‹ ŒuvresChapitre 12 sur 232 · MICaiLET · texte numérisé non relu

MICaiLET

n garde les lois, ne fait pas assec abstraction des n temps et des I ieux pou r a ttei nd re aux plus hautes » généralités. Grotius a un mérite qui leur man- » que; il enferme dans son système le droit uni- » versel, la philosophie et la théologie, en les ap- » puyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais » ou fabuleux , et sur celle des langues. »

La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant : «Les » éléments de tout le savoir divin et humain peu- » vent se réduire à trois , connaUre, vouloir, pou* » voir. Le principe unique en est l'intelligence. n L'œil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, » reçoit de Dieu la lumière du vrai étemel. Toute » science vient de Dieu , retourne à Dieu , est en n Dieu '. )» Et il se chargeait de prouver la fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était, disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole , quand il afficha ses thèses de omni scibili. En effet Vico n'avait pu, dans un discours, montrer que la partie philosophique de son système, et avait été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie philologique. S'étanl mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés : Unité de principe du droit universel, 17S0 ; — Harmonie de ta science du jurisconsulte ( De constantiâ jurisprudentis) , c'est-à-dire, accordU de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu m après (172S) il fil paraître des notes sur ces deux ouvrages , dans lesquels il appliquait à Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes.

Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en 1725, sous le titre de : Principes d'une science nouvelle, relative à la nature cofnmune des nations, au mojren desquels on découvre de nouveaux principes du droit naturel des gens. Cette première édition de la Science nouvelle est aussi le dernier mot de l'au-

omnia scienliarum principia à Deo esse : in secundà , divinum lumen, sive sternum verum per h»c tria, qua proposuîmus elementa omnes scientias permeare : easque omnes unà arctissîmà complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas ad Deum ipsarum principium revocare : in tertià , quidquid usquàm de divin» ac humanae eruditionis principiis scriptum, dictumve sit , quod cum his principiis congruerit, verum ; quod dissenserit, faisum esse demonstremus. Atque aded de divinarum atque humanarum rerum notitîA haec agam tria, de origine, de circulo, de constantiA; et ostendam, origine, omnes i Deo provenire ; circulo, ad Deum redire omnes ; constantiA , omnes constare in Deo , omnesqne eas ipsas prœter Deum tenebras esse et errores.

DISCOURS SUR LE SYSTÈME

leur, si Ton considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la première, il suit encore une marche analytique^. Elle est infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c*est dans celles de 1730 et de 1744 que Ton a toujours cherché de préférence le génie de Vico. Il y débute par des axiomes , en déduit toutes les idées particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le sujet ne comporte pas toujours. Malgré Tobscurité qui en résulte , malgré remploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur néglige souvent d'expliquer , il y a dans l'ensemble du système , présenté de cette manière , une grandeur imposante, et une sombre poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit, en l'abrégeant, l'édition de 1744 ; mais, dans l'exposé du système que l'on va lire, nous nous sommes souvent rapproché de la méthode que l'auteur avait suivie dans la première , et qui nous a paru convenir davantage à un public français.

Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de mœurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous retrouvons souvent les mêmes traits , les mêmes caractères. Les nations les plus éloignées par les temps et par les lieux, suivent dans leurs révolutions politiques, dans celles du langage, une marche singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit dans le temps sous la forme des histoires particulières , décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel , voilà l'objet de la nouvelle science. Elle est tout à la fois la philosophie et l'histoire de l'humanité.

Elle tire son unité de la religion , principe producteur et conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie naturelle; la science nouvelle est une théologie sociale, une démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets par lesquels , à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin plaisir

< Vice a très-bien marqué lai-méme les progrès de sa méthode : « Ce qui me déplait dans mes livres sur le droit universel {Dejuris uno principio, et De constan" adjuriêprudêniis), c'est que j*y pars des idées de Platon et d*autres grands philosophes, pour descendre à Texamen des intelligences bornées et stupides des premiers hommes qui fondèrent Phumanité païenne, tandis que j*aarais dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis tombé dans certaines matières... — Dans la première édition de la Science nouvelle , j^errais, sinon dans la matière , au moins dans Tordre

en ce corps mortel , lorsque nous contemplerons ce monde des nations , si varié de caractères , de temps et de lieux, dans l'uniformité des idées divines ?

