‹ ŒuvresChapitre 120 sur 232 · DU CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE PREMIER

TBIBORAT DBS «BACGHB8 , ISS-ISl.

S'il eût été possible k un homme de trouver le remède i tous ces maux, de rendre au petit peuple les terres et l'amour du travail qu'il avait perdu , de mettre un frein à la tyrannie du sénat , i la cupidité des chevaliers, d'arrêter ce flot d*esclaves qui venait de tous les points du monde inonder l'Italie et en détruire la population libre , celui-là eût été le maître et le bienfaiteur de l'empire. Lselius , et peut-être Scipion Émilien ^ , qui partageait tontes ses pensées, avaient songé d'abord à cette réforme, mais ils comprirent qu'elle était îropossiMe, et eurent la sagesse d'y renoncer. Les Graeches la tentèrent, et y perdirent la vie, l'honneur, et jusqu'à la vertu.

Depuis que le premier Scipion rAfricain avait été si près de la tyrannie , le but était marqué pour l'ambition des grands de Rome. Les familles patriciennes des Scipions et des Appii , et la famille équestre des Sempronii ' , d'abord ennemies et rivales, avaient fini par former une étroite ligue.

ETrfXt^pigM /aiv sv» t»} itOfAiàstt Vàlo^ lLu.iXtsç 6 £x«icfflMOc

' Cette origine équestre dea Graeches semblera an fait important, si Ton songe que de toutes les r^ormes de leur tribunat, il n*en resta q«*ane : la transloHom dm poupoirjudtciairs dês êénateurs aux akêoaUsn. Peut-être leur proposition de donner le droit de oité aux Italiens, et même leur lot agraire, n^étaient- elles qo^on moyen de donner à Tordre équestre le pouvoir jadiciaire, auquel étaient attachés tous les autres. J'adopterais celte opinion si un passage de Salluste n^ semblait contraire. Sali., Jug.j c. 43. —Les Italiens avaient plus à perdre qu*à gagner au succès des Graeches. Oa

HISTOIRE D£ LA REPUBLIQUE ROMAINE

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Tib. Sempronins Graechus protégea dans son tribiinat l'Africain et TAsiatique , et en récompense il obtint pour éponse la fille du premier, la fameuse Cornélie. Il exerça la censure arec Appius Pulcher, et se montra moins populaire encore que lui , tout plébéien qu'il était. Appius donna la main de sa fille au fils aîné de son collègue, au célèbre Tibérius Graechus, et fut, arec ce dernier, triumvir pour l'exécution de la loi agraire. Celte race des Appius depuis les décemvirs jusqu'à l'empereur Néron, en qui elle s'éteint, cherche toujours la tyrannie, tantôt par l'appui du parti aristocratique , tantôt par la démagogie.

Graechus eut de Cornélie deux fils , Tibérius et Cains , et autant de filles ; l'une fut donnée à Scipion Nasica , le chef de l'aristocratie , le meurtrier de son beau-frère Tibérius. L'autre épousa le fils de Paul Emile, Scipion Émilien, qui périt par les embûches de sa femme ', de sa belle-mère Cornélie et de son beau -frère Calus. Le dédain de Scipion pour sa femme lui eût attiré la haine de sa bellemère Cornélie, quand même l'ambitieuse fille du premier Scipion n'eût pas vu avec dépit dans le second Africain, l'héritier d'une gloire qu'elle eût

verra plus bas quMls prièrent Scipion Émilien d^empécher Tejiécution de la loi agraire. Cicéron dit (DeBep,, lib. III, c. 21) : oTibérias Graechus, dont les citoyens n*eurent point à se plaindre, ne respecta ni les droits, ni les traités des alliés et dea Latins. »

^ f^oy. plus bas.

^ G*est ce qui ressort de tout le récit de Plutarque. Elle s^en repentit plus tard, et essaya de retejiir Caïus, à une époque où vraisemblablement il eût été perdu , même sans agir.

