‹ ŒuvresChapitre 13 sur 232 · ÉCRITE PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

ÉCRITE PAR LUI-MÊME

Il signor Jean-Baplisle Yico naquit à Naples , Tan 1668 ^, de parents honnêtes qui laissèrent une très-bonne réputation. Le père était d'une humeur gaie, la mère d'un tempérament fort mélancolique, et le naturel de leur fils se ressentit de cette double influence. Dès sa première enfance une extrême yiyacilé le rendit ennemi du repos , mais à l'âge de sept ans il tomba d'une échelle et resta bien cinq heures sans connaissance. Il eut la partie droite du crâne fracassée , sans aucune lésion au péricrâne , et perdit beaucoup de sang par les trous nombreux et profonds de la tumeur qu'avait occasionnée la chute. Alarmé de cette fracture et de ce long évanouissement , le chirurgien prédit qu'il mourrait ou qu'il resterait imbécile. Hais la prédiction, Dieu merci, ne se vérifia point; et, guéri de sa blessure , Yico devint mélancolique et ardent , caractère des esprits inventifs et profonds dans lesquels éclate un génie subtil , mais qui , du reste , sont trop réfléchis pour aimer le brillant et le faux.

Après une convalescence de trois années il rentra dans la classe de grammaire , et comme il expédiait rapidement tous ses devoirs, son père, prenant cette facilité pour de la négligence, s'enquit un jour du maître si son fils travaillait en bon écolier. Sur sa réponse affirmative, il le pria de lui doubler sa tâche ; mais celui-ci s'excusa sur ce qu'il n'avait qu'une mesure , qu'un seul écolier ne pouvait réclamer tous les soins et que la classe supérieure était trop forte. Yico, présenta l'entretien, ne consultant que son courage, pria le maître de lui accorder la permission d'y passer , prêt à suppléer à sa faiblesse par un redoublement d'ardeur. Il céda, plutôt pour éprouver ce que pouvait une jeune intelligence , que dans l'espoir d'un succès réel ; mais, à son grand étonnement, il trouva son maître dans son écolier.

Ce premier guide venant à lui manquer , il fut

1 Et non en 1670, comme il le dit lai-méme. L^éditenr de ses oposcoles a rectifié cette date diaprés les registres de naissance.

confié à un second ; mais il resta peu de temps avec lui , son père ayant été conseillé de l'envoyer chez les jésuites , qui l'admirent dans leur seconde classe. Charmé de ses dispositions, son maître l'opposa successivement à trois de ses plus forts élèves. Par ses diligences, comme disent ces pères , ou, si l'on aime mieux, par un surcroît de travail, il fit perdre courage au premier ; le second, pour avoir voulu rivaliser de zèle , tomba malade ; le troisième , qui était bien vu de la compagnie , passa à la première classe, en récompense de ses succès, sans cependant que les pères eussent lu ni liste ni rapport, pour me servir de leurs expressions. Sensible à cette injustice, et apprenant que le second semestre n'était qu'une répétition du premier, il quitta le collège, s'enferma chez lui, et apprit dans Alvarez ce que les jésuites enseignaient dans la première classe et dans le cours des humanités. Le mois d'octobre suivant il étudia la logique. C'était la belle saison , et il ne se mettait que vers le soir à sa petite table ; mais il arrivait que sa bonne mère , sortie de son premier sommeil , le priait affectueusement de se coucher , et s'apercevait plus d'une fois qu'il avait travaillé jusqu'au jour, preuve certaine que , croissant à la fois en âge et en science , il soutiendrait avec honneur sa réputation de savant.