Les autres sciences s'occupentde diriger l'homme et de le perfectionner ; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des principes de la civilisation d'où elles sont tontes sorties. La science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait^ même de mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se ramener an plus haut degré de civihsatSoo dont elle soit susceptible, alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savants et les sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réfiexion avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de celte science de Vhumaniêatfon, qu'en abdiquant le caractère d'homme, et se séparant de l'humanité.

La science nouvelle puise à deux sources : la philosophie, la philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison ; la philologie observe le réel ; c'est la science des faits et des langues. La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits ; la philologie, emprunter à la philosophie ses théories pour élever les faits au caractère de vérités universelles éternelles.

Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école de la science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchatnent au destin, ceuxci s'abandonnent au hasard ; les uns et les autres nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme , et devraient s'appeler philosophies ao/tiaires. Au contraire, nous admettons dans notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens , parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois principes fondamentaux : existence d'une Providence divine, nécessité de

que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre eux. Je parlais de la méthode propre k la Science nouvelle, en la séparan t des principes des idées et des principes des langues. » Addiiiofu à une préface de la Science nouvelle, pubUéet avec d'aulres piècee tntfdùesderico,parM.jénionio GiotxUino, 1818. Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit pour rhumanité Tespoir d'une perfection stationnaire. Cette idée , que tant d*autres philosophes devaient reproduire, ne reparait plus dans les éditions suivantes.

ET LA VIE DE VICO

modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité de Tâme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits historiques : institution universelle des religions, des mariages et des sépultures. Tontes les nations ont attribué à ces trois choses un caractère de sainteté; elles les ont appelées humaniiaifs commercia (Tacite) , et par une expression plus sublime encore , fœdera generis humanU p La philologie, science du réel, science des faits / historiques et des langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de Tindividu , est incertain de sa nature. Quel sera le crUervutn, au moyen duquel nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du vrai?... le sens commun, c'està-dire le jugement irréfléchi d'une classe d'hommes, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde social.

Cette sagesse est une, sous la double forme des actions et des langues, quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les idées qu'ils se font des rapports sociaux , vous verrez qu'ils les comprennent tous de même sous des expressions diverses ; on le voit dans les proverbes, qui sont les maximes de la sagesse vulgaire. N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les mœurs des naitons.

Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui a tant embarrassé les philosophes ] et si l'on ne trouvait point le noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot : Nulle chose ne reste longtemps hors de son état naturel; l'homme est sociable, puisqu'il reste en société.

Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la civilisation , on peut distinguer trois âges, trois périodes : âge divin ou théocra tique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. Â cette division répond celle des temps obscurs, fabuleux, historiques. C'est surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être précédée par une langue métaphorique et poétique, et celle-ci par une langue hiéroglyphique ou sacrée.

Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait mieux d'appeler religieux et poétiques ; toute la sagesse du genre humain y était déjà dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés nous arrêtent! La plupart des monuments ont péri, et ceux même qui nous restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivants. Ne pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à les ignorer , on s'est représenté la barbarie antique d'après la civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la vanité des savants qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les Zoroastre, les Hermès et les Orphée moins comme les auteurs que comme les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers âges.

Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle Homère, ces géants parlésquels commence l'histoire profane aussi bien que rhistoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie sauvage, et, par reflet de l'éducation la plus dure, reprirent la taille gigantesque des hommes antédiluviens. (Nudi ac sordidi in hos artus, in hœo corpora, quœ mi^ ramur, excrescunt. Taciti Germ,)

Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre, tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans dieu. En vain la nature les environnait de merveilles ; plus les phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration, plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et la nomment Jupiter; ainsif dans les traditions de tous les peuples, Jupiter ter-' rasse les géants. C'est l'origine de l'idolâtrie, tille V de la crédulité, et non de l'imposture, comme on • l'a tant répété.