In Corn, Nep. Lettre de Cornélie à G. Graechus : • J^oserais jurer avec les paroles eonsacrées qu^après ceux qui ont tué Tibérius Graechus, aucun ennemi ne m*a donné autant de chagrin , ni autant de peine que toi par de pareilles choses , toi qui devais remplacer «nprèade moi tous les enfants qoej*ai perdus, veiller à ce que j*ettsse le moins de souci possible en ma vieillesae , B*avoir d*aatre but dans toutes tes actions que de me plaire, et regarder comme un crime de rien faire d*important contre mon gré \ à moi surtout à qui il ne reate que peu de temps à vivre , et à qui même ce si court espace ne peut être en aide pour t*empêcher de m*ètre contraire et de désoler la république. Hais, puisqu^il n*en peut advenir ainsi , que nos ennemis , malgré le temps, malgré les factions, ne périssent point dHci à longtemps , qu^ils ne soient plus demain oe qu'ils sont aujourd'hui, plutôt que la république ne soit désolée et ne périsse. Et puis quand ferons -nous donc une pause? quand donc cessera notre famille de délirer ainsi? quand donc y aura - t-il un terme à tout eela? et quand finiront -nous, absents et présents, de noua causer tant de chagrins et de tourmenta ? quand donc aurons-nous honte de brouiller et de troubler la

voulu réserver k ses fils. Elle se plaignit longtemps d'être appelée la belle -mère de Scipion Emilien plutôt que la mère des Gracches. Lorsque ceux-ci eurent péri dans les entreprises téméraires où elle les avait précipités, retirée dans sa délicieuse maison de Misène, au milieu des rhéteurs et des sophistes grecs dont elle s'entourait, elle prenait plaisir à conter aux étrangers qui la venaient voir, la mort tragique de ses enfants.

Cette femme ambitieuse avait de bonne heure préparé à ses fils tous les intruments de la tyrannie ' , l'éloquence , dans laquelle ils passaient tous les hommes de leur temps; la valeur, Tibérius monta le premier sur les murailles de Carthage; la probité même ', ce n'était point de telles ambitions qui pouvaient s'arrêter à l'avarice. Les stoïciens qui élevèrent les deux enfants ^, comme ils avaient élevé Cléomène, le réformateur de Sparte, leur inculquaient cette politique de nivellement qui sert si bien la tyrannie, et les fables classiques de l'égalité des biens sous Romulus et sous Lycurgue. L'état de l'Italie leur fournissait d'ailleurs assez de motifs spécieux. Quand Tibérius traversa l'Italie pour aller en Espagne , il vit avec douleur les cam-

république? Mais, si absolument il n*en peut advenir ainsi, dès que je serai morte, demande le tribunat, fais ce que tu voudras , alors je n*en sentirai rien. Dès que je serai morte , tu m'offriras le culte des aieuz , et tu invoqueras la divinité de ta mère ; mais ne rougiras-tu pas alors dMmplorer par des prières ces divinités que vivantes et présentes tu auras négligées et délaissées? Veuille ce Jupiter ne pas permettre que tu persévères davantage, ni qu*il te vienne dans Tesprit une si grande démence; car si tu persévères, je crains bien que pour toute ta vie tu ne recueilles de ta faute une si grande douleur , qu*eii aucun temps tu ne puisses être bien et en paix avec toi-même ? » Trad. de M, Castan,

' Fragment d*un discours de Tibérius Graechus : « Je me suis conduit dans la province comme j*ai cru devoir pour votre profit et sans consulter mon ambition. Ghea moi point de festins , point de jeunea garçons k mes côtés. ~ Mais vos fils trouvaient à ma table plus de réserve que sous la tente du général... Je me suis conduit dans la province de manière que pas un ne pût dire que j^aie reçu de lui un as ou plus d'un as en présent, ou qu'il se soit mis en frais pour mon service : et je suis resté deux années dans cette province. Si jamais j'ai tenté Tesdavage d'un autre , regardez-moi comme le dernier, comme le plus pervers des hommes. D'après ma conduite si chaste avec leurs esclaves, vous pouvez juger comment j'ai vécu avec vos fils... Aussi, Romains, ces ceintures qu'à mon départ de Rome j'avais emportées pleines d'argent, je les ai rapportées vides de la province : d'autres ont emporté des amphores pleines de vin, et ils les ont rapportées pleines d'argent. »

* Plutarch., in Graeeh, — Ô Tiêipcoç... ôiiofàvovi tow

sas

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pagnes abandonnées ou cultivées par des esclaves '• L'atné , Tibérius , d*un caraclère naturellement doux, fut jeté dans la violence par une circonstance fortuite. Questeur de Mancinus en Espagne, il avait signé et garanti le traité honteux qui sauva l'amiée. Le sénat déclara le traité nul, livra Mancinus, et roulait livrer Tibérius. Le peuple , et sans doute les chevaliers auxquels appartenait sa famille, le sauvèrent de cet opprobre , et assurèrent an sénat un ennemi implacable.