Le sort lui donna pour maître le jésuite Antonio del Balzo , de la secte des nominaux. Déjà il avait appris , dans les écoles , qu'un bon sommoliste est un profond philosophe, et que le meilleur traité de la Somme était de Pietro Ispano ; il en fit donc une étude approfondie. Balzo venant ensuite à lui désigner Paolo Yeneto comme le plus subtil commentateur de la Somme, il voulut aussi profiter de cet auteur. Mais trop faible encore pour saisir les développements de cette logique stoïcienne, il faillit s'y égarer, et ne l'abandonna cependant qu'à son grand regret. Découragé ( tant il est dangereux d'appliquer les jeunes gens à des sciences au-dessus de leur âge) , il déserta l'étude et fut dix-huit mois sans s'y livrer. Je n'adopterai pas ici la fiction que

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Descartes n'a si adroitement insinuée dans sa Méthode, au siqet de ses études, que pour élever sa philosophie et ses mathématiques sur les ruines de toute autre science divine et humaine; mais avec l'ingénuité et la franchise qui sied à l'historien, j'exposerai l'ordre et la succession de toutes les études de Vico , pour mieux indiquer comment sa destinée littéraire fut telle , et non pas autre.

Grâce à cet^e heureuse direction imprimée d'abord à sa jeunesse , il était comme un coursier généreux qu'on laisserait, après l'avoir dressé pour le combat, paître librement dans les prairies. S'il entend le son de la trompette guerrière , sa belliqueuse ardeur se réveille, il appelle le cavalier prêta s'élancervers le champ de bataille; ainsi, à l'occasion d'une célèbre académie degli infuriati, rétablie après plusieurs années à Saint- Lorenzo, et où plusieurs savants distingués vivaient dans une communauté scientifique avec les premiers avocats , les sénateurs et les nobles de la ville , Vico , cédant à son génie, reprit une carrière interrompue et rentra dans l'arène. Tel est le précieux avantage que procurent aux états ces sociétés. Les jeunes gens, dont l'âge n'est qu'ardeur et confiance , se passionnent ainsi pour l'élude , avides des éloges et de la gloire qui, dans un âge où l'esprit plus mûr recherche le solide et l'utile , sera la digne récompense de leur mérite réel. Vico reprit ensuite, avec plus de zèle que jamais , l'étude de la philosophie sous le père Giuseppe Ricci, autre jésuite, homme d'un esprit pénétrant, scotiste, mais au fond zénoniste. Il aimait à lui entendre dire que les substances abstraites ont plus de réalité que les modes de Baizo le nominal , laissant ainsi prévoir qu'il aurait à son tour une prédilection marquée pour la philosophie de Platon , dont Scot a le plus approché parmi les scolastiques , et qu'il traiterait des points de Zenon d'après une tout autre doctrine que celle des interprètes infidèles d'Aristote; c'est ce qu'a prouvé sa métaphysique. Il trouvait cependant que Ricci expliquait trop minutieusement la différence de l'être et de la substance dans l'ordre de leur gradation métaphysique. Aussi , toujours avide de nouvelles connaissances, apprenant que le père Suarez traitait, avec la supériorité d'un vrai métaphysicien, de tout ce qu'on peut savoir en philosophie ; qu'en outre son exposition était claire et facile, il quitta de nouveau l'école et s'enferma chez lui une année entière pour étudier cet auteur.

Une seule fois il se permit d'aller à l'université royale, et, par une heureuse inspiration, il entra dans la classe de D. Felice Aquadies , premier lecteur en droit, au moment où ce professeur distingué portait sur Vulteius le jugement suivant : qu'il était le meilleur commentateur des Institutes. Ges paroles

