéra pero.

f^off, Servias sur ce vers. Haerob., Sat, V, 18. Conf. Thncjd., III, 92. Livius, IX, 40 : «Duo exercitus erant. » Scuta alterius auro , alterius, argento caelaverunt.

suffrage, en leur ôtant leurs magistrats et leurs assemblées; on leur interdit même le mariage d'ane ville à l'autre (501).

Ainsi les Samnites se trouvèrent désormais privés du secours des peuples de même race. Cernés de tous cùtés par les colonies romaines de Frégelles, d'Atina, d'Interamna, deCasinum, de Teanum, de Snessa Aurunca, d'Alba et de Sora, dénoncés aux Romains par les Picentins, leurs frères, par les Lucaniens, leurs alliés, forcés tlans Bovianum, vaincus à Malévent ( qui devint Bénévent pour les Romains), ils prirent une résolution extraordinaire. Ils s'infligèrent eux-mêmes l'exil ^, et abandonnant leurs montagnes , ils descendirent chez les étrusques , pour les faire combattre avec eux de gré ou de force.

Les Étrusques, ranimés par le courage des Samnites , entraînèrent les Ombriens , et achetèrent même le secours des Gaulois. Ils avaient naguère essayé déjà de tourner ces barbares contre Rome, et de changer ainsi les ennemis en alliés. L'argent était compté, livré d'avance, mais les Gaulois avaient refusé de marcher. Cet argent, disaient-ils insolemment, c'est la rançon de vos champs; si vous voulez ^ue nous vous servions contre Borne, donnez-nous des terres. On croit lire une histoire des condottieri du moyen âge. Mais cette fois , les Gaulois eux-mêmes comprirent tout ce que l'Italie entière avait à craindre des Romains; ils se joignirent aux confédérés près de Sentinum. Cette ligue universelle du nord de l'Italie avait été préparée par le général samnite Gellius Egnatius. La terreur était au comble dans l'armée romaine , alors sous les ordres de l'éloquent et incapable Appius ; son successeur, le vieux Fabius Rullianus, sut rassurer les soldats. Comme ils environnaient le consul pour le saluer, Fabius leur demande où ils allaient. Sur leur réponse qu'ils vont chercher du bois : » Eh quoi, dit-il, est-ce que vous n'avez pas un champ palissade ? » Ils s'écrièrent qu'ils avaient même un double rang de palissades et un fossé profond , ce qui ne les empêchait pas d'être dans des transes horribles : « Vous avez, dit- il, assez de bois. Retournez et arrachez - moi vos palissades. » Us s'en reviennent au camp ; et tous ceux qui étaient restés, Appius lui-même, s'alarment de les voir arra-

» Forma erat scuti : summum latius , qnà pectus atque > humeri teguntur, fastigio aequali : ad imum cuneatior » mobilitatis causft , spongia pectori tegumentum ; et « sinistrum crus ocreà tectum : gales cristatœ , qua f> speciem magnitudini corpornm adderent : tuuicœ a auratis militibus versicolores, argentatis liuteae can- » didae. »

2 Tit.-Liv., X, 11, 16.

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cher les pieux da retranchement. Mais eux disaient tous , à Tenvi Fun de l*autre , qu'ils exécutaient Tordre du consul Fabius (Liv., X, 23). »

Cependant Fabius eut sujet de se repentir de cette orgueilleuse confiance ; une légion fut exterminée ; Tannée entière courait grand risque, si le consul n*eût donné ordre aux troupes qu'il avait laissées chez les Étrusques , de les rappeler chez eux par le ravage de leurs champs. Au moment où Fabius et Décius, son collègue, allaient attaquer Tarmée gauloise et samnite, une biche, poursuivie par un loup , se jette entre les deux armées ; le loup court vers les enfants du dieu auquel il est consacré ; la biche passe aux Gaulois, et la terreur avec elle. Cependant le bruit des chariots barbares, le fracas des roues effraye les chevaux des Romains, et met en fuite leur cavalerie ; les légions même commencent à plier, lorsque Décius , renouvelant le dévouement de son père , se précipite dans les bataillons ennemis. Lés Gaulois , reculant à leur tour, se serrent et forment un mur impénétrable de boucliers. Les Romains renversent ce rempart à grands coups de javelots ; toutefois la vigueur des Gaulois céda moins à leurs efforts qu'aux traits ardents du soleil italien, sous lequel ont si souvent fondu les hommes du Nord (bataille de Sentine,296) .