La première loi agraire qu'il proposa dans son tribunat, n*était pourtant pas, il faut le dire, injuste ni violente. Il l'avait concertée avec son beaupère Appius , le grand pontife Crassns , et Mutins Scévola , le célèbre jurisconsulte. Il ne prétendait pas , comme Licinius Stolo , borner à cinq cents arpents les propriétés patrimoniales des riches. Il ne leur ôtait que les terres du domaine public qu'ils avaient usurpées. Encore leur en laissait -il cinq cents arpents , et deux cent cinquante de plus au nom de leurs enfants mâles. Ils étaient indemnisés du surplus, qui devait être partagé aux citoyens pauvres. L'opposition fut vive. Les riches considé-. raient ces terres , pour la plupart usurpées depuis un temps immémorial , comme leur propriété. Leur résistance irrita Tibérius, qui, de dépit, proposa une loi nouvelle, où il leur retranchait Timdemnité , les cinq cents arpents , et leur ordonnait de sortir sans délai des terres du domaine. C'était ruiner ceux qui n'avaient pas d'autre bien , spolier ceux qui avaient acquis de bonne foi , par achat, mariage , etc. C'était dépouiller, non-seulement les propriétaires, mais leurs créanciers. Cependant Tibérius poursuit son projet avec un emportement

1 Piatarch., in Gracck,, p. êliS^—T&ïoi h rm fiiêXitê yiy potfsvf tU No/iay7i0cy vopsùofianv itk riiç Tv^^y^a^ rbv Titiptovf xal r^y ipvifiietv rfit X^P^i ôp»vJa , xal rbvt y€6»pyow1ai ^ vtfiovlai oinilctç inuvaxlovi xal fiap^àfio^Çf t67c vîp&lw cic2 yoûy fiaXévBat r^y fivplw xecxfiy âpÇaoait àvJoXç zroXtltlav,

Tibérius disait dans ses harangues au peuple : « Les bétes sauvages qui sont répandues dans Tltalie ont leurs tanières et leurs repaires oiJr elles peuvent se retirer, et ceux qui combattent, qui versent leur sang pour la défense de Tltalie, n*y ont à eux que la lumière et Tair qu^ils respirent : sans maisons, sans demeure fixe,, ils errent de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux les trompent, quand ils les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et pour leurs temples. En est-il un seul dans un si grand nombre qui ait un autel domestique et un tombeau où reposent ses ancêtres? Ils ne combattent et ne meurent que pour entretenir le luxe et Topulence d*autrui ; on les appelle les maîtres du monde, et ils n*ont pas en propriété une motte de terre. » — Ceci explique la dépopulation rapide qui eut lien. Au temps de Tite-Live, le Latium

aveugle; il viole la puissance tribanitîenne , fait déposer par le peuple son oollègae Octavius dont le veto l'arrêtait , et lui substitue un de ses clients. Il se fait nommer lui-même triumvir , pour l'exécution de sa loi, avec son beau-père Appius et sod jeune frère Caîus , alors retenu sous les drapeaux. Enfin, au préjudice des droits du sénat, qui depuis longtemps réglait les nouvelles conquêtes , il ordonne que l'héritage du roi de Pergame, légué an peuple romain par ce prince, sera affermé au profit des citoyens pauvres '.

Après avoir soulevé tant de haines, il était perdu s'il n'obtenait un second tribunat , qui lui permit d'exécuter sa loi , et d'intéresser par le partage des terres une multitude de nouveaux propriétaires à sa vie et à sa puissance. Mais le peuple s'inquiétait moins de savoir par qui les terres lui seraient partagées. Tibérius, craignant d'échouer, se chercha de nouveaux auxiliaires; il. promit aux chevaliers le partage de la puissance judiciaire avec les sénateurs, et fit espérer aux Italiens le droit de cité'. Depuis que le petit peuple se composait en grande partie d'affranchis, et que le sénat s'était saisi des jugements criminels , les riches , la tête du peuple, autrement dit les chevaliers , réclamaient le pouvoir comme représentant désormais seuls le peuple, dont la partie pauvre avait disparu. Repoussés depuis longtemps des charges qui donnaient entrée au sénat, ils voulaient du moins influer indirectement sur ce corps tout^puissant , et juger leurs maîtres. Mais , en même temps , ce que les chevaliers craignaient le plus , c'était l'exécution des lois agraires qui les auraient dépouillés des terres publiques dont ils étaient les principaux détenteurs ;

était déjà presque désert : « Non dubito, prêter satîe- » tatem, tôt jam Ubris assidoa bella cum Yolscis gesta

• legentibus, illnd qaoqae sacenrsunim... unde loties » victis Yolscis et Aquis suffecerint milites : quod cam