que Vico grava dans sa mémoire déterminèrent dans ses études un ordre meilleur. En effet, son père ayant bientôt résolu de l'appliquer à l'élude du droit, le voisinage et la célébrité du professeur firent tomber son choix sur D. Francesco Verde ; mais Vico ne suivit que deux mois ses leçons qui toutes roulaient sur la pratique la plus minutieuse du droit civil et du droit canonique; et comme il ne pouvait en saisir les principes, habitué déjà par la métaphysique à généraliser , à ne juger des particularités qu'à l'aide d'axiomes ou de maximes , il déclara à son père qu'il suspendrait ses leçons , persuadé que Verde ne lui apprenait rien; et mettant à profit les paroles d' Aquadies , il le pria de demander une copie de Vulteius à Nicolao Maria Giannattasio, docteur en droit, peu connu au barreau , mais très-versé dans la bonne jurisprudence, et qui , à force de temps et de soins , s'était fait en ce genre une bibliothèque très-précieuse de livres d'érudition. Prévenu par l'immense réputation dont Verde jouissait dans le public , le père de Vico fut fort surpris, mais, en homme sage, il voulut complaire à son fils, il demanda le Vulteius à Giannattasio auquel il se souvint d'en avoir livré anciennement un exemplaire (le père de Vico était libraire). Giannattasio voulut apprendre du fils le motif de cette demande ; et , sur la réponse de Vico , que les leçons de Verde n'étaient qu'un exercice de mémoire, et que l'esprit souffrait d'être condamné à l'inaction, le digne homme, bon juge en cette matière , fut si charmé de trouver dans un jeune homme cette raison virile, qu'il osa prédire les succès de Vico, et ne lui prêta pas , mais lui donna et le Vulteius et les Institutions canoniques d'Henricus Canisius. Ge dernier auteur paraissait à Giannattasio le meilleur interprèle du droit canonique. Ainsi, Aquadies et Giannattasio, une bonne parole et une bonne action firent entrer Vico dans la route du droit civil et ecclésiastique.

Lors donc qu'il eut étudié les institutes du droit civil et canonique , d'après ces textes mêmes , et sans s'inquiéterduprogrammelégal des cinq années de droit, il voulut pratiquer le barreau. Pour seconder ses vues, le sénateur D. Garlo Antonio de Rosa, homme d'une probité reconnue, l'adressa à un honnête avocat, Fabrizio del Vecchio, qui mourut pauvre dans un âge avancé. Gomme Vico cherchait l'occasion de se faire aux formes juridiques , le hasard voulut qu'un procès fût intenté à son père dans le sacré conseil. Vico, à l'âge de seize ans, sut le conduire; et, avec l'assistance de Fabrizio del Vecchio, il le soutint en cour de Rote avec tant de succès qu'il gagna sa cause , et mérita les éloges de Pier Antonio Gœvari, savant jurisconsulte, conseiller de Rote; même, au sortir de l'audience.

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il fut embrassé par Franoesco Antonio Aqailante , ▼ieil avocat attaché à ce tribunal , et qu'il avait en pour adversaire.

Mais il arrive souvent que des hommes bien dirigés dans le reste, s^égarent misérablement dans certaines études , faute d'un esprit de méthode générale et systématique, tournent à certains égards dans un cercle vicieux, pour n'être point dirigés par un espritde méthode générale dont les rapports soient toujours constants. Ainsi , Yico présenta d'abord ses idées sous une forme incertaine, dans son livre Denostri itmpori» siudiorum ratione^ et leur donna plus tard un développement complet dans l'ouvrage Db wmÙDersi jurU uno prindpio, etc. , dont le De eantUmUâ jurigprudentiê n'est qu'un appendice. Son esprit, d^one trempe toute métaphysique, cherchait à saisir la vérité dans son expression la plus générale, et, par une transition graduée du genre à Pespéce, la poursuivait ainsi jusque dans ses dernières divisions. Mais alors cet esprit, jeune encore, répandait en quelque sorte sa végétation luxuriante dans toutes les divagations de la poésie moderne, donnait dans les écarts les plus exagérés de cette littérature, qui n'aime que l'absurde et le faux. Une visite rendue au P. Giacomo Lubrano , jésuite d'une immense érudition , et prédicateur en vogue à celte époque de décadence , fortifia chei lui ce mauvais goût. Pour savoir s'il avait fait des progrès en poésie, Yico soumit à sa critique une canione sur la rose. Cette pièce plut tellement au jésuite, du reste homme de cœur et de mérite, que, malgré la gravité de son âge et sa haute réputation d'éloquence , il ne put s'empêcher de réciter à son tour à un jeune homme qu'il voyait pour la première fois une de ses idylles sur le même sujet. L'application aux subtitités de l'école avait engendré chei Yico l'amour de cette poésie, amie du faux, qui se plall ridiculement à le mettre en saillie pour produire un effet de surprise, et qui , par cela même, déplaît aux esprits graves, et séduit les jeunes et feibles imaginations. L'on pourrait même dire que e'est une distraction presque nécessaire à des jeunes gens, dont l'esprit glacé par l'étude de la métaphysique, a besoin , pour ne pas s'engourdir et se dessécher entièrement, de se réchauffer et de prendre l'essor, de peur que la froide sévérité d'une raison trop précoce ne les rende incapables de produire.