Les Étrusques , dont Tabandon avait été si fatal aux Gaulois , firent leur paix à tout prix. Pérouse etClttsium, puis Arretium et Vulsinies, fournirent du blé , du cuivre , un sagum , une tunique par soldat , seulement pour obtenir d'envoyer une députation suppliante. Mais les Samnites n'avaient plus de paix à faire avec Rome. Après cinquante ans de défaites , ce peuple infortuné recourut encore à ses dieux qui Tavaient si mal protégé. Ovius Paccius , un vieillard parvenu au terme de Tâge , retrouva je ne sais quels rites, employés jadis par leurs ancêtres, lorsqu'ils enlevèrent Capoue aux Étrusques. Quarante mille guerriers se trouvèrent au rendez - vous d'Aquiionie , et promirent de se rassembler au premier ordre du général; quiconque l'abandonnerait devait être dévoué au courroux des dieux. On forma au milieu du camp , sur une étendue de deux cents pieds carrés , une enceinte de toiles de lin ; on sacrifia selon les rites écrits

' A Toccasion de la prise de Carthagène par Scipion.Haisne serait-ce pas plutôt raccomplissementd'un vœu barbare ?— Quant aux dévastations de cette guerre, voy. livii Supplementum , XI, 31. Lorsque Curius eut pénétré jusqu^à TAdriatique, il dit à son retour ce mot remarquable : o Tantùm agrorum cepi, ut solitudo fun tura fuerit nisi tautûm etiam hominum cepissem : » tantùm autem hominum , ut interituri famé fuerint , n nisi tantùm cepissem et agrorum. n— Liv., X, 4ô. An triomphe de Papirius sur les Samnites , on porta deux

aussi sur des toiles de lin. An milieu de l'enceinte s'élevait un autel , et autour, des soldats debout , Tépée nue. Puis on introduisit les plus vaillants du peuple, un à un, comme autant de victimes. D'abord, le guerrier jurait le secret de ces mystères ; puis on lui dictait d'effroyables imprécations contre lui et contre les siens s'il fuyait ou s'il ne tuait les fuyards. Quiconque refusa de jurer, fut égorgé au pied de l'autel. Alors, le général nomma dix guerriers , dont chacun en choisit dix autres , et ainsi de suite jusqu'au nombre de seize mille. Ce corps fut appelé la légion du lin {linieata). Elle était appuyée d'une autre armée de vingt mille hommes. Tous tinrent leur serment, s'il est vrai, comme leurs vainqueurs s'en vantaient, qu'ils en tuèrent plus de trente mille.

Quelque acharné que dut être ce dernier combat de la liberté italienne, les Romains, mieux disciplinés, croyaient avoir vaincu d'avance. On peut en juger par quelques mots de leur général Papirius. Le garde des poulets sacrés lui avait annoncé faussement qu'ils avaient mangé ; on avertit le consul du mensonge : Que nous importe, dit-il, Tanathème ne peut tomber que sur lui. Au fort de la mêlée , Papirius voua à Jupiter, non pas un temple, non pas un sacrifice, mais une petite coupe de vin mêlé de miel avant son premier repas. C'était une guerre à coup sûr, une guerre de massacre et de butin : des marchands suivaient Tarmée pour acheter les esclaves. Aquilonie et Cominium furent toutes deux brûlées en un jour. Une foule de bourgades furent dépeuplées et incendiées. La fureur fit souvent même oublier l'avarice ; on tua quelquefois jusqu'aux animaux. Au reste, Polybe nous apprend que c'était un usage des Romains pour augmenter la terreur de leurs ennemis ^. Curius Dentatus acheva la dépopulation du pays. Décius avait occupé dans le Samnium quarante-cinq campements , Fabius quatre - vingt -six , tous faciles à reconnaître , moins par les vestiges des fossés et des retranchements, que par la solitude et l'entière dévastation des environs.