• ah antiquis tacitnm praetermissumque ait, cujus tan- A dem ego rei prœter opinionem, quae sua cuique con- « jectanti esse potest, auctor sim? Simile veri est, ant » intervallis bellorum , sicut nunc in delectibus fit ro- » manis , aliâ atque aliâ subole juniomm ad bella in- » stauranda toties usos esse aut non ex iisdem semper » populis exercitus scriptos , quamquam eadem gens » bellum intulerit : aut innumerabilem multitudinem

• liberorum capitum in eis fuisse locis , quœ nuncy vis n wminario exiguo nuiitum reUcio, êervUia romana ab » goUiudine vintlieani, a

* Id., ibid,, c. 16, p. 850. — 0«w« toI< rhv X^» itetXaYxàveuoc infàpxot upài x«7aoxtw|y xai ytùpyuLç

> Id., ilnd., c. 10, p. 832.— TeZ$ xpiyovn tô7« ouyjcJLn- 7ixoI{ <nt9i xecloLfigfiniç Ix tAv Iniciuv riv Teov kpiBpùbm, — Yell. Patere., Hv. II, c. 3. « Il promit le droit de cité à tonte Vltalie. «

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c'était radmission au suffrage des colons romains sur qui une grande partie de ces terres arait été usurpée, encore plus celle des populations italiennes , à qui elles appartenaient originairement , et qui, une fois égalées à leurs vainqueurs, eussent été tentées de les reprendre. Ainsi les riches romains, les chevaliers, rivaux du sénat pour la puissance judiciaire, étaient encore plus ennemis du petit peuple romain et italien qu'ils tenaient ruiné et affamé. Tibérius , en essayant de les gagner en même temps, voulait une chose contradictoire. 11 ne fut soutenu de personne. Les pauvres, Romains et Italiens , virent en lui l'ami des chevaliers qui - retenaient leurs biens ; les sénateurs et les chevaliers, l'auteur des lois agraires qui les forçaient de restituer.

Le peu de partisans qui lui restaient dans les tribus rustiques étant éloignés pendant l'été par les travaux de la campagne % il resta seul dans la ville avec la populace qui devenait chaque jour plus indifférente â son sort. N'ayant plus de ressource que dans leur pitié, contre les embûches des riches, il parut sur la place en habits de deuij, tenant en main son jeune fils et le recommandant aux citoyens '. En même temps , il tâchait de se justifier de la déposition d'Oclavius , et employait toute son éloquence à mettre au jour ce secret fatal qu'il eût dû, dans son intérêt, ensevelir au fond de la terre : que les caractères les plus sacrés, celui de Toi, de vestale, de tribun, pouvaient être effacés. Ses ennemis profitèrent contre lui-même de cette imprudente apologie.

Le lendemain , de bonne heure, il occupa le Gapitole avec la populace* 11 portait sous sa robe un dolon, sorte de poignard des brigands d'Italie. Les riches, appuyés de quelques-uns des tribuns ennemis de Gracchus, ayant voulu troubler les suffrages

1 Appiap., t. II, p. 611, c. 557.

> Plutarch., in Tib, Gr, — Fragmentum nuper repertum in inedito Giceronis interprète. « Si vellem » apud vosyerba facere et à vobis postalare , cùm ge- « nere summo ortus essem et cùm fratrem propter vos

• amisissem , nec quisquam de P. Africani et Tiberii n Gracchi familia nisi ego et puer restaremus, ut pâte- « remini hoc tempore me quiescere , ne a stirpe genus

* nostrom interiret et uti aliqua propage generis nostri » reliqaa etset, haud scio an lubentibus a vobis impe- » trassem. i>

« Romains , si je voulais prendre devant vous la parole et vous demander, moi le descendant d'une si noble famille , moi qui ai perdu mon frère pour vous , et qui de la maison de Scipion TAfricain et de Tibérius Gracchus reste seul avec cet enfant, de souffrir que je trouve maintenant le repos , afin que notre famille ne soit pas anéantie tout entière , et qu*il en survive