Le tempérament de Yico, asseï délicat, était menacé d'élisie, et la modicité de sa fortune ne lui permettait pas de satisfaire un désir ardent de vaquer à ses études; il avait surtout en horreur le tumulte du barreau, lorsqu'une heureuse circonstance lui fit rencontrer dans une bibliothèque monseigneur l'évêque d'Ischia, G.-B. Rocca, jurisconsulte des plus distingués , comme on le voit par ses

ouvrages. Il eut avec lui , sur la bonne méthode à suivre pour l'enseignement du droit, un entretien dont monseigneur fut si charmé, qu'il l'engagea à diriger ses neveux dans cette étude. Ils habitaient, sous un ciel pur, un château délicieusement situé sur les terres d'un de ses frères , D. Domenico Rocca (passionné pour ce même genre de poésie, et qui ftit plus tard pour lui on généreux Mécène) ; il serait traité comme son propre fils, le bon air du pays rétablirait bientôt sa santé , et il aurait tout le loisir nécessaire pour se livrer è ses goûts.

C'est ce qui arriva. Un séjour de neuf années lui permit de terminer en partie ses études, et de pénétrer surtout dans les sources des institutions civiles et religieuses. A l'occasion du droit canonique, il s'engagea dans la discussion du dogme, et se trouva pour ainsi dire dans le cœur de la doctrine catholique , sur les matières de la grâce, gnidé précisément par le livre de Richard, théologien de Sorbonne, qu'il avait heureusement apporté de la librairie de son père. Par une démonstration géométrique, la doctrine de saint Augustin s'y trouve placée comme terme moyen entre deux extrêmes, Calvin et Pelage.

La manie de faire des vers lui était toujours d'un grand préjudice, lorsque, dans une bibliothèque du château où se trouvaient recueillies les œuvres des mineurs de l'observance, il lui tomba heureusement sous la main un livre à la fin duquel se trouvait une critique ou apologie d'une épigramme, d'un chanoine de l'ordre , homme de mérite , du nom de Massa. Il y traitait des nombres poétiques les plus heureux dont Yirgile s'était servi de préférence. Yico fut saisi d'une telle admiration qu'il se passionna pour l'étude de la poésie latine en commençant par ce prince des poètes. Dès lors son genre de versification moderne venant à lui déplaire, il se mit à étudier la langue toscane dans les premiers auteurs. Bocace pour la prose, Dante et Pétrarque pour la poésie. Il lisait alternativement Cicéron et Bocace , Dante et Yirgile, Horace et Pétrarque , curieux de juger impartialement en quoi ils diffèrent et de combien la langue latine l'emporte sur l'italienne. Les meilleurs ouvrages étaient aussi lus trois fois ; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en observer la liaison et la suite , la troisième pour noter les idées noblement conçues et les expressions remarquables ; ce qu'il faisait sur le livre même, sans se créer un répertoire de lieux communs et de phraséologie. Il croyait qu'une telle méthode facilitait l'emploi de ces formes, lorsqu'on se les rappelait à propos , et que c'était l'unique moyen de bien imaginer et de bien rendre.