Cette guerre atroce peupla de fugitifs tous les antres des Apennins. Moins heureux que les oui-iatos d'Angleterre, ces proscrits n'ont laissé aucun

millions six cent soixante mille livres pesant de cuivre en lingots , produit de la vente des prisonniers , deux mille six cent soixante marcs d*argent pris dans la ville. Le tout fut mis dans le trésor; il n^ eut rien pour les soldats.— Les Falisqnes, depuis- longtemps soumis, s^étaient joints aux Étrusques. Ils payèrent 100,000 livres pesant de cuivre, et la solde pour Tarmée. — Carvilius mit au trésor 390,000 livres de cuivre, bâtit le temple de Fors Fortuna, donna à chaque soldat cent deux as, et le double aux centurions et chevaliers.

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monument, pas un chant de guerre, pas une nénie funèbre, La seule trace que nous en trouvions, est ce passage d'une indifférence dédaigneuse et cruelle : te Cette même année , pour qu'il ne fût point dit qu'elle se fût passée absolument sans guerre, une petite expédition eut lien en Ombrie, sur la nouvelle que des brigands embusqués dans une caverne faisaient des excursions dans la campagne. On y entra en ligne de bataille ; les brigands, à la faveur de l'obscurité du lieu, y blessèrent beaucoup de nos soldats, surtout à coups de pierres. Enfin, lorsqu'on eut découvert la seconde issue de cet antre, on entassa aux deux entrées des monceaux de bois, où l'on mit le feu ; de cette manière, environ deux mille hommes, qui s'y étaient renfermés , furent étouffés par la fumée et par la chaleur, on périrent dans les flammes mêmes , au milieu desquelles ils finirent par se précipiter (Tite-Live, X, 1).

9UITK ftU PBÉCtDBTIT.^COlIQCÈTB DK l'iTALIB HtBlDlO- WALB. — GUBBBB DE PTBBHD8 , OU 6UBBBB DBS HBBGBflAIBBS 6BBCS BI« ITALIB, 981 - i67.

La pointe méridionale par laquelle l'Italie se lie avec la Sicile , sépare les bassins de deux mers , dont l'une s'étend du Vésuve au volcan de Lipari, de Naples jusqu'à Panorme et jusqu'au pic du mont Éryx ; l'autre de Tarente à Crotone et de Locres à Syracuse. Ces rivages s'appelaient jadis la grande Grèce. Au-dessus des deux rivages et des deux mers , s'élève la montagne ( al Gibel , comme les Arabes appelaient l'Etna). Là tout grandit dans des proportions colossales ; le volcan est un mont neigeux, de dix mille pieds, qui fait honte au Vésuve ; un seul châtaignier peut y couvrir cent chevaux ; Taloès africain y monte à soixante pieds. Et les villes environnantes répondaient à cette grandeur. La main herculéenne des Doriens se retrouve dans les ruines des cités de la grande Grèce et de la Sicile, dans les restes d'Agrigente , dans les colonnes de Peslum , et dans ce blanc fantôme de Sélinunte qu'on voit de si loin s'élever au milieu des solitudes *. Agrigente avait plus de deux cent mille

• Swinbam*s Traveh, r. iïf.

2 Diod., XIII.

' Selon le même auteur ( lib. I), Denys le tyran tira de la seule ville de Syracuse une armée de cent vingt mille hommes et de douze mille chevaux.

' Séjour d'un officier fronçai» en Calabrcy 1820.

habitants ' ; Syracuse faisait sortir cent mille sol* dats de ses portes'. La molle Sybaris, dont la plage est aijgourd'hui partagée entre les taureaux sauvages et les requins *, arma, dit- on, jusqu'à trois cent mille hommes contre les durs Grotoniates. La côte de Tarente ( et ce faible vestige en dit plus que tout' le reste ) est rouge des débris de vases qu'y entassa la grande ville *,

La puissance colossale de ces cités, leurs richesses prodigieuses , leur industrie , leurs forces navales qui passaient de si loin celles de la mère patrie, ne retardèrent point leur ruine. La métropole dura dans sa médiocrité : la pauvre Lacédémone subsista mille ans; l'ingénieuse et sobre Athènes vécut âge de peuple, malgré sa démagogie; leurs revers les afbiblissaient sans les détruire. Mais dans l'histoire des villes de la grande Grèce, la défaite c'est la ruine. Ainsi passèrent du monde Sybaris et Agrigente, la Tyr et la Babylone de l'Occident. Les Grotoniates, vainqueurs de Sybaris, firent couler deux rivières sur la place où elle avait été. Au milieu des convulsions éternelles de cette terre des volcans , les peuples roulaient dans les alternatives d'une démagogie furieuse et d'une tyrannie atroce ; et ils regardaient encore la tyrannie comme leur salut, à l'aspect de tant de périls divers, en face de cette dévorante Garthage, plus terrible pour la Sicile que la bouche béante de l'Etna.