L'idolâtrie fut nécessaire au monde, sous le rap-

DISCOURS SUR LE SYSTÈME

port social : quelle autre puissance que celle d*une religion pleine de terreurs , aurait dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les individus? — mous le rapport religieus : ne fallaitil pas que Thomme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la raison, et de celleci à la religion de la foi?

Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage critique de la brutalité à rhumanité ? Comment , dans un état de civilisation aussi avancé que le n6tre, lorsque les esprits ont acquis par Tusage des langues, de récriture et du calcul, une habitude invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces premiers hommes plongés tout entieri dans les sens, et comme ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur rcnfance de l'espèce et sur ses premiers développements le plus certain, le plus naïf de tous les témoignages : c'est l'enfance de l'individu.

L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. .ï'I^E^.-OI^QUÛre^âmitaleiir au plus haut degré ,

SOn^ imagination est puisyintft finjtrnpnytinnHp^mT

incapacité d'abstraire. 11 juge de toutçTâprès luimême, ôi suppose la voionté partout où il voit lé mouvement.

Tels furent les premiers hommes. Ils firent de tonte la nature un vaste corps animé , passionné comme eux. Ils parlaient souvent par signes ; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les signes de Jupiter, et leur ■ réunion composa une langue mystérieuse , par lal quelle il daignait faire connaître aux hommes ses ' volontés. L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de divination, théologie mystique, mythologie, muse.

Peu à peu tous les phénomènes de la nature , tous les rapports de la nature à l'homme , ou des hommes entre eux, devinrent autant de divinités. Prêter la vje aux êtres inanimés , prêter un corps aux choses immatérielles , composer des êtres qui n'existent complètement dans aucune réaliTJ, voilà la triple création du monde fantastique de l'idolâtrie. Dieu, dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela qu'il les connaît ; les premiers hommes , puissants de leur ignorance , créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le dire , toute matérielle. Poète veut dire créateur; ils étaient donc poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en épouvantèrent euxmêmes, et tombèrent tremblants devant leur ouvrage. ( Finguni êimul creduntque, TAcni. )

Cest pour cette poésie divine qui créait et expliquait le monde invisible , qu'on inventa le nom de

saçeêee, revendiqué ensuite parla philosophie. En effet, la poésie était déjà pour les premiers âges une philosophie sans abstraction , toute d'imagination et de sentiment. Ce que les philosophes comprirent dans la suite , les poètes l'avaient eenti; et si , comme le dit l'École, rien n'est dans t^inMU" gence qui n*ait été dans le sens, les poètes furent le sens du genre humain, les philosophes en furent VinteUigence K

Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs pensées furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire la mer, ils la montraient de la main ; plus tard ils dirent Neptune. C'est la langue des dieux dont parle Homère. Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des Grecs, non moins nombreux , formaient le vocabulaire divin de ces deux peuples. Originairement la langue divine ne pouvant se parler que par actions , presque toute action était consacrée; la vie n'était pour ainsi dire qu'une suite et actes muets de religion. De là restèrent dans la jurisprudence romaine , les acta légitima, cette pantomime qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'-une sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de commencer ainsi , en attendant qu'elles se formassent an meil* leur système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutdt que raisonnèes.

Dans l'âge hér&ique, la langue divine subsistait encore , la langue humaine ou articulée commençait ; mais cet âge en eut de plus une qui lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette langue que parient les armes des héros ; elle est restée celle de la discipline militaire. Transportée dans la langue articulée, elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En général la métaphore fait le fond des langues.

Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des choses. Or , les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiques : Forêts, cabanes, villages, cités ou sociétés de citoyens, académies ou sociétés de savants ; les hommes habitent d'abord les montagnes, ensuite les plaines, enfin les rivages. Les idées et les per-

* PkHoêopkie 99t une peésie aopkitligmit^ Moiitai«iik, III' V, p. 216, édit. Lefebrre.