Lisant ensuite dans l'Art poétique d'Horace que la philosophie morale ouvre à la poésie la source do

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richesse la plus abondante, il fit une étude sérieuse des anciens moralistes grecs , choisissant d*abord Aristote, qu'il avait vu citer le plus souvent dans ses livres élémentaires de droit. Dans cette étude , il observa bientôt que la jurisprudence romaine n*est qu*un art d'enseigner l'équité par une foule de préceptes minutieux sur l'application du droit naturel , préceptes que les jurisconsultes tiraient des motifs de la loi et de l'intention du législateur ; mais la science du juste, enseignée par les moralistes, repose sur un petit nombre de vérités éternelles , expression métaphysique d'une justice idéale qui , dans les travaux de la cité dont elle est comme l'architecte , ordonne aux deux justices particulières ( la commutative et la distributive ) , la dispensation de l'utile selon deux mesures invariables, l'arithméque et la géométrique. Il comprit dès lors qu'on n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit. Aussi dut^il se livrer de nouveau aux recherches métaphysiques ; et les principes d' Aristote, qu'il avait puisés dansSuarez, ne lui étant d'aucun profit, sans qu'il pût en pénétrer le motif, il se mit à lire Platon ^ sur sa réputation de prince des philosophes. Fortifié par cette lecture, il comprit alors pourquoi la métaphysique d' Aristote ne lui avait pas plus servi pour appuyer la morale , qu'elle n'avait servi à Averroès, dont le commentaire ne rendit les Arabes ni plus humains ni plus policés. Elle conduit en effet à reconnaître un principe physique qui est la matière d'où se tirent les formes particulières , et assimile Dieu à un potier qui travaille en dehors de lui. Mais Platon ramène à un principe physique, à l'idée éternelle, qui tire d'ellemême et crée la matière, et ressemble à un germe qui produit de lui-même l'œuf de la génération. Conformément à cette métaphysique , Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la justice, et c'est de là qu'il part pour fonder sa République, sa législation idéales. Aussi, mécontent d' Aristote qui ne lui était d'aucun secours pour l'intelligence de la morale , Yico chercha à se pénétrer des principes de Platon , et dès lors s'éveilla dans son esprit , et presque à son insu , la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans la cité universelle, cité renfermée dans la pensée de Dieu, et dans la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa métaphysique ; mais il ne le pouvait pas, ignorant la chute du premier homme.

Les ouvrages philosophiques de Platon , d' Aristote et de Gicéron, dont le but est de diriger l'homme social , lui inspirèrent peu lie goût pour la morale des stoïciens et des épicuriens, qui lui parut une morale de solitaire : les seconds, en effet, se ren-

ferment dans la molle oisiveté des jardins d'Épicure, et les premiers, tout entiers dans leurs théories , se proposent l'impossible. Vico s'occupa bientôt après de la physique d' Aristote, de celle d'Épicure, et enfin de celle de René Descartes. Cette étude lui fit goûter la physique de Timée, adoptée par Platon, et qui explique le monde par une combinaison numérique ; en même temps il se garda bien de mépriser la physique des stoïciens, qui se compose de points ; ces deux systèmes ne diffèrent point en substance, comme il chercha plus tard à le prouver, dans son \iy re De antiquissimâ Jtalorum sapientiâ, mais il' ne put admettre ni comme hypothèse, ni comme système, la physique mécanique d'Épicure et de Descartes , toutes deux essentiellement fausses.

Observant ensuite qu'Aristote et Platon appuyaient souvent de preuves mathématiques les assertions de la philosophie, il voulut étudier la géométrie, et alla jusqu'à la cinquième proposition d'Euclide. Mais Vico trouvait plus facile d'embrasser dans un même genre métaphysique l'ensemble des vérités particulières, que de saisir partiellement toutes ces quantités géométriques. Il apprit ainsi à ses dépens que les intelligences élevées à l'universalité de la métaphysique , réussissent diflBcilement dans une étude qui ne convient qu'aux esprits minutieux. Il cessa donc de s'y livrer , et chercha plutôt dans la lecture assidue des orateurs , des historiens et des poètes, d'heureux rapprochements qui pussent lier entre eux les faits les plus éloignés. C'est là tout le secret de l'éloquence.