Quelle merveille, qu'au milieu de cette vie fougueuse et demi-barbare, la réforme pythagoricienne n'ait pu prévaloir? La philosophie du nombire pouvait-elle faire entendre l'harmonie des sphères célestes an milieu du tumulte de l'agora démocratique des villes Achéennes 7 Pouvait-elle nourrir de lait et de miel celui qui portait un bœuf et le tuait d'un seul coup? La vraie philosophie de la contrée, c'était celle d'Empédocle , celle qui , d'abord préoccupée tristement de l'origine du mal , rapporte tout à l'amour et à la discorde, fond dans sa poésie tous les systèmes comme en une lave ardente , et qui , sous l'accès d'un panthéisme frénétique , se laisse aller à la fascination de cette nature enivrante et terrible qui l'appelle au fond de l'Etna. Ou bien encore, la philosophie italique lutte et résiste avec l'école d'ÉIée; à la vue de tous les bouleversements de la nature et de la société, elle nie le changement, ne reconnaît de substance que soi - même , que la pensée , et , s'armant d'une logique intrépide , elle

fi Mémoireê et corre$pondanc€ de Paul-Louii Courier, 1828, 1" vol., 8 juin 1806 : Tarente, « On voit ici, non pas un Monte -Testaccio, mais un rivage composé des mêmes éléments... En fouillant , on rencontre, au lieu de tuf, des fragments de poteries, dont la plage est toute rouge, •

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anéantit par représailles la réalité qui Técrase.

La dernière des calamités de la grande Grèce et de la Sicile, la plus terrible, c*est que, la guerre nourrissant la guerre, il se forma des armées sans patrie , sans loi , sans dieu , qui se vendaient au premier Tenu , rendaient toute société incertaine de son existence , et menaçaient de devenir, sous un chef entreprenant, maîtresses de toute la contrée. Ce mal était vieux dans la Sicile. C'était par les troupes mercenaires que les Gelons et les Denys avaient défendu Tlle contre les Carthaginois pour se l'assujettir eux-mêmes. Mais Thorreurde ce fléau monta au comble sous Agathocles. L'enfant abandonné d'un potier, ramassé dans la rue, s'élève par sa beauté et ses moeurs infâmes; puis, calomniant les magistrats, lâchant les mercenaires dans Syracuse et dans les villes voisines, il devient roi de sa patrie. II ose la quitter pour assiéger les Carthaginois qui l'assiègent ; ne pouvant réussir, il abandonne son armée, son propre fils; et, pour finir cette vie hideuse , il est porté vivant sur un bûcher **

C'était alors le mal commun du monde : des armées à vendre, des tyrannies éphémères, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé. Le jour même où Alexandre, exposé au milieu de ses soldats en pleurs , leur fit baiser sa main mourante , la cavalerie et l'infanterie furent sur le point de se charger aux portes de Babylone. Pendant qu'on portait le roi au temple d'Ammon , sa mère , sa femme, ses petits enfants, furent égorgés par des hommes qui s'évanouissaient encore de frayeur en regardant sa statue '. On vit alors des événements merveilleux, des fortunes prodigieuses; depuis qu'Alexandre avait passé Hercule et Bacchus , tout semblait possible. On crut un moment qu'un de ses gardes (Antigone) allait lui succéder dans l'empire de l'Asie. Mais les choses se brouillèrent de plus en plus; tous combattirent contre tous. On en vit deux à quatre-vingts ans (Séleucus et Lysimaque) se battre encore à qui emporterait au tombeau ce triste nom du dernier vainqueur (Nicator). Les faibles empires qui sortirent de ce bouleversement ne subsistaient qu'en achetant sans cesse de nouvelles troupes. Les Grecs abâtardis de Syrie et d'Egypte, semblables à nos poulains de la terre

« Diod., XXV.