qui le portaient à un second tribunat, il donne aux siens le signal dont ils étaient convenus. Ils se partagent les demi-piques dont les licteurs étaient armés, s'élancent sur les riches, en blessent plusieurs et les chassent de la place.'. Des bruits divers se répandent ; les uns disent qu'il va faire déposer ses collègues ; les autres , le voyant porter la main à sa tête, pour indiquer qu'on en^eut à sa vie, s'écrient qu'il demande un diadème ^. Alors Scipion Nasica, souverain pontife , l'un des principaux détenteurs du domaine ^, somme en plein sénat le consul Mucius de se mettre à la tête du bon parti et de marcher contre le tyran. L'impassible jurisconsulte lui répond froidement : Si, par flraude ou par force, Tibériuê SemproniuM Gracchuê surprend un piM" êciie contraire aux lois de la république, jene U fatiflerai point. Alors Scipion : Le premier magiS' irai trahit la patrie, à moi, ^i t?eut la sauver! U rejette sa toge sur sa tête, soit qu'il fût convenu de ce signe avec son parti, soit qu'il eût cru devoir se voiler à la vue du Capitole , dont il allait violer l'asile. Tous les sénateurs le suivent avec leurs clients et leurs esclaves qui les attendaient* Us arrachent des bâtons à leurs adversaires, ramassent des débris de bancs brisés, tout ce qui se trouve sous leur main, et poussent leurs ennemis jusqu'au précipice sur le bord duquel le Capitole était assis. Les prêtres avaient fermé le temple. Gracchus tourne quelque temps alentour. Enfin , il fut atteint par un de ses collègues qui le frappa d'un banc brisé. Trois cents de ses amis furent assommés à coups de bâtons et de pierres , leurs corps refusés à leurs familles et précipités dans le Tibre. Le romancier Plutarque prétend que les vainqueurs poussèrent la barbarie jusqu'à enfermer un des partisans de Tibérius dans un tonneau avec des serpents et des vipères. Cependant ils respectèrent la fidélité héroïque du philo-

quelque débris , je ne sais si vous m*accorderies cela volontiers. » Traduction de M. Yillemain. ~ G^est ici Gaïus Gracchus qui parle.

s Appian., p. 612, c. 859.

* Plutarch., c. 22, p. 333. — H^a7o rfi x^^p^ '^i xtfa^^ç.,» ol H ivav7(oc... oLnayyiX^ovliç alltlv itàivifia, TMptov»

^ II avait de plus une haine personnelle contre Tibérius. Yaler. Max., I, c. 1 : « Gaïus Figulus et Scipion Nasica étant nommés consuls dans les comices présidés par Tib. Gracchus, celui-ci , déjà arrivé dans son gouvernement , informa le collège des augures qu*en parcourant le livre des cérémonies publiques, il s^était aperçu d*un vice de formalité dans la manière dont les auspices avaient été observés. Les consuls furent obligés de revenir de la Gaule et de la Gorse, et d'abdiquer le consulat, an de Rome, 591 . »

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sophe Mosias de Cames, l'ami de Tibérius et son principal conseiller. Il déclarait qâ'il arait en tout suivi les volontés de Tibérins. Eh, quoi! dit Scipion Nasica , $Hl t'avait dit de brûler le Capitale ? — Jamais il n'eût ordonné pareille chose. — Mais enfin', s'il fen eût donné ordre? — Je l'aurais brûlé K

Scipion Nasica avait cra peut -être obtenir du parti aristocratique ce pouvoir suprême que Tibérius avait espéré du petit peuple. Ce chef farouche du parti des nobles, qui venait de se souiller du sang de son beau-frére, du meurtre d'un magistrat inviolable, avail pourtant la réputation du plus religieux des Romains. C'est chez lui que la bonne Déesse , amenée de Pessinunte à Rome , descendit de préférence; ses relations avecTOrient expliquent peul^ être son surnom de Sérapion. Personne n'avait pour le peuple un plus insolent mépris. Un jour qu'il prenait la main endurcie d'un laboureur dont il sollicitait le suffrage, il lui demanda s'il avait cou-' iume de marcher sur les mains '. Après le meurtre de Tibérius, le sénat délivra le peuple d'un homme si odieux, et peut-être se délivra soi-même d'un tyran dont tous les ennemis des lois agraires eussent été les satellites. Il fut , sous un prétexte honorable, envoyé en Asie, où il finit ses jours.

Ce qui prouve que le sénat était moins intéressé que les chevaliers dans la question de la loi agraire, c'est qu'il ne craignit pas d'en permettre l'exécution après la mort de Tibérius. Il est vrai qu'il se Ûait aux innombrables difficultés qu'elle entraînerait dans la pratique.