BT LA VIE DE VICO

fectionDements da langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe étyndologiqae saflSt poar les langues indigènes, pour ceUes des pays barbares qui res* tent Impénétrables aux étrangers , jusqu'à ee qu'ils leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des langues est arbitraire, fjcur origine fut naturelle ; leur signification doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue plus hérotqMe, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont tirés par figures d'objets agrestes et sauvages.

La langue hétx>tque employa pour noms communs des noms propres ou des noms de peuples. Les anciens Romains disaient un Tareniin pour un homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un Hercule pour un héros. Celte création des caractères idéaux , qui semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des premières choses qu'il a vues , il les donne à toutes celles en qui il remarque quelque analogie. ]>e même les premiers hommes , incapables de former l'idée abstraite du poète, du héros, nommèrent tous les héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de notre amour instinctif de l*uniformité,ilsiyoutèrentà ces premières idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et peu à peu les noms de héroê, de po&e, qui d'abord désignaient tel individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient entrer dans le type idéal de Vhérotsme, de la poésie. Le vrai poétique, résultat de cette double opération , fut plus vrai que le vrai réel; quel héros de l'histoire remplira le caractère hérotçue aussi bien que l'Achille de l'Iliade?

Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les commencements de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus. Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un Hermès; la (Première constitution de Rome , même dans cette partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce héroïque composent la vie d'Hercule ; Homère , enfin , nous apparaît seul sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire , comme le représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège admirable , ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le temps et par les circonstances ; ils naissent d'eux-mêmes, et ils semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que l'antiquité en ait fait des dieux ?

Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère , comme les expressions de tel caractère national à telle époque , comme désignant l^typ^deTesprit inventif chez les Égyptiens, de la société romaine aans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés dispa^ raissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense luit dans la ténébreuse antiquité.

Prenons Homère , et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des convenances, des nécessités. Pourquoi tous les peuples grecs se sotU'Us disputé sa naissance, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est que chaque tribu retrouvait en lui son caractère , c'est que la Grèce s'y reconnais^ sait, c'est qu'elle était elle-même Homèreu— Potirquoi des opinions si diverses sur le temps oà il vécut? c'est qu'il vécut en effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la bouche et dans la mémoire des hommes. ~ Jeune , il composa l'Iliade,.. La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violente, mais généreuse, fit son héros d'Achille, le héros de la force. Dans sa vieillesse, ilcomposa V Odyssée,., La Grèce, plus mûre, conçut, longtemps après, le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.— £fomére/WI pauvre et aveugle,., dans la personne des rapsodes, qui recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des dieux. Alors, comme aujourd'hui , les aveugles devaient mener le plus souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de vers.

Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes , se trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits , et de la bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes. Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines? le vulgaire ne faitF-il pas les dieux à son image?

Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie d'un homme , c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse n'ont pas alors l'Imagination, la mémoire, et les passions qui inspirent la poésie?

Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés : c'est bien le fondateur de la

DISCOURS SUR LE SYSTÈME

civilisation en Grèce, le père des poêles, la source de toutes les philosophies grecques» Le dernier litre mérite une explication : les philosophes ne tirèrent point leurs systèmes d*Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses fables , mais ils y trouyèrenl réellement une occasion de recherches, et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.

Cependant on peut insister : en supposant qu'un peuple entier ait été poète, comment put^il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces tours heureus, ce nombre poétique?.». Et comment eût -il pu ne pas les inventer? Les tours ne vinrent que de la difficulté de s^exprimer ; les épisodes, de Tinhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il est naturel à Thomme ; les bègues s'essayent à parler en chantant; dans la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers précédèrent la prose.

Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser, car le langage de la première est tout concret, tout particulier. La poésie elle-même, quoiqu'elle sortit alors de l'usage vulgaire, reçut aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères , elle substitua def noms imaginaires , et conçut des caractères purement idéaux ; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge hun^ain de la poésie.

L'origine de la religion , de la poésie et des langues étant découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des premiers siècles de Rome , qui nous présente le meilleur commentaire de l'histoire fabuleuse des Grecs ; en effet, Rome ayant été fondée lorsque les langues vulgaires duLatium avaient faitdegrands progrès, l'héroïsme romain, jeune encore, au milieu de tant dépeuples déjà mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui de9 Grecs s'était exprimé en langue héroïque.

Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géants, effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses vagabondes ; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une compagne par la force , et la famille a commencé. Les premiers pères de famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille , ils sont aussi les premiers rois ; de là le nom de patriarches (pères et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que dur et cruel ; le Polyphême d'Homère est, aux

yeux de Platon,riniage des premiers pèresde famille. Il faut bien qu'U en soit ainsi, pour que les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances divines , dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs enfants ; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à un dieu, le gouvernement est en effet Ihéocra tique.

Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poêles, l'âge où les dieux régnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nousinspirentces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous leur inûuence que se sont formées les plus illustres société» du monde, l'athéisme n'a rien fondé.

Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant échapper aux insultes des violents, recoururent aux autels des forts, situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asiles, veius urhes condentium consilium, dit Tite-Live. Les forts tuaient les violents et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter , c'est-à-dire , nés sous ses auspices , ils étaient héros par la naissance et par la vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique ; les héros étaient Aéroc/iVfe^, enfants d'Hercule, comme les sages étaient appelés enfants de la sagesse, etc.

Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros , particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais, devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement , et demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où les héros furent vaincus , ils leur cédèrent des terres qui devaient toujours relever d'eux; ce fut la première /ot agraire, et l'origine des clientèles et des flefs.

Ainsi s'organisa la cité : les pères de famille formèrent une classe de nobles, de patriciens, cooser^ vant le triple caractère de rois de leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des auspices. Les réfugiés composèrent une classe de plébéiens, compagnons, clients, vassaus, sans autre droit que la jouissance des terres qu'ils tenaient des nobles»

Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement ; les rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur ordre. Les

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prîfidpattx de Tordre héroique forent appelés rois de la dté, et administrèrenl les affiûres communes, en ce qui touchait la guerre et la religion.

Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières (n6lt^ nélifiH)* Étranger (hoUi*)^ dans leur langage, est synonyme d^ennemù Les héros s*honoraient du nom de brigands , ( rox^M Thucydide) , et exerçaient en ^et le lirigandage ou la piraterie. A Fintérieur , les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles, dit Aristote {PoU'- Hque), juraient une éternelle inimitié aux plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme : les plébéiens combattaient pour Fintérét des nobles, à leurs propres dépens, et ceux-ci les minaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots particuliers, les déchiraientdecoups de fouet. Mais l'amour de l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette violente riralité des ordres, cause en récompense dans la guerre une généreuse émulation. Les noUes se dévouent au salut de la patrie, auquel tienuent tons les privilèges de leur ordre. Les plébéiens, par des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité, sont le plus puissant moyen d*agrandir les républiques.

Pour compléter ce tableau des Ages divin et héroïque) nous rapprocherons l'histoire du droit dvil de celle du droit politique. Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la seconde. Si les gouvernements résultent des moBurs, la j nrisprodence varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les historiens, ni les jurisconsultes ; ils nous expliquent les lois, nous en rappellent l'institution sans en marquer les rapports avec les révolutions politiques ; ainsi ib nous présentent les laits isolés de leurs causes. Demandeileur pourquoi la jurisprudence antique des Romains fat entourée de tant de solennités, de tant de mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patridens.

Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème. Admironsla Providence qui permit qu'à iiDe époque où les hommes étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la connaissance des rites religieux ; la justice était tout entière dans l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le respect superstitieux des Romains pour les acia legiHma ; chei eux, les noces, le tes-

tament étaient dits juêia, lorsque les cérémonies requises avaient été accomplies.

Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme témoins et comme juges. Quand les jugements de la religion se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés ; sur cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (pura et pia bella) étaient des jugements de Dieu. Elles avaient toutes un caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus étaient considérés comme sans dieux ; les rois , traînés derrière le char des triomphateurs romains, étaient offerts au Capitol à Jupiter Férétrien, et de là immolés.