' PlutArch., in Alex, y c. 96. Longtemps après la mort d* Alexandre , Gassandre , devenu roi de Macédoine et maître de la Grèce, se promenait un jour à Delphes et examinait les statues. Ayant aperçu tout à coup celle d* Alexandre , il en fut tellement saisi qu*il frissonna de tout son corps , et fut frappé comme d*un étourdissement.

sainte', faisaient venir sans cesse des troupes mercenaires de la mère patrie. Ainsi , la guerre étant devenue un métier, une force militaire immense flottait depuis Carthage jusqu'à Séleucie. Si jamais cette force, au lieu de se diviser au service de tant d'États divers , fût venue à se fixer sur un point , pour faire la guerre à son compte, c'était fait, nonseulement de la liberté et de la civilisation du monde , mais encore de tout ordre , de toute justice, de toute humanité.

Et déjà les mercenaires avaient essayé de se fixer. Des Mamertins de la Campanie, sans doute de race samnite, avaient occupé Messine. En face , la ville de Rhegium ne tarda pas à l'être par le Campanien Jubellius Décius, et par quatre mille de ses compatriotes au service de Rome. Placés ainsi au point central, entre Rome, Syracuse et Carthage, les Mamertins auraient relevé sur le détroit l'ancienne puissance de Capoue. Tout le monde s'effraya , Carthaginois, Romains, Hiéron même, le nouveau tyran de Syracuse , qui s'était d'abord servi des mercenaires.

Ce qui manqua toujours à celte puissance terrible, dispersée dans le monde, ce fut un chef, une tète, une pensée. L'impétueux Pyrrhus, gendre d' Agathocles, chef des Épirotes , le Scanderbeg de l'antiquité, ne fut lui-même, malgré sa tactique, qu'une force brutale. Les cornes de bouc dont ce brillant soldat chargeait son casque, font penser à rimpétuosité aveugle des animaux mystiques, qui, dans le songe d'Ézéchiel, ne vont que par bonds et à force de reins, sans toucher la terre, renversant les empires sur leur chemin. Malgré son origine royale, Pyrrhus n'avait guère été plus heureux d'abord qu'Agathocles. A sa naissance , son père venait d'être tué ; les serviteurs qui l'emportaient dans leur fuite , furent arrêtés par un fleuve , et sur le point de périr sans pouvoir passer l'enfant à l'autre bord. Maître trois fois de la Macédoine, un instant de la Sicile et de la grande Grèce , ce fils de la fortune, si souvent caressé et battu par elle, lui laissa tout en mourant. A qui léguez-vous votre héritage? lui disaient ses enfants. A l'épée qui percera mieux, répondit-il ^.

Il était impossible que le gendre d'Agathocles ne tournât ses regards vers la Sicile et l'Italie;

' On sait qu*on donnait ce nom par mépris aux descendants abâtardis des croisés établis à la terre sainte. L^Égypte semble être encore moins favorable aux étrangers; les mameluks ne pouvaient se reproduire ; leurs enfants mouraient de bonne heure, et ils étaient obligés de se recruter par des esclaves qu^ils faisaient yenir du Caucase.

< P]utarch.,tii PyrrAt f)f74.