u Après la fin tragique de Tibérius Gracchus ', et la mort d'Appius Claudius, on leur substitua Fulvius Flaccus et Papirius Carbon, pour exécuter la loi agraire avec le jeune Gracchus. Les possesseurs des terres négligèrent de fournir l'état de leurs propriétés. On fit une proclamation pour les traduire devant les tribunaux. De là une multitude de procès très-embarrassants. Partout où , dans le voisinage des terres que la loi atteignait, il s'en trouvait d'autres qui avaient été ou vendues , ou distribuées aux alliés , pour avoir la mesure d'une partie, il fallait arpenter la totalité, et examiner ensuite en vertu de quelle loi les ventes ou les distributions avaient été faites. La plupart n'avaient ni litre de vente , ni acte de concession ; et lorsque ces documents existaient, ils se contrariaient l'un l'autre. Quand on avait rectifié l'arpentage , il se trouvait que les uns passaient d'une terre plantée et garnie de bâtiments, sur un terrain nu ; d'autres

' PlaUrch., c. 95, p. 854.~KatAâ« xifiol toû7o uf>à(«t ~ Valcr. Mâx., IV, 7.

quittaient des champs pour des landes , des terres en friches et des marécages. Dès l'origine, les ter* res conquises avaient été divisées négligemment; d'autre part, le décret qui ordonnait de mettre en valeur les terres incultes, avait fourni occasion à plusieurs de défricher les terres limitrophes de leurs propriétés, et de confondre ainsi l'aspect des unes et des autres. Le laps du temps avait d'ailleurs donné à toutes ces terres une face nouvelle ; et les usurpations des citoyens riches , quoique considérables, étaient difficiles à déterminer. De tout cela, il ne résultait qu'un remuement universel, un chaos de mutations et de translations respectives de propriétés.

» Excédés de ces misères, et de la précipitation avec laquelle les triuçivirs expédiaient tout cela , les Italiens se déterminèrent à prendre pour défenseur contre tant d'injustices Cornélius Scipion , le destructeur de Carthage. Le zèle qu'il avait trouvé en eux dans les guerres , ne lui permettait pas de s'y refuser. Il se rendit au sénat, et sans blâmer ouvertement la loi de Gracchus, par égard pour les plébéiens, il fit un long tableau des difficultés de l'exécution, et conclut à ce que la connaissance de ces contestations fût ôtée aux triumvirs comme suspects à ceux qu'il s'agissait d'évincer.

» La chose paraissait juste, et fut adoptée. Le consul Tuditanus fut chargé, par le sénat, de ces jugements ; mais il n'eut pas plutôt commencé, qu'effrayé des difficultés, il partit pour rillyrie. Cependant personne ne se présentait devant les triumvirs. Ce résultat commença d'exciter contre Scipion l'animosité et l'indignation du petit peuple. Deux fois ils l'avaient , malgré les grands et malgré les lois, élevé au consulat, et ils le voyaient agir contre eux dans l'intérêt des Italiens. Les ennemis de Scipion, qui entendaient ces reproches, disaient hau* tement qu'il était décidé à abroger la loi agraire par la force des armes , et en versant beaucoup de sang, n

La haine de la populace contre le protecteur des Italiens éclata , lorsqu'il osa flétrir la mémoire de Gracchus , et révéla l'origine servile du nouveau peuple de Rome. Le tribun Carbon lui demandait ce qu'il pensait de la mort de Tibérius. Je pense , dit le héros, qu'il a été justement tué; et comme le peuple murmurait, il ijouta le mot terrible que nous avons rapporté au commencement de ce chapitre. Les fàus fils de l'Italie se turent , mais leurs chefs comprirent leur humiliation et leur fureur. Caîus Gracchus s'écria : k II faut se défaire du

3 Val. Max., VU, 5. — f^oy. le mène, II, 4 ; III, 9, 7; VIII, 15.

> Appian.,p. 615,7.

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tyran! n Ce n'était pas la première fois qne le parti démagogique recourait aux violences les plus atroces. Naguère le tribun C. Atinius, récemment chassé du sénat par le censeur Mélellus , avait essayé de le précipiter de la roche Tarpéienne.

« Un soir, dit Appien, Scipion s'était retiré avec ses tablettes, pour méditer la nuit le discours qu'il devait prononcer le lendemain devant le peuple. An matin, on le trouva mort, toutefois sans blessure. Selon les uns, le coup avait été préparé par Cornélie , mère des Gracches, qui craignait l'abolition de la loi agraire, et par sa fille Sempronia, femme de Scipion, laide et stérile, qui n'aimait pas son mari , et n'en était pas aimée. Selon d'autres, il se donna la mort, voyant qu'il ne pouvait tenir ce qu'il avait promis. Quelques-uns prétendent que ses esclaves , mis à la torture, avouèrent qne des inconnus, introduits par une porte de derrière, avaient étranglé leur mattre; mais qu'ils avaient craint de déclarer le fait, parce qu'ils savaient qne le peuple se réjouissait de sa mort, n