Les duels furent encore une espèce de jugements des dieux. Les république* anciennes, dit Aristote dans sa Politique, n'avaieni pas de lois Judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence. Le duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres indiriduelles ne s'éternisassent. Les hommes ne pouvant distinguer la cause réellement juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le droit héroïque fut celui de la force.

La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein : le respect de la parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la religion, immuable comme le passé {ftts, /htum, de fttri). Aux actes religieux qui composaient seuls tonte la justice de l'âge divin, et qu'on pourrait appeler /brmules d^actUms, succédèrent des fbrmules parlées. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les premières , et la superstition de ces formules fut infiexible, impitoyable : uti lingua nuncupassit,iiajusesto (Douze tables). Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille ; il faut qu'il l'immole. Ne crions pas comme Lucrèce, Tantum relUqio potuit suadere malorumi... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces temps de violence ; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de moins ses caprices. — L'équité de cet âge n'est donc pas VéquOé naturelle, mais Véquité civile; elle est dans la jurisprudence ce que la raison d'État est en politique, un principe d'utilité, de conservation pour la société.

La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans l'application prédse, dans l'appropriation du langage à un but d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse ; c'est celle des anciens jurisconsultes romains avec leur fameux eavere. Répondre sur le droit, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les consultants, et les préparer à cir-

DISCOURS SUR LE SYSTÈME

eonstander defant les Uibuiuiiix Ke cas cooteslé, de manière qoe les formules d'actions 8*7 rapportassent de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. — Imitées des formules religiétases, les formules légales de Tftge héroïque forent enveloppées des mêmes mystères : le secret, l'attachement aux choses établies sont Tâme des républiques aristocratiques.

Les formules religieuses^ étant toutes en action, n'avaient rien de général ; les formules légales dans leurs commencements n'ont rapport qu'à un lait, à un individu ; ce sont de simples exemples d'après lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute particulière encore, n'a pour eUe que l'autorité {dura eêtj ted êcripta est) ; elle n'est pas encore fondée en principe, en vérité. Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil ; avec l'âge humain commence le droit naturel , le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une justice aveugle serait faussement impartiale ; son égalité apparente serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent demandés par Féquité naturelle; aussi les gouvernements humains savent faire plier la loi dans riotérét de l'égalité même.

A mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics ; sous les gouvernements humainM, et surtout sous les monarchies, les intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des intérêts privés ; d'ailleurs les mœurs s'adoucissant, les affections particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le patriotisme.

Sous les gouvernements humaine, l'égalité que la nature a mise entre les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de l'humanité, est consacrée dans Tégalité civile et politique. Les citoyens sont dès lors égaux, d'abord comme souverains de la cité, ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous, leur dicte les mêmes lois.

Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui subsiste est déterminée par le cens : Dieu veut qu'il en soit ainsi, pour donner l'avanUge à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse. — Le peuple pris en général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement, il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes.

Mais peu à peu les États populaires se corrompent. Les riches ne considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais

comme un moyen de tyrannie; le people, qui sons les gouvernements hérolqnes ne réclamait que régalité, veut maintenant dominer à son tour; il ne manque pas de chefe ambitieux qui lui présentent des lois populaires, des lob qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles ne sont plus légales : elles se décident par la force. Delà des guerres civiles au dedans, des guerres injustes au dehors. Les puissances s'élèvent dans le désordre ; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la ici roroie (pour parier comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la monarchie romaine sons Auguste : Qui eumetm dis^ cordiiM fessa sub imperium unius accepii.

Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalilé, au moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes, il consulte non la loi, mais réquilé naturelle. Aussi la monardiie est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps de la cirilisation la plus avancée.

Les monarques se glorifient du titre de cléments, et rendent les peines moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves; les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des droits. Le droit de citoyen, dont les républiques étaient si avares, est prodigué ; et le pieux Antonin veut, selon le mot d'Alexandre, que le monde soit une seule cité.

Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois gouvernements. La législation divine fonde la monarchie domestique, et commence Vkumaniié; la législation héroïque ou aristocratique forme la cité, et limite les abus de la force ; la législation populaire consacre dans la société l'égalité naturelle, la monarchie enfin doit arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.

Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses passions effrénées ; il derient esclave d'une nation meilleure qui le soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux lois naturelles : Qui ne peut se gouverner, obéira, — et, au meiileur l^empire du momie.

Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il

ET LA VIE DE VIGO

faudrait bien que la Provideoce api^iqaAt le dernier des remèdes. Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans Tintérét privé; on n*en trouvera pas deux qui s*accordent, diacun suivant son plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance ! la première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion; cellelà était féroce, mais généreuse ; un ennemi pouvait fuir ou se défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide ; c'est en embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompes pas ; vous voyez une foule de corps , mais si vous cherchez des âmes humaines, la solitude est profonde ; ce ne sont plus que des bétes sauvages.

Qu'elle périsse donc cette société parla fureur des factions, par l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis , insensibles aux raffinements qui les avaient corrompus, ils ne connaissent plus que les choses indispensables à la vie ; peu nombreux, le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de culture; avec l'antique simplicité Ton verra bientôt reparaître la piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice, et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence.

C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la puissance romaine, les miracles et la doctrine des Pères à la vaine sagesse des Grecs. Mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient également à l'auteur de la religion son divin caractère.

On vit renaître l'âge divin et le gouvernement théocratique. On vit les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres pieuses de l'antiquité {pura et pia beiia)i mêmes cérémonies pour les déclarer : on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints, protecteurs de l'ennemi, et l'on cherchait à dérober leurs reliques. — Les jugements divins r^arurent sous le nom ûepurgaiionê canoniques^ les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par les canons. ^ Les brigandages et les re-

présailles de l'antiquité, la dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les infidèles et les chrétiens. — Les asiles du monde ancien se rouvrirent chez les évèques, chez les abbés ; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux escarpés ou retirés portent^ils des noms de saints? c'est que les chapelles y servaient d'asiles. — Vége muei des premiers temps du monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la plus haute antiquité.

Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre humain ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous conduiraient -elles pas à reconnaître dans ce monde la grande eiié des nations ftmdée et gou' vemée par Dieu même? — On élève jusqu'au del la sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs, auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile; et pourtant combien ne sont -elles pas inférieures en grandeur et en durée à la république de l'univers 1

Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions, elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les éléments de la forme nouvelle qui peut la.sauver. Il faut bien qu'il y ait là une sagesse au-dessus de l'homme...

Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se sert, pour nous gouverner, des usages que nous suivons librement. Répétons donc ici le premier principe de la science nouvelle : les hommes ont fait eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas mmns sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toi^ours supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées. Ces fins, d'une vue bornée, sont pour elle les moyens d'atteindre des fins plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent le plaisir brutal , et il en résulte la sainteté des mariages et l'institution de la famille;

— les pères de famille veulent abuser de leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance ;

— l'ordre dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la servitude de la loi , qui fait la liberté du peuple; — le peuple libre tend à secouer le frein de la loi, et il est assujetti à un monarque; le monarque croit assurer son trône en

DISG0UR6 sua LE SYSTÈME

dégradant ses sujets par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un peuple plus ▼aillant; — enfin quand les nations cherchent à se détruire elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes..» et le phénix de la société renaît de ses cendres.

Tel est Fexposé bien incomplet sans doute de ce vaste système ; nous Tahandonnons aux méditations de nos lecteurs. 11 serait trop long de suivre Yico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses principes. Nous «youterons seulement quelques mots pour faire connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.

La Science nouvelle eut quelques succès en Italie, et la première édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre autres le pape Clément XII, écrivirent à Yico des lettres flatteuses. Des savants de Venise, qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans cette ville , lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on TinsérAt dans un Eêcueil dB9 vies des Uttéraieurs ie plus dtsii»gués de l'IiaUs. Mais dans le reste de l'Europe , le grand ouvrage de Yico ne produisit aucune sensation. Leclerc , qui avait rendu compte du livre De uno ufUversi juris prineipio dans la BibUoihèque unherseiie , ne parla point de la Science nouveUe. Le Journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal de Leipsick inséra un article calomnieux qui avait été envoyé de Naples.

Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou aotrichiens à composer des discours , des vers , des inscriptions pour les occasions solennelles, Vioo n'en resta pas moins dans l'indigence oà il était né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointements de la chaire de rhétorique qu'il occupait k Toniversité de Naples , qu'en donnant diez lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua»

Dans cette position pénible, il faisait toute sa ooDSolatioD du soin d'élever ses deux filles , qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules de Yko, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails , c'était un spectacle touchant de voir ie philosophe jouer avec ses filles aux heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait un jour avec elles ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse : C'est Aleide qui, la quatumiUe en mai», autuse de récits fldmleus les fiilee de Méonie. Ce bonheur domestique était luimême mêlé d'amertume. Unde ses enfants futatteint d'une maladie longue et cruelle. Un autre devint, par sa mauvaise conduite, la honte de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé.

A l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla s'améliorer ; il fut nommé historiographe du roi , et obtint que son fils Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui succédât comme professeur ; mais ces faveurs venaient bien tard. Il languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses infirmités. Enfin, ses forces diminuant tous les jours, il resta quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfants. 11 ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine , et, après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant le psaumes de David, le 20 janvier 1744. 11 avait soixante et seize ans accomplis.

Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il supporta ses malheurs : «c Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une lettre, n cette Providence qui , lors même qu'elle semble à » nos faibles yeux une justice sévère, n'est qu'aie mour et que bonté. Depuis que j'ai fait mon grand » ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. » Je n'éprouve plus la tentation de déclamer contre n le mauvais goàt du siècle , puisqu'en me repous- » sant de la place que je demandais, il m'a donné n l'occasion de composer la Science nouveUe. Le » dirai-je? je me trompe peut-être, mais je voudrais » bien ne pas me tromper : la composition de cet n ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me n metau-dessusde lacraihte de la mort et des calom- » nies de mes rivaux. Je me sens assis sur une n roche de diamant, quand je songe au jugement n de Dieu qui fait justice au génie par l'estime du » sage!... 17S6. »

Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes qui soient sorties de sa plume : t( Maintenant Vico n'a plus rien à espérer au monde. » Accablé par l'âge et les fatigues , usé par les cha- » grins domestiques , tourmenté de douleurs con- » vulsives dans les cuisses et dans les jambes , en » proie à un mal rongeur qui lui a déjà dévoré une » partie considérable de la tête , il a renoncé en- » tièrement aux études, et a envoyé au père Louis- » Dominique , si recommandable par sa bonté et » par son talent dans la poésie élégiaque, le manun scritdes notes sur la première édition de la Science » nouvelle, avec l'inscription suivante :

AU TIBITLLI CiatTlIN

AU PfeBI LOUIS »0HnilQUB

JBAH BAPTI8TZ VIGO

POUmSUIVI XT BATTU

VAB IBS OBAftBS COHTniUBU b'uIIB rOBTUITB BinfBHIB

BNVOIB CBS BBBB18 IWOBTUIfiS »B LA SGIBIIGB HOUVBLLX

PUISSBRT ILS VmOUVBB CVBB LUI U* POBT UN LIBU BB BBrOS.

ET LA VIE DE VICO

[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions qu'il rencontra , il ajoate ce qui suit : ] tt Yico bénissait ces adversités qui le ramenaient à » ses études. Retiré dans sa solitude comme dans un » fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque » nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de n ses détracteurs. C'est ainsi qu'il en vint à trouver » la Science nouvelle... Depuis ce moment il crut

n n'avoir rien à envier à ce Socrate , dont Phèdre » disait :

u L'envie le condamna vivant , mais sa cendre » est absoute. Que l'on m'assure sa gloire , et je ne n refuse point sa mort! ' »

1 Cajas non fagio mortem, si famam asseqaar, Et cedo invidis, dammodo absolvar cinis.

YIE DE VICO

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