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LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO

I>aDS la rapidité du mouvement critique imprimé à là philosophie par Descartes , le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu en deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la réforme cartésienne , un génie solitaire fondait la philosophie de Thistoire. N'accusons pas TindifiTérence des contemporains de Vico ; essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la Science nouvelle n'a été si négligée pendant le dernier siècle , que parce qu'elle s'adressait au nôtre.

TeUe est la marche naturelle de l'esprit humain : connaître d'abord et ensuite juger , s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard en soimême , s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion , par la poésie et les arts , il accumule les faits dont la philosophie doit on jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien des vérités , il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate, un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède , et que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être, dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut lui attester ; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde intérieur avec des forces nouvelles, pour reprendre l'étude des faits historiques : en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le vraisemblable , et la philosophie , comparant et rectifiant l'un par l'autre , le sens individuel et le sens commun , embrassera dans l'étude de l'homme celle de l'humanité tout entière.

Cette dernière époque commence pour nous. Ce

qui nous distingue éminemment, c'est, comme nous disons auJQurd'hui, notre tendance Mêiotique, Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent , à examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme scientifique.

Ce but dont nous approchons tous les jours , le génie prophétique de Vico nous l'a marqué longtemps d'avance. Son système nous apparaît au commencement du dernier siècle , comme une admirable protestation de cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé , conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue d'elle. Il était naturel que celle protestation partit de l'Italie* Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno , le scepticisme n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé , lié tout entier à la cause de la religion, y conservait son empire. L'Église catholique invoquait sa perpétuité contre les protestants , et par conséquent recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la religion , avaient ressenti en Italie, moins que partout ailleurs, les bons et les mauvais effets de la division du travail 'y si la plupart avaient fait moins de progrès , toutes étaient restées unies. L'Italie méridionale particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie , la morale et la politique , la musique et la poésie. Au treizième siècle, Vange de Vècole avait parcouru le cercle des

MSCOUHS SUR LE SYSTÈME

connaissances humaines pour accorder les doctrines d*Aristole avec celles deTÉglise. An dix-septième, enfin, les jorisconsoltes du royaume de Naples restaient seub fidèles à cette définition antique de la jurisprudence : êcienMa rerum dicinarum aiquë humanarum, G^était dans une telle contrée qu'on devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances qui ont Phomme pour objet dans un vaste système , qui rapprocherait Tune de Tautre rhisloire des faits et celle des langues , en les éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la philosophie et Thistoire , la science et la religion.

Néanmoins on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception de son système ( f^fe de Fico, écrite par iuî-même). Les détails que Ton va lire sont tirés de cet inestimable monument ; ceux qui ne pouvaient entrer ici ont été rejetés dans Fappendice du discours.

JiAif-BAPîisTB Yica, né à Naples, d*un pauvre libraire, en 1668, reçut Téducation du temps ; c'était Tétude des langues anciennes, de la scolastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il aimait trop les généralités pour s'occuper avec goàt de la pratique du <]roit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa cause, et renonça au barreau ; il avaîtalors seize ans. Peu de temps après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux neveux'de Févêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle solitude de Yatolla, il suivit en liberté la roule que lui traçait son génie, et se partagea entre la poésie , la phisosophie et la jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être la première idée, de la Science nouvelle.

« Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même » qui parle) , il se vit comme étranger dans sa pa- » trie. La philosophie n'était plus étudiée que dans » les Méditations de Descartes, et dans son Discours » sur la méthode, ou il désapprouve la culture de » la poésie, de l'histoire et de l'éloquence. Le plaît tonisme qui, au seizième siècle, les avait si heu- )* reusement inspirées, qui, pour ainsi dire, avait » alors ressuscité la Grèce antique en Italie, était n relégué dans la poussière des cloîtres. Pour le » droit, les commentateurs modernes étaient préfé-

> Il y propose le problème saivant : Ne pourrait -on pat animer d'un mémo egprii tout lo savoir divin «I humm'n, de gorte que le§ êcienceg te donnatwnt la main .