Satisfait de cette vengeance, et menacé par les Italiens qui s'introduisaient toujours dans les tribus et étaient parvenus à porter un des leurs au consulat, le peuple laissa le sénat suspendre l'exécution de la loi agraire, et éloigner Gains en l'attachant comme proquesteur au préteur de Sardaigne. Le sénat proGta de ce moment pour bannir les Italiens de la ville , pour frapper les alliés de terreur , en rasant la ville de Frégelles qui, disait-on, méditait une révolte. Caîus passa pour n'être pas étranger au complot ; et tel était son crédit sur les villes d'Italie qu'elles accordèrent à ses sollicitations personnelles les vêtements que la province de Sardaigne refusait à l'armée, avec l'approbation du sénat.

Pendant que le sénat croit retenir Caïns en Sardaigne, en lui continuant la proquesture, il reparaît tout à coup, et prouve au tribunal des censeurs et des préteurs, que son retour est conforme aux lois. Le peuple revoit en lui Tibérius , mais plus véhément, plus passionné. Sa pantomime était vive et animée, il se promenait par toute la tribune aux harangues. Sa voix puissante emplissait tout le Forum, et il était obligé d'avoir derrière lui un joueur de flûte qui la ramenait au ton et en modérait les éclats ^ Lorsqu'il se présenta pour le tribunat , il y eut un si grand concours d'Italiens dans Rome , que l'immensité du Cbamp-de-Mars ne put contenir la foule, et qu'ils donnaient leurs suffrages de dessus les toits. L'année suivante, il

1 Plotarch., c. 3, p. S95.— Oi lx*>v f «imcoxm^v lpy«yov ivaUw ràw» ^Aflcx^, etc.— Val. Max., VUl, 10.

3 Plat.— Yell. Pat., II, c. 15 : « Le premier, il fonda de» colomcs hors de Tltalie, ce qa^avaient jvsqae- là

I se fit, en vertu d'une loi faite exprès, continuer dans le tribunat.

Ses premières lois furent données à la vengeance de son frère. 11 adopta tous ses projets en les étendant encore. D'abord, il fait confirmer la loiPorcia, qui exige, pour toute condamnation k mort, la confirmation du peuple. Il ordonne pour chaquf mois une vente de blé à bas prix , pour chaque année une distribution de terres, et il la commence en établissant plusieurs colonies. La loi agraire, ainsi exécutée progressivement, ne se présente plus sous un aspect si menaçant. Il afferme au profit des pauvres citoyens l'héritage d'Attale. Il défend de les enrôler avant dix-sept ans. Jusque-là son système est un , dans l'intérêt exclusif du peuple de Rome.

Mais dans son second tribunat, il est obligé d'invoquer à son aide des intérêts contradictoires. D'abord il frappe le sénat au profit des chevaliers, c'est-à-dire des riches, en donnant à ceux-ci le pouvoir judiciaire qui leur soumettons les nobles. Mais il frappe les riches en même temps que les nobles, en leur ôtant le droit de voter les premiers dans les comices des centuries, et d'y décider la majorité par l'influence de leur exemple. L'exécution de la loi agraire blesse principalement deux sortes de personnes : les chevaliers et autres riches détenteurs des terres confisquées sur les Italiens, et les Italiens auxquels elle menace d'enlever ce qui leur reste. Galus a cru s'attacher les chevaliers en leur donnant les jugements ; il entreprend de se condtier les Italiens en leur accordant à tons le droit de cité. Ni les uns , ni les autres n'en seront reconnaissants ; Calus n'est pour eux que le défenseur de la loi agraire qui livre leurs propriétés à la pi^mlace de Rome. Celle-ci attend impatiemment les terres qui lui sont promises, et en attendant, elle maudit celui qui lui 6te la souveraineté, en accordant le suffrage aux Italiens, dont le nombre doit la tenir désormais dans la minorité et la sujétion.