rien de plus vraisemblable que son fameux dialogue avec Cinéas. Tous ses projets sur la grande Grèce et sur Carlhage se trouvent déjà dans le discours que Thucydide met dans la bouche d'Aïcibiade avant la guerre de Syracuse. Les Italiens avaient déjà appelé le Lacédémonien Ciéonyme , et Alexandre le Molosse *, beau-frère d'Alexandre le Grand. Tous les aventuriers grecs rêvaient alors d'accomplir l'ouvrage d'Alexandre, et de faire dans l'Occident ce qu'il avait fait dans l'Orient. Pyrrhus eût voulu, dit-on, jeter un pont sur la mer Adriatique, entre Apollonie et Otrante'. L'occasion de ce passage désiré se présenta bientôt (281 av. J.-C). LesTarentins étaientassemblésdans leur théâtre, d'où l'on découvrait la mer, lorsqu'ils aperçoivent à l'horizon dix vaisseaux latins. Un orateur agréable au peuple, Philocharis , surnommé Thaïs pour l'infamie de ses mœurs , se lève et soutient qu'un . ancien traité défend aux Romains de doubler le promontoire de Jnnon Lacinienne. Tout le peuple s'élance avec des cris pour s'emparer des vaisseaux. Les ambassadeurs envoyés par Rome à ce sujet , sont reçus au milieu d'un banquet public , hués par le peuple ; un Grec ose salir d'urine la robe des ambassadeurs. « Riez, dit le Romain, mes habits seront lavés dans votre sang. » Les Tarentins, effrayés de leur propre audace, appelèrent Pyrrhus ; et pour le décider, ils lui écrivirent qu'avec les Lucaniens , Messapiens et Samnites , ils pouvaient lever vingt mille chevaux et trois cent cinquante mille fantassins. Quelques-uns d'entre eux prévoyaient pourtant combien il était dangereux de faire venir les Épirotes. Un citoyen se présente à l'assemblée avec une couronne de fleurs fanées, un flambeau et une joueuse de flûte, comme s'il sortait ivre d'un repas. Les uns applaudissent, d'autres rient , tous lui disent de chanter. « Vous avez raison, Tarentins, dit -il, dansons et jouons de la flûte, pendant que nous le pouvons; nous aurons autre chose à faire quand Pyrrhus sera ici. » En effet, Pyrrhus, à peine arrivé à Tarente, entreprit de discipliner le peuple, ferma les gymnases et les théâtres, mit des gardes aux portes pour empêcher de quitter la ville, et il envoyait chez lui,

■ De même les Italiens du moyen âge firent venir Scanderbeg en 1464. Les Vénitiens avaient ordinairement des Albanais dans leurs armées.

3 Comme Yarron en eut Tidée an temps de la guerre des Pirates. Appian., MUhr, h, — Plin. — Zonar.

« Plut., m. Pyrrk.y c. 15, 21.

* Les historiens ici chargent leur récit de tant de puérilités , quMls finissent par inspirer de la défiance pour des faits qui n*ont rien d'invraisemblable en euxmêmes. Je parle du médecin empoisonneur, dénoncé par Fabricius au roi d^tpire.

tantût l'un , tantôt l'autre , pour les làire périr '.

A la première rencontre près d'Héraclée, les Romains furent étonnés par les éléphants qu'ils appelaient dans leur simplicité bœufé de Lucante, Toutefois la victoire coûta cher à Pyrrhus. Gomme on l'en félicitait : « Encore une pareille, dit- il, et je retourne seul en Épire. » Cependant, fortifié par les Samnites , les Lucaniens et les Messapiens , il marcha sur la Gampanie dans l'espoir de la soulever. Rien ne remua. II poussa jusqu'à Préneste, découvrit Rome du haut des montagnes , mais de toutes parts les légions approchaient pour le cerner ; il se hâta de regagner Tarente.

Cependant il fallait sortir avec honneur de cette guerre. Après avoir tenté vainement de gagner Fabricius , envoyé vers lui pour racheter les prisonniers ', il envoya à Rome le rusé Cinéas , par l'éloquence duquel il avait, disait- il, pris plus de villes que par la force des armes. L'adresse de l'envoyé et les présents du roi ébranlaient le sénat en sa faveur. Alors le vieil Appius Claudius , ancien censeur, qui était devenu aveugle, se fit porter au sénat par ses quatre fils, qui tous avaient* été consuls. Ce vieillard , plein de vigueur et d'autorité, gouvernait toujours avec un pouvoir absolu sa nombreuse maison, ses quatre fils, ses cinq filles et une foule de clients. Cètaiiy dit Cicéron, un arc toujours tendu, que les ans n'avaient pté relâcher. Ses esclaves le craignaient, ses enfants le révéraient. C'était là une maison de moeurs et de discipline antiques, Appius se rendit odieux dans sa censure, en mêlant le petit peuple à toutes les tribus , et s'obstinant à rester cinq ans dans cette magistrature; mais il s'immortalisa par un magnifique aqueduc et par l'indestructible monument de la Via Appia , qu'il conduisit de Rome à Capoue. Ce vieillard austère fit honte au sénat de sa mollesse, et dicta la réponse qu'on devait faire au roi d'Ëpire : S'il veut la paix, qu'il sorte sur-le-champ de l'Italie*.

•Forcé de continuer la guerre, Pyrrhus combattit les Romains près d'Asculum sans pouvoir décider la victoire. Cette fois , un soldat , ayant blessé un éléphant, dissipa la terreur qu'ils inspiraient. Les

' ... Que sese mentes, rectai quae sUre solebant Anlehac, ilementes sese flexere vtai?

— Ennii, Fragm., in Cic. deSen» —

Sur le beau monument d* Appius ( la f^ia Appia ), voy. Procop.,Z>e B. G., I, et Montfancon.

Cie.^deSen, « Quatuor robustos filios, quinque filias, » tantam domum, tan tas clientelas, Appius regebat et 1» scnex et caecus. Intentum animum tanquam arcum » habebat, nec languescens succumbebat senectuli. A Tenobat non modo autoritatem, sed etiam imperium

Romains , pour tenir tète à ces monstres , et pour donner plus de stabilité à leur légion, avaient imaginé un carroccio , dans le genre de celui que les Lombards du moyen âge opposèrent à Frédéric Barberousse. Ce char était hérissé de pieux , les chevaux bardés de fer , et les soldats qui le montaient, armés de torches , pour effrayer les éléphants 1 (280).

Pyrrhus , découragé , saisit l'occasion de quitter ritalie. Les Siciliens l'appelaient contre les Mamertins et les Carthaginois. Partout il chassa devant lui ces Barbares ; mais les soldats qu'il conduisait ne valaient pas mieux que les Mamertins. Us firent regretter aux Siciliens les ennemis dont ils les avaient délivrés. Pyrrhus repassa en Italie, chargé de Fexécratien des peuples ; il y mit le comble en pillant à Locres le temple révéré de Proserpine, et pénétrant dans les souterrains où Ton gardait le trésor sacré. Cet or funeste sembla lui porter malheur. On remarqua que dès lors il échoua dans toutes ses entreprises.

L'expédition de Sicile IHivait empêché de profiter à temps du découragement des Romains. Si Ton en croit un historien, la peste et la guerre les avaient alors dégoûtés de la vie '. Tons refusaient de s'enrôler. Curius fit tirer au sort toutes les tribus, et ensuite les membres de la première tribu. Le citoyen désigné refuse; on déclare ses biens confisqués ; il réclame, mais les tribuns ne le soutiennent point, et le consul le fait vendre comme esclave. Cette armée levée avec tant de peine, n*en battit pas moins Pyrrhus à Bénévent (276). La déroute commença par un jeune éléphant qui, blessé à la tète , attira sa mère par des cris plaintifs. Les hurlements de celle-ci effarouchèrent les autres éléphants.Pyrrhus trahit alors Tarente'et retourna dans rÉpire , d'où il devait conquérir encore une fois la Macédoine, et s'en aller mourir dans Argos de la main d'une vieille femme. Sa retraite livra aux Romains tout le centre et le midi de l'Italie. Les Campaniens qui s'étaient établis à Rhegium , y furent forcés; trois cents d'entre eux, conduits

o in SU08 : meiuebant servi , verebantur liberi , carum » omnes habebant ; vigebat in illâ domo patrius mos, » et disciplina. »

Liv., IX, S9. « Et censura, eo anno Appii Claudii, et I» Caii Plautii fuit : memoriae tamen felicioris ad pos- » teros nomen Appii , qaod viam munivit, et aqaam in 9 urbem deduzit, eaque unns perfecii. »

Cie.^pro Lmlio, « Appias Clandius Cscns pacem Pyr- » rhi diremit, aqoani adduxit , viam manivit. > — Frontin., de jéqumduct., lib. I : « Appia aqua îndocta N est ab Appio Claudio , censore , cui postea cxco fuit « cognomen, M. Valérie Maxime, et Public Decio Mure » consulibus anno vigesimo post initium belli samni-

à Rome, furent battus de verges et décapités. Ainsi Rome semblait n'avoir plus rien à craindre des mercenaires italiens ou grecs; elle avait an moins doublé ses forces , et appris de Pyrrhus la savante castramétation des généraux d'Alexandre. Mais le roi d'Épire, en quittant la Sicile, avait prononcé sur cette lie un mot prophétique : u Quel beau champ nous laissons aux Romains et aux Carthaginois * ! »

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