» rés aux interprètes anciens. La poésie, corrompue » par l'afféterie, avait cessé de puiser aux torrents » de Dante, aux limpides ruisseaux de Pétrarque. » On cultivait même peu la langue latine. Les scien- 1» ces, les lettres étaient également languissantes. »

G'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre Fi mpulsion philosophique de la France et de l'Angeleterre, et il s'annulait luimême. Un esprit vraiment italien ne pouvait se soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis que tout le siècle tournait des yeux avides vem l'avenir, et se précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie, Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les critiques, et se mit a étudier les originaux, comme on l'avait fait à la renaissance des lettres.

Fortifié par ces éludes profondes, il osa attaquer le cartésianisme, non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit, mais aussi dans sa méthode que ses adversaires mêmes avaient embrassée, et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle des anciens * , avec quelle sagacité il marque les inconvénients de la première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été attaqués avec plus de force et de modération : l'éloignement pour les éludes historiques , le dédain du sens commun de l'humanité , la manie de réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle , l'appli- \ cation de la méthode géométrique aux choses qui . comportent le moins une démonstration rigou- J reuse, etc. Mais, en même temps, ce grand esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait : il voyait de trop haut pour se contenter d'aucune solution incomplète : « Nous devons beaa- » coup à Descartes , qui a établi le sens individuel » pour règle du vrai ; c'était un esclavage trop avilisn sant, que de faire tout reposer sur l'autorité. Nous » lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre Il la pensée à la méthode ; l'ordre des scolastiques Il n'était qu'un désordre. Mais vouloir que le juge- Il ment de l'individu règne seul, vouloir tout assa- II jettirâ la méthode géométrique, c'est tomber dans ' Il l'excès opposé. II serait temps désormais de pren-^ » dre un moyen terme ^ de suivre le jugement in- » dividuel , mais avec les égards dus à l'autorité ;

pour ainsi dire, ei qu'mno université d^aujourd'kui ropré" sentdt un Platon ou un ÀristotOj avec tout le savoir qne nous avons de pins que les anciens ?

KT LA VIE DE VICO

» d'employer la méthode, mais une méthode direrse M selon la nature des choses '. »

Celai qui assignait à la yérité le double critérium du sens individuel et du sens commun, se trourait dès lors dans une route à part. Les ouvrages qu'il a publiés depuis , n*ont plus un caractère polémique. Ce sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système. L'un de ces opuscules est intitulé : Essai d'un 8jrêtè$nê de jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué par les révolutions de leur gouvernement» Dans un autre , il entreprend de prouver que la sftgesse italienne des temps les plus reculés peut se découvrir dans les étxmologies latines. C'est un traité complet de métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue '. On peut néanmoins faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la Science «ouvelle : c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine, et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations. Il croit encore que la civilisation italienne , que la législation romaine, ont été importées en Italie , de l'Egypte ou de la Grèce.

Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches deYico; ses auteurs favoris avaient été jusque-là Platon , Tacite et Bacon , et aucun d'eux ne pouvait la lui donner : « Le second considère l'homme tel » qu'il est, le premier tel qu'il doit être ; Platon s contemple l'honnête avec la sagesse spéculative ; » Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique. ]> Bacon réunit ces deux caractères (cogitare, vi- » dere). Mais Platon cherche dans la sagesse vul- » gaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une base » pour sa philosophie ; Tacite disperse la sienne à » la suite des événements ; Bacon , dans ce qui re-

' Réponse à un arHclê du journal lùtéraire d'Italie où Von attaquait le livre De aniiquiêsimd Italorum eapien" tid ex oriqinihue linguœ laHnœ eruendâ. 1711.

' Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté les idées dans la Science nouvelle. On le trouvera tract oit dans eette édition.

s Omnis divinae atque hnmanae eruditionis elementa trta,nosse, velle, posse; quorum principium unum mens ; cujus oculus ratio ; cui sternî veri lumen prœbet Deos... — Haec tria elementa, qu« tam existere, et nostra esse, quim nos vivere eertô scimus, nnà illà re, de quà omniiiè dubitare non possumus , nimirùm cogitations ezplicemus : quod que facilins faciamus, hanc tractationem universam divido in partes très : quarum prima

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