Il était trop visible que la toute- puissance de Gains dans Rome ne serait pas employée au profit de Rome seule. En même temps qu'il occupait les pauvres par toute l'Italie à con$iruire ceB voies admirables qui perçaient les montagnes, comblaienl les vallées, et semblaient faire une seule cité de la péninsule, il s'entourait d'artistes grecs; il accueillait les ambassadeurs étrangers , faisait vendre le blé d'Espagne au profit des Espagnols dépouillés , et proposait le rétablissement des vieilles rivales de Rome, Capoue, Tarente etCarthage'. Ce dernier

évité lee RomaiM, tachant bien que les colonies surpassent souvent lenrs métropoles ; Tyr est restée inférieure à Carthage , Phocée à Harseîne, Corinthe k Syracuse, Milet à Cyzique. »

HISTOIRE DE LÀ RÉPUBLIQUE ROMAINE

projet, qui fut repris par César , révèle en Galas le génie cosmopolite du dictateur , dont il égalait la puissance. A trente ans il avait gagné par Téloquence cette domination absolue que le vainqueur de Pompée n'eut qu'à plus de cinquante, après les victoires de Pharsale et de Munda. Calus , qui attachait sa gloire à ces fondations, voulut relever lui-même Carthage , et passa en Afrique , laissant la place aux intrigues du sénat. Peut- être aussi ne pouvait- il supporter la vue de sa popularité décroissante.

Le sénat prit un moyen sûr pour dépopulariser Calus : ce fut de le surpasser en démagogie. Il gagna un tribun, Livius Drusus, et fit proposer par lui rétablissement de douie colonies à la fois, sans exiger l'imposition que payaient les colonies établies par Gracchus. Il se conciliait les Latins, en faisant rendre une loi qui défendait de battre de verges leurs soldats. En même temps, lin Fannius, que Calus avait fait élever au consulat , tourna contre lui , et l'accabla d'éloquentes invectives , le désignant comme complice des meurtriers de Scipion ^

Dès lors , l'histoire du malheureux Calus reproduit celle de son frère. Il échoua dans la demande d'un troisième tribunat, et vit parvenir au consulat Opimius , son plus cruel ennemi. Réduit à implorer l'appui de la populace , il quitta sa maison du Palatin pour loger au-dessous, avec les citoyens pauvres et obscurs. Il flatta la populace , en même temps qu'il appelait les Italiens dans Rome. Un décret du sénat le priva de ce dernier secours , en bannissant les alliés de la ville. Alors s'engage dans Rome une lutte inégale. Opimius entreprend d'abroger les lois de Caïus, celui-ci de les soutenir avec une partie de la populace et des Italiens , que sa mèreCornélie faisait entrer dans Rome, déguisés en moissonneurs'. Un licteur du consul ayant repoussé avec insulte les amis de Caïus , fut percé de coups. Selon d'autres , c'était un citoyen qui avait mis la main sur Caïus. Plutarque , qui présente la chose comme arrivée par hasard, avoue pourtant qu'il fut tué avec des poinçons qu'on avait préparés exprès pour cet usage '. Le lendemain , le mort fut exposé dans la place. Le sénat ordonna au consul de pourvoir au salut de la république. Les sénateurs s'armèrent, les chevaliers amenèrent chacun deux hommes armés. De son côté, Fulvius avait distribué k la populace des armes qu'il avait enlevées aux Gaulois dans son consulat. Pour Caïus il ne voulut point s'armer, et ne prit qu'un petit poignard qui.

' Appian., Btf//. Cf'r.

' Plntarch., c. 43 , p. 840. — lUfiirMaa cU P^Atiiy ^vipoiç , A{ 9^ Btptçaç.

* Velleius Pat., lib. II, c. 1 1 : C. Marins, natus equea-

à tout événement , lui assurât sa liberté. Lorsqu'il traversa la place, il s'arrêta devant la statue de son père et fondit en larmes ; puis il alla mourir avec les siens sur l'Aventin. En face de la montagne plébéienne, sur le Capitole , était postée l'aristocratie, bien supérieure en force. Fulvius leur envoya deux fois son jeune fils un caducée à la main. Les barbares retinrent l'enfant et le mirent à mort. La promesse d'une amnistie détache de Calus tout son parti. Ceux qui s'obstinent à rester avec lui sont criblés par des archers crétois. Il veut se percer, deux de ses amis le désarment, et se font tuer au pont Sublicius, pour lui donner le temps d'échapper. Retiré dans le bois dee Furies, il reçoit la mort d'an esclave fidèle, qui se tue après lui. Sa tête avait été mise à prix ; le consul promettait d'en donner le poids en or. Un Septimutelus en fait sortir la cervelle et la remplace avec du plomb fondu. Trois mille hommes furent tués en même temps , leurs biens confisqués , et l'on défendit à leurs veuves de porterie deuil. Pour consacrer le souvenir d'une si belle victoire, le consul Opimius éleva un temple à la Concorde.

Mnsi périt le dernier des Gracches, de la main des nobles; mais, frappé du coup mortel, il jeta de la poussière contre le ciel, et de cette poussière fioquit Marius!,.,.

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