C'est avec raison que les anciens regardaient la géométrie comme une étude propre aux enfants , une logique qui leur convient dans un Age où ils ont d'autant moins de peine à saisir les particularités et aies disposer dans un ordre successif, qu'ils en ont davantage à s'élever aux généralités. Et quoique Aristote lui-même eût déduit le syllogisme de la méthode géométrique , il convient et même affirme que l'on doit enseigner aux enfants les langues, l'histoire et la géométrie, comme plus propres à exercer leur mémoire , leur imagination et leur esprit. D'où l'on peut facilement comprendre quel pernicieux effet , quel désordre doivent produire aujourd'hui dans l'enseignement de la jeunesse, ces deux méthodes suivies quelquefois sans discernement. D'abord les jeunes gens sont à peine sortis de la classe de grammaire, que la philosophie s'ouvre pour eux par l'étude de la logique , dite d'Arnaud , où se traitent avec rigueur les questions les plus ardues des sciences supérieures, tellement au-dessus de ces jeunes intelligences. Leurs facultés devraient plutôt être spécialement développées par différents exercices : la mémoire, par l'étude des langues;

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rimagîiialion , par la lecture des poêles , des historiens et des orateurs; le jugement, par la géométrie linéaire, espèce de peinture dont les nombreuxélémentsfortiûentla mémoire, dont les figures délicates embellissent Timagination, et qui enfin exerce le jugement, forcé de parcourir toutes ces lignes et de choisir les seules nécessaires à TexpressioD d'une grandeur voulue. Ces exercices divers produiraient dans Tâge de la raison une sagesse parlante, un esprit vif et pénétrant. La logique moderne, au contraire, fait que les jeunes gens se livrent trop tôt à la critique, c'est-à-dire qu'ifs jugent avant d'apprendre , contre la marche naturelle de l'esprit qui apprend d'abord, juge ensuite, et enfin raisonne ; aussi l'aridité et la sécheresse règneqt dans leurs discours ; ils veulent toujours juger sans jamais produire. Que si dans la jeunesse, lorsque l'imagination est plus active , ils suivaient l'exemple de Vico , qui , sur le conseil de Cicéron , se mit à étudier les topiques, s'ils s'adonnaient à cet art de Finvention, ils prépareraient ainsi tout ce qui doit servir plus tard è appuyer le jugement, car on ne peut juger d'une chose si on ne connaît d'abord tout ce qu'elle contient; or c'est de la topique qu'il faut l'apprendre. Par ce moyen naturel , les jeunes gens deviendraient des philosophes et des orateurs.

L'autre méthode se sert de l'algèbre pour leur donner une connaissance élémentaire des grandeurs; elle comprime ainsi leurs nobles élans, glace leur imagination , épuise leur mémoire, rend l'esprit paresseux et ralentit le jugement : ces quatre isGoltés sont cependant très-nécessaires au perfectionnement de ce que l'humanité a de plus précieux; l'imagination pour la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, la poésie, l'éloquence; la mémoire pour l'étude des langues et de l'histoire, le génie pour l'invention , et le jugement pour la prudence. Or cette algèbre me parait une invention des Arabes pour ramener à volonté les signes naturels des grandeurs à de certains chiffres dc;venus les signes des nombres ; ces signes qui, chez les Grecs et les Romains , étaient des lettres , et offraient chez ces deux peuples, lorsque du moins ils se servaient des majuscules, certaines lignes géométriquement régulières, les Arabes les ont réduits à des chiffres très-petits. L'algèbre borne les vues de l'esprit, qui ne voit alors que ce qui est immédiatement sous ses yeux, elle trouble la mémoire qui , attentive au nouveau chiffre , ne s'occupe plus du premier, elle appauvrit l'imagination devenue inactive, et rend le jugement incapable de deviner. Aussi, les jeunes gens qui ont consacré beaucoup de temps à celle étude, une fois rentrés dans le monde, s'ap«rçoivent, à leur grand regret